MOZAMBIQUE. Les enfants enlevés et tués pour le trafic international d’organes Le massacre des innocents
Le nombre de mineurs qui tombent chaque année dans le filet des trafiquants de “marchandise humaine” dans le continent noir prend actuellement des proportions terrifiantes, au point que les profits réalisés sont supérieurs à ceux du trafic d’armes. Les religieux de ce pays d’Afrique dénoncent cette situation
par Giovanni Ricciardi
Il a fallu que des missionnaires versent leur sang pour que soit
dévoilée la tragédie du Mozambique
Un groupe d’enfants des rues, hôtes du centre d’accueil tenu par les religieuses comboniennes à Nampula
Il a fallu que des missionnaires versent leur sang
pour que soit dévoilée la tragédie du Mozambique. Doraci Julita Edinger, une
missionnaire de 53 ans de la communauté évangélique luthérienne du Brésil,
depuis six ans au Mozambique, a subi le sort tragique auquel on pouvait hélas
s’attendre. Elle a été sauvagement tuée à coups de marteaux pour avoir dénoncé,
avec les religieuses du monastère Mater Dei des Servites de Marie, les cas de
plus en plus fréquents de disparitions d’enfants et d’adolescents à Nampula, au
nord du Mozambique. Là où, depuis deux ans, dans le silence de la presse
internationale et même des organisations non gouvernementales, se déroule à
proprement parler un “massacre des innocents”. Si les enfants des rues constituent un
phénomène commun à beaucoup de pays du Tiers monde, l’exploitation dont ils
sont victimes dans ce pays qui est l’un des plus pauvres d’Afrique prend
actuellement des dimensions effroyables, d’autant plus qu’il s’agit, certes, de
prostitution et d’exploitation de mineurs, mais aussi de trafic international
d’organes. La mort de la religieuse a incité le “réseau” missionnaire du
Mozambique à essayer de briser par tous les moyens le mur du silence derrière
lequel se cachait cette pratique il y a encore quelques semaines. En Afrique, le nombre de mineurs qui
tombent chaque année dans le filet des trafiquants de “marchandise humaine”
atteint aujourd’hui des proportions terrifiantes, au point que les profits
réalisés dépassent ceux du trafic d’armes. Et, comme beaucoup des pays les plus
misérables de l’Afrique australe, le Mozambique est au cœur de ce phénomène. À
Nampula et dans les campagnes environnantes, depuis 2002 les disparitions de
mineurs se sont multipliées en même temps que la découverte de corps mutilés et
privés d’organes internes. Un cas emblématique est celui de Sarima Iburamo, une
fillette de 12 ans disparue le 12 octobre 2002, dont le corps mutilé a été
retrouvé par Rufina Omar, la reine des tribus de la région de Namipoco, à
proximité de la ville. Orles missionnaires
parlaient depuis longtemps du problème du trafic d’organes. Dès 2001 Doraci
Edinger avait sonné l’alarme. Avec la missionnaire assassinée et avec Elilde
dos Santos, une Brésