IRAK. L’appel du patriarche de Bagdad aux chrétiens
«Restons dans ce pays qui est notre patrie»
Rencontre avec Sa Béatitude Emmanuel III Delly, patriarche de Babylone des Chaldéens: «Je continue à prier tous les politiciens de favoriser la paix en Irak. Les media eux-mêmes peuvent faire beaucoup en évitant de discréditer tel ou tel groupe. Les bonnes nouvelles encouragent notre peuple à rester dans notre pays, qui est notre patrie, où personnellement je resterai jusqu’à la dernière goutte de mon sang, pour donner du courage aux fidèles chaldéens»
Interview du patriarche Emmanuel III Delly par Giovanni Cubeddu
«En cette heure d’authentique martyre pour
le nom du Christ». C’est par ces mots que Benoît XVI a
donné la mesure, le 21 juin dernier, de sa totale participation au
sort tragique du peuple et des chrétiens irakiens. Il avait devant
lui, à l’assemblée de la ROACO (la Réunion des
œuvres pour l’aide aux Églises orientales), le patriarche
de Babylone des Chaldéens Emmanuel III Delly, présent
à Rome après avoir présidé le dernier Synode
des évêques chaldéens. L’auditoire a compris que
le jugement du Pape sur la tragédie irakienne équivalait
à un plein soutien au patriarche et à sa manière
d’agir en tant que chef et pasteur des chaldéens.
Depuis quelques mois désormais, les chrétiens d’Irak sont victimes d’un acharnement particulier de la part de groupes terroristes et criminels. À Bagdad en particulier, mais pas seulement. Le 3 juin dernier, à Mossoul, le père Ragheed Ganni, prêtre chaldéen et ses trois assistants ont été rejoints par un commando qui les a abattus sans dire un mot. «Sans le dimanche, sans l’eucharistie, nous ne pouvons pas vivre», répétait le père Ganni lorsqu’il parlait des chrétiens irakiens, en reprenant une phrase des premiers chrétiens. La mort du père Ganni n’est qu’une tesselle de la douloureuse mosaïque de l’Irak, que beaucoup de gens, dans l’Église chaldéenne et en dehors, se hâtent d’interpréter plus ou moins intelligemment (ou plus ou moins sincèrement). Par exemple, est-il suffisant d’invoquer les responsabilités des musulmans pour expliquer de manière appropriée ce qui arrive aux chrétiens d’Irak? Le premier à en douter, pour le bien même de son Église, est justement le patriarche chaldéen. Le texte qui suit est le fruit d’une longue conversation avec 30Jours, réalisée la veille de l’assemblée de la ROACO. Les paroles que Benoît XVI allait prononcer le lendemain l’auront certainement réconforté et auront allégé les poids si lourds, qu’il porte fidèlement en silence.

La tragédie irakienne n’a aucunement
l’air de s’atténuer. Ce n’est peut-être
qu’après l’assassinat du père Ragheed Ganni
qu’on s’est de nouveau rendu compte que l’Église
chaldéenne, elle aussi, paye un prix très
élevé. Qu’en pensez-vous?
EMMANUEL III DELLY: Au lieu de demander ce que pense le patriarche chaldéen, il vaut mieux se demander encore une fois ce qui arrive en Irak à tout le monde, chrétiens ou musulmans... Certes, il est vrai que la vie des chrétiens s’est détériorée dans ces derniers mois, même si elle était déjà tragique pour les Irakiens de toutes les religions, qu’ils soient chrétiens, musulmans, mandéens, yazidi... Le gouvernement ne peut rien faire, parce qu’il y a des personnes qui ne veulent pas le bien de l’Irak en tant que tel. Or je me demande si ceux qui ne veulent pas le bien de l’Irak sont d’authentiques Irakiens. Je ne le sais pas. Mais je sais qu’une voiture piégée fauche des chrétiens, des musulmans, des mandéens et des yazidi sans distinction. Et je sais qu’aujourd’hui la peur règne dans l’âme de chaque Irakien sans distinction: le soleil se lève et nul ne sait s’il le verra se coucher.
Comment s’est manifesté ce regain de cruauté envers les chrétiens dans ces derniers mois?
DELLY: Nous avons vécu jusqu’ici dans le cadre d’un règlement de compte entre sunnites et chiites, qui n’a d’ailleurs pas cessé. Or, en toute conscience, je ne sais pas qui sont ces fanatiques violents, je ne connais pas ces terroristes, et le gouvernement lui-même ne le sait pas. Les chrétiens ont vécu en paix en Irak depuis toujours, avant même l’arrivée de l’islam: ce sont eux qui ont accueilli les musulmans à l’époque, et ils continuent à vivre en paix avec eux, parce que tout le monde en tire un avantage commun. Mais aujourd’hui cela ne suffit plus. Depuis quelques mois, à Bagdad et à Mossoul spécialement, et aussi à Kirkuk ou à Bassora, il arrive que ces groupes violents frappent à la porte des chrétiens et leur imposent d’abord de payer une somme comme “amende”, en obligeant quelquefois toute la famille à affirmer publiquement qu’elle s’est convertie à l’islam, puis en forçant le père de famille à céder sur-le-champ une de ses filles comme “épouse” à un des jeunes de la bande et enfin en leur ordonnant d’abandonner immédiatement leur maison, dans l’état où elle se trouve, et de quitter le pays, «parce que ce n’est pas votre patrie!». Dans les derniers temps, des centaines de familles de chrétiens ont été contraintes par la force à émigrer, et plusieurs dizaines ont été obligées à se convertir à l’islam. Et puis il y a les enlèvements, et que je sache, parmi les kidnappés qui n’ont pas voulu se convertir, beaucoup ont été tués.
Voilà notre vie. Notre peuple est malheureux, il ne sait plus quoi faire.
Ces groupes terroristes représentent-ils le visage de l’islam en Irak?
DELLY: Non. Ils ne sont musulmans que de nom. Le véritable islam est celui qui porte à aimer son prochain, à faire du bien aux autres en suivant les principes naturels de l’amour fraternel et de leur saint Livre. Or ces hommes n’aiment pas l’islam, ils n’aiment pas l’Irak, ils ne recherchent que leur propre intérêt. Prions pour eux.
La seule issue apparait la fuite.
DELLY: Nombreux sont ceux qui se sont réfugiés dans le nord de l’Irak, dans les villages d’origine de leurs pères, mais... pour faire quoi, privés de leurs racines et sans perspective de travail? Au moins, et nous en remercions le Seigneur, il y a au Kurdistan irakien un grand bienfaiteur, le ministre des Finances faisant fonction de Premier ministre Sarkis Aghajan, qui a fait construire dans les trois dernières années sept mille maisons pour les chrétiens immigrés et les a fournies gratuitement, avec un minimum d’argent pour survivre. Mais que feront les chrétiens dans le Kurdistan irakien, s’il n’y a pas de travail, s’ils n’y a pas d’entreprises pour les embaucher? Ils resteront des étrangers, même dans leurs nouvelles maisons du nord...
D’autres chrétiens irakiens, comme désormais des millions de leurs compatriotes, ont décidé d’émigrer ailleurs.
DELLY: En Syrie, en Jordanie, au Liban... ou en Europe... mais pour un Irakien, il est impossible d’obtenir un visa d’entrée en Union européenne: on ne les accorde pas. Et alors la douleur s’ajoute à la douleur. Alors je pris tout le monde, tous les gouvernants qui ont du pouvoir, de faire quelque chose, de contribuer au retour de la paix en Irak, non seulement pour les chrétiens, mais aussi pour les pauvres musulmans qui souffrent comme nous, parce que leurs familles sont exposées, exactement de la même manière, à ces fanatiques qui recourent aux exactions pour gagner de l’argent facile.
La veille des obsèques du père Ragheed Ganni, un autre prêtre chaldéen avait déjà été enlevé.
DELLY: Ils ont enlevé des prêtres et des religieux chrétiens, en réclamant chaque fois des montagnes de dollars de rançon, et ils en ont tués trois jusqu’ici: un protestant, un orthodoxe et dernièrement, notre Ragheed Ganni. Pauvre père Ragheed, il venait de célébrer la messe et il est sorti de l’église avec ses trois assistants, trois sous-diacres. Il a pris sa voiture pour rentrer chez lui et il a été arrêté. Ils lui ont ordonné de lever les mains et ils lui ont tiré dessus, sans un mot. Comme vous savez, après l’assassinat du père Ragheed, un autre prêtre a été enlevé avec quatre de ses assistants. Ils n’ont été libérés que parce que cette fois, nous avons payé la rançon pout tous.
Généralement, comment vous comportez-vous dans ces cas-là?
DELLY: Et que pouvons-nous donc faire? S’ils nous imposent une rançon de centaines de milliers de dollars, où pouvons-nous les prendre? Nous ne les avons pas. Les fidèles chaldéens les plus aisés ont déjà fui le pays, et ceux qui restent sont les pauvres ou les très pauvres, auxquels on ne peut certainement rien demander, parce que c’est nous qui leur donnons de quoi survivre. Alors, qu’est-ce que nous pouvons offrir à ces bandits qui nous menacent? «Ou vous payez ou vous retrouverez le long de la route un cadavre qui vous appartient!». Il y a dans cette phrase tout l’Irak d’aujourd’hui.

C’est un tableau de désolation.
Mais en dépit de tout cela, nous sommes et nous restons les enfants de l’espérance, parce que nous espérons dans le Seigneur que ces nuages noirs passeront vite, pour que nous retrouvions la paix dans notre pays et que nous puissions revoir la lumière du soleil, comme chrétiens et, avant tout, comme Irakiens.
Votre Béatitude, et les autorités publiques?
DELLY: Une fois, quelqu’un m’a demandé si tout ce qui arrive est la faute du gouvernement et j’ai répondu: «Oui, s’il existait un gouvernement». Mais en réalité, il n’existe pas. Ce qui gouverne en Irak, c’est le chaos, un chaos authentique, et ceux qui “gouvernent” aujourd’hui n’ont aucun pouvoir. Les politiciens eux-mêmes demandent une protection... Et les Américains ne peuvent rien faire, ils nous disent: «It’s not our job», «ce n’est pas notre affaire». Alors, de qui est-ce la faute? Des Américains qui nous ont occupés. De notre gouvernement – s’il existait – et de tous les puissants du monde qui auraient pourtant la possibilité d’exercer leur influence, de dire un mot pour freiner ce terrorisme qui prend tout le monde pour cible en Irak, les musulmans et les chrétiens et aujourd’hui spécialement, les chrétiens.
Benoît XVI a déjà demandé une fois publiquement de prier et de jeûner pour l’Irak.
DELLY: Et je continue à prier tous les politiciens de favoriser la paix en Irak. Les media eux-mêmes peuvent faire beaucoup en diffusant des nouvelles constructives et en évitant de discréditer tel ou tel groupe. Les bonnes nouvelles encouragent notre peuple à rester dans notre pays, qui est notre patrie, où personnellement je resterai jusqu’à la dernière goutte de mon sang, pour donner du courage aux fidèles chaldéens. Qu’ils restent, comme sont restés nos pères et nos grands pères qui ont eux aussi surmontés des circonstances difficiles. Moi, je leur dis: restez, ayez confiance dans le Seigneur et dans votre mère céleste Marie qui vous protègera. J’encourage mes chers fidèles à rester. Je serai avec eux, ici, jusqu’à la dernière goutte de mon sang, si le Seigneur veut mon martyre.
Est-ce que vous dialoguez avec les chefs religieux chiites et sunnites?
DELLY: Je n’ai jamais cessé de parler avec eux, avec eux tous... pour que soit restituée la paix au pays et maintenant, particulièrement, aux chrétiens. Mais actuellement, ils sont comme moi, ils sont incapables de faire quoi que ce soit. Du président de l’Irak au plus petit représentant de mon peuple, je n’ai laissé personne sans lui avoir adressé une prière pour qu’il contribue à ramener la paix. Et je demande à tous les chrétiens de prier le Seigneur pour qu’Il soit avec nous, et que Lui-même, qui est la paix, redonne la paix à l’Irak, le pays d’Abraham.
Il a été écrit que dans votre dernier Synode, il aurait été question de la possibilité pour les chrétiens de vivre dans des zones protégées, réservées.
DELLY: Nous voulons l’Irak pour les Irakiens, parce que nous sommes les enfants d’une même famille; nous ne cherchons aucun “ghetto” pour les chrétiens. Comme Irakiens, nous avons des noms différents, mais nous avons le même père Abraham et une même patrie. La terre nous unit. C’est notre terre depuis toujours! Contre toute division, à condition que la foi de chacun soit respectée! Voilà, la religion pour chacun et une patrie pour tous. Voilà mon idée: tout l’Irak est pour tous les Irakiens. Nous ne devons pas nous réserver un “coin chrétien” et nous y cacher, parce que, comme chrétiens, nous avons toujours coopéré pour le développement de notre belle patrie.
Aucun chrétien n’a jamais voulu réagir aux violences?
DELLY: Les chrétiens ne doivent jamais penser qu’il faut réagir par la force; nous n’utilisons pas les armes. Je ne pourrais jamais le conseiller. Jésus a dit: «Priez pour ceux qui ne vous aiment pas, pour ceux qui vous persécutent et qui disent du mal de vous». Lui-même nous l’a enseigné, et nous sommes sûrs qu’Il nous aidera! En tant que responsable de mes chrétiens, je ne leur dirai jamais d’agir par la force, mais de tout supporter et même de prier pour leurs ennemis.
Pourquoi ne pas réagir politiquement, c’est-à-dire comme mouvement organisé des chrétiens, et faire pression sur les autorités? De cette manière, les évêques auraient plus voix au chapitre en matière politique...
DELLY: Mais comment les chrétiens peuvent-ils penser qu’en créant leur petit lobby politique, ils obtiendraient une réponse dans cette situation dans laquelle personne n’a actuellement le pouvoir réel de changer les choses? Confions les cœurs et les désirs au Seigneur.
Laissez-moi ajouter quelque chose à ce propos.
Je vous en prie.
DELLY: Je suis sûr que la revue 30Jours parle des choses telles qu’elles sont, qu’elle publie non pas dans son propre intérêt mais pour le bien des âmes et pour le salut du monde. D’autres journalistes ont fait du mal aux chaldéens, en publiant des nouvelles qui ont envahi le domaine de l’Église, en procurant des dommages moraux, spirituels et politiques aux chrétiens irakiens. L’Église chaldéenne a été et sera pacifique, elle ne fera que du bien à tout le monde, comme nous l’a enseigné notre Seigneur Jésus-Christ.

Quand vous avez vu le président Bush rendre
visite à Benoît XVI en juin dernier, qu’avez-vous
ressenti?
DELLY: J’ai pensé: espérons que le président Bush fera ce qu’il a dit, à savoir qu’il emploiera tout son pouvoir pour apporter la paix dans le monde. Pas seulement en Irak, mais aussi en Palestine, au Liban... Espérons seulement qu’il mettra en pratique ce qu’il a promis au Pape.
Votre Béatitude, utiliseriez-vous le terme de “persécution” à propos des chrétiens en Irak?
DELLY: Oui. Nous avons eu tant de morts, ces pauvres gens... Notre souffrance quotidienne est notre martyre – et certains d’entre nous ont versé leur sang pour défendre notre foi. Nous souffrons parce que nous portons le nom de chrétiens. Des centaines de familles chrétiennes sont chassées par la violence. Et qu’est-ce donc, sinon le martyre?
En Irak, nous avons vécu côte à côte avec l’islam pendant quatorze siècles. Moi-même, autrefois, je n’aurais pas su distinguer extérieurement entre des sunnites et des chiites, ou même entre des musulmans et des chrétiens: aujourd’hui, au contraire, c’est un terrible facteur de discrimination. Autrefois, la concorde était telle que les musulmans désiraient acheter une maison près de celle d’un chrétien – et peut-être que dans leur cœur, c’est encore comme cela. Mais maintenant, quelque chose a changé. C’est pour cela que je vous demande de prier, et de faire prier les autres afin que le Seigneur donne cet esprit de charité, de fraternité, d’amour réciproque, non seulement en Irak, mais au Moyen-Orient, et désormais dans le monde entier.
Depuis quelques mois désormais, les chrétiens d’Irak sont victimes d’un acharnement particulier de la part de groupes terroristes et criminels. À Bagdad en particulier, mais pas seulement. Le 3 juin dernier, à Mossoul, le père Ragheed Ganni, prêtre chaldéen et ses trois assistants ont été rejoints par un commando qui les a abattus sans dire un mot. «Sans le dimanche, sans l’eucharistie, nous ne pouvons pas vivre», répétait le père Ganni lorsqu’il parlait des chrétiens irakiens, en reprenant une phrase des premiers chrétiens. La mort du père Ganni n’est qu’une tesselle de la douloureuse mosaïque de l’Irak, que beaucoup de gens, dans l’Église chaldéenne et en dehors, se hâtent d’interpréter plus ou moins intelligemment (ou plus ou moins sincèrement). Par exemple, est-il suffisant d’invoquer les responsabilités des musulmans pour expliquer de manière appropriée ce qui arrive aux chrétiens d’Irak? Le premier à en douter, pour le bien même de son Église, est justement le patriarche chaldéen. Le texte qui suit est le fruit d’une longue conversation avec 30Jours, réalisée la veille de l’assemblée de la ROACO. Les paroles que Benoît XVI allait prononcer le lendemain l’auront certainement réconforté et auront allégé les poids si lourds, qu’il porte fidèlement en silence.

Emmanuel III Delly
EMMANUEL III DELLY: Au lieu de demander ce que pense le patriarche chaldéen, il vaut mieux se demander encore une fois ce qui arrive en Irak à tout le monde, chrétiens ou musulmans... Certes, il est vrai que la vie des chrétiens s’est détériorée dans ces derniers mois, même si elle était déjà tragique pour les Irakiens de toutes les religions, qu’ils soient chrétiens, musulmans, mandéens, yazidi... Le gouvernement ne peut rien faire, parce qu’il y a des personnes qui ne veulent pas le bien de l’Irak en tant que tel. Or je me demande si ceux qui ne veulent pas le bien de l’Irak sont d’authentiques Irakiens. Je ne le sais pas. Mais je sais qu’une voiture piégée fauche des chrétiens, des musulmans, des mandéens et des yazidi sans distinction. Et je sais qu’aujourd’hui la peur règne dans l’âme de chaque Irakien sans distinction: le soleil se lève et nul ne sait s’il le verra se coucher.
Comment s’est manifesté ce regain de cruauté envers les chrétiens dans ces derniers mois?
DELLY: Nous avons vécu jusqu’ici dans le cadre d’un règlement de compte entre sunnites et chiites, qui n’a d’ailleurs pas cessé. Or, en toute conscience, je ne sais pas qui sont ces fanatiques violents, je ne connais pas ces terroristes, et le gouvernement lui-même ne le sait pas. Les chrétiens ont vécu en paix en Irak depuis toujours, avant même l’arrivée de l’islam: ce sont eux qui ont accueilli les musulmans à l’époque, et ils continuent à vivre en paix avec eux, parce que tout le monde en tire un avantage commun. Mais aujourd’hui cela ne suffit plus. Depuis quelques mois, à Bagdad et à Mossoul spécialement, et aussi à Kirkuk ou à Bassora, il arrive que ces groupes violents frappent à la porte des chrétiens et leur imposent d’abord de payer une somme comme “amende”, en obligeant quelquefois toute la famille à affirmer publiquement qu’elle s’est convertie à l’islam, puis en forçant le père de famille à céder sur-le-champ une de ses filles comme “épouse” à un des jeunes de la bande et enfin en leur ordonnant d’abandonner immédiatement leur maison, dans l’état où elle se trouve, et de quitter le pays, «parce que ce n’est pas votre patrie!». Dans les derniers temps, des centaines de familles de chrétiens ont été contraintes par la force à émigrer, et plusieurs dizaines ont été obligées à se convertir à l’islam. Et puis il y a les enlèvements, et que je sache, parmi les kidnappés qui n’ont pas voulu se convertir, beaucoup ont été tués.
Voilà notre vie. Notre peuple est malheureux, il ne sait plus quoi faire.
Ces groupes terroristes représentent-ils le visage de l’islam en Irak?
DELLY: Non. Ils ne sont musulmans que de nom. Le véritable islam est celui qui porte à aimer son prochain, à faire du bien aux autres en suivant les principes naturels de l’amour fraternel et de leur saint Livre. Or ces hommes n’aiment pas l’islam, ils n’aiment pas l’Irak, ils ne recherchent que leur propre intérêt. Prions pour eux.
La seule issue apparait la fuite.
DELLY: Nombreux sont ceux qui se sont réfugiés dans le nord de l’Irak, dans les villages d’origine de leurs pères, mais... pour faire quoi, privés de leurs racines et sans perspective de travail? Au moins, et nous en remercions le Seigneur, il y a au Kurdistan irakien un grand bienfaiteur, le ministre des Finances faisant fonction de Premier ministre Sarkis Aghajan, qui a fait construire dans les trois dernières années sept mille maisons pour les chrétiens immigrés et les a fournies gratuitement, avec un minimum d’argent pour survivre. Mais que feront les chrétiens dans le Kurdistan irakien, s’il n’y a pas de travail, s’ils n’y a pas d’entreprises pour les embaucher? Ils resteront des étrangers, même dans leurs nouvelles maisons du nord...
D’autres chrétiens irakiens, comme désormais des millions de leurs compatriotes, ont décidé d’émigrer ailleurs.
DELLY: En Syrie, en Jordanie, au Liban... ou en Europe... mais pour un Irakien, il est impossible d’obtenir un visa d’entrée en Union européenne: on ne les accorde pas. Et alors la douleur s’ajoute à la douleur. Alors je pris tout le monde, tous les gouvernants qui ont du pouvoir, de faire quelque chose, de contribuer au retour de la paix en Irak, non seulement pour les chrétiens, mais aussi pour les pauvres musulmans qui souffrent comme nous, parce que leurs familles sont exposées, exactement de la même manière, à ces fanatiques qui recourent aux exactions pour gagner de l’argent facile.
La veille des obsèques du père Ragheed Ganni, un autre prêtre chaldéen avait déjà été enlevé.
DELLY: Ils ont enlevé des prêtres et des religieux chrétiens, en réclamant chaque fois des montagnes de dollars de rançon, et ils en ont tués trois jusqu’ici: un protestant, un orthodoxe et dernièrement, notre Ragheed Ganni. Pauvre père Ragheed, il venait de célébrer la messe et il est sorti de l’église avec ses trois assistants, trois sous-diacres. Il a pris sa voiture pour rentrer chez lui et il a été arrêté. Ils lui ont ordonné de lever les mains et ils lui ont tiré dessus, sans un mot. Comme vous savez, après l’assassinat du père Ragheed, un autre prêtre a été enlevé avec quatre de ses assistants. Ils n’ont été libérés que parce que cette fois, nous avons payé la rançon pout tous.
Généralement, comment vous comportez-vous dans ces cas-là?
DELLY: Et que pouvons-nous donc faire? S’ils nous imposent une rançon de centaines de milliers de dollars, où pouvons-nous les prendre? Nous ne les avons pas. Les fidèles chaldéens les plus aisés ont déjà fui le pays, et ceux qui restent sont les pauvres ou les très pauvres, auxquels on ne peut certainement rien demander, parce que c’est nous qui leur donnons de quoi survivre. Alors, qu’est-ce que nous pouvons offrir à ces bandits qui nous menacent? «Ou vous payez ou vous retrouverez le long de la route un cadavre qui vous appartient!». Il y a dans cette phrase tout l’Irak d’aujourd’hui.

Un gardien armé devant une église, le dimanche de Pâques à Kirkuk, Irak
Mais en dépit de tout cela, nous sommes et nous restons les enfants de l’espérance, parce que nous espérons dans le Seigneur que ces nuages noirs passeront vite, pour que nous retrouvions la paix dans notre pays et que nous puissions revoir la lumière du soleil, comme chrétiens et, avant tout, comme Irakiens.
Votre Béatitude, et les autorités publiques?
DELLY: Une fois, quelqu’un m’a demandé si tout ce qui arrive est la faute du gouvernement et j’ai répondu: «Oui, s’il existait un gouvernement». Mais en réalité, il n’existe pas. Ce qui gouverne en Irak, c’est le chaos, un chaos authentique, et ceux qui “gouvernent” aujourd’hui n’ont aucun pouvoir. Les politiciens eux-mêmes demandent une protection... Et les Américains ne peuvent rien faire, ils nous disent: «It’s not our job», «ce n’est pas notre affaire». Alors, de qui est-ce la faute? Des Américains qui nous ont occupés. De notre gouvernement – s’il existait – et de tous les puissants du monde qui auraient pourtant la possibilité d’exercer leur influence, de dire un mot pour freiner ce terrorisme qui prend tout le monde pour cible en Irak, les musulmans et les chrétiens et aujourd’hui spécialement, les chrétiens.
Benoît XVI a déjà demandé une fois publiquement de prier et de jeûner pour l’Irak.
DELLY: Et je continue à prier tous les politiciens de favoriser la paix en Irak. Les media eux-mêmes peuvent faire beaucoup en diffusant des nouvelles constructives et en évitant de discréditer tel ou tel groupe. Les bonnes nouvelles encouragent notre peuple à rester dans notre pays, qui est notre patrie, où personnellement je resterai jusqu’à la dernière goutte de mon sang, pour donner du courage aux fidèles chaldéens. Qu’ils restent, comme sont restés nos pères et nos grands pères qui ont eux aussi surmontés des circonstances difficiles. Moi, je leur dis: restez, ayez confiance dans le Seigneur et dans votre mère céleste Marie qui vous protègera. J’encourage mes chers fidèles à rester. Je serai avec eux, ici, jusqu’à la dernière goutte de mon sang, si le Seigneur veut mon martyre.
Est-ce que vous dialoguez avec les chefs religieux chiites et sunnites?
DELLY: Je n’ai jamais cessé de parler avec eux, avec eux tous... pour que soit restituée la paix au pays et maintenant, particulièrement, aux chrétiens. Mais actuellement, ils sont comme moi, ils sont incapables de faire quoi que ce soit. Du président de l’Irak au plus petit représentant de mon peuple, je n’ai laissé personne sans lui avoir adressé une prière pour qu’il contribue à ramener la paix. Et je demande à tous les chrétiens de prier le Seigneur pour qu’Il soit avec nous, et que Lui-même, qui est la paix, redonne la paix à l’Irak, le pays d’Abraham.
Il a été écrit que dans votre dernier Synode, il aurait été question de la possibilité pour les chrétiens de vivre dans des zones protégées, réservées.
DELLY: Nous voulons l’Irak pour les Irakiens, parce que nous sommes les enfants d’une même famille; nous ne cherchons aucun “ghetto” pour les chrétiens. Comme Irakiens, nous avons des noms différents, mais nous avons le même père Abraham et une même patrie. La terre nous unit. C’est notre terre depuis toujours! Contre toute division, à condition que la foi de chacun soit respectée! Voilà, la religion pour chacun et une patrie pour tous. Voilà mon idée: tout l’Irak est pour tous les Irakiens. Nous ne devons pas nous réserver un “coin chrétien” et nous y cacher, parce que, comme chrétiens, nous avons toujours coopéré pour le développement de notre belle patrie.
Aucun chrétien n’a jamais voulu réagir aux violences?
DELLY: Les chrétiens ne doivent jamais penser qu’il faut réagir par la force; nous n’utilisons pas les armes. Je ne pourrais jamais le conseiller. Jésus a dit: «Priez pour ceux qui ne vous aiment pas, pour ceux qui vous persécutent et qui disent du mal de vous». Lui-même nous l’a enseigné, et nous sommes sûrs qu’Il nous aidera! En tant que responsable de mes chrétiens, je ne leur dirai jamais d’agir par la force, mais de tout supporter et même de prier pour leurs ennemis.
Pourquoi ne pas réagir politiquement, c’est-à-dire comme mouvement organisé des chrétiens, et faire pression sur les autorités? De cette manière, les évêques auraient plus voix au chapitre en matière politique...
DELLY: Mais comment les chrétiens peuvent-ils penser qu’en créant leur petit lobby politique, ils obtiendraient une réponse dans cette situation dans laquelle personne n’a actuellement le pouvoir réel de changer les choses? Confions les cœurs et les désirs au Seigneur.
Laissez-moi ajouter quelque chose à ce propos.
Je vous en prie.
DELLY: Je suis sûr que la revue 30Jours parle des choses telles qu’elles sont, qu’elle publie non pas dans son propre intérêt mais pour le bien des âmes et pour le salut du monde. D’autres journalistes ont fait du mal aux chaldéens, en publiant des nouvelles qui ont envahi le domaine de l’Église, en procurant des dommages moraux, spirituels et politiques aux chrétiens irakiens. L’Église chaldéenne a été et sera pacifique, elle ne fera que du bien à tout le monde, comme nous l’a enseigné notre Seigneur Jésus-Christ.

En prière dans une église chaldéenne dans les quartiers du centre de Bagdad
DELLY: J’ai pensé: espérons que le président Bush fera ce qu’il a dit, à savoir qu’il emploiera tout son pouvoir pour apporter la paix dans le monde. Pas seulement en Irak, mais aussi en Palestine, au Liban... Espérons seulement qu’il mettra en pratique ce qu’il a promis au Pape.
Votre Béatitude, utiliseriez-vous le terme de “persécution” à propos des chrétiens en Irak?
DELLY: Oui. Nous avons eu tant de morts, ces pauvres gens... Notre souffrance quotidienne est notre martyre – et certains d’entre nous ont versé leur sang pour défendre notre foi. Nous souffrons parce que nous portons le nom de chrétiens. Des centaines de familles chrétiennes sont chassées par la violence. Et qu’est-ce donc, sinon le martyre?
En Irak, nous avons vécu côte à côte avec l’islam pendant quatorze siècles. Moi-même, autrefois, je n’aurais pas su distinguer extérieurement entre des sunnites et des chiites, ou même entre des musulmans et des chrétiens: aujourd’hui, au contraire, c’est un terrible facteur de discrimination. Autrefois, la concorde était telle que les musulmans désiraient acheter une maison près de celle d’un chrétien – et peut-être que dans leur cœur, c’est encore comme cela. Mais maintenant, quelque chose a changé. C’est pour cela que je vous demande de prier, et de faire prier les autres afin que le Seigneur donne cet esprit de charité, de fraternité, d’amour réciproque, non seulement en Irak, mais au Moyen-Orient, et désormais dans le monde entier.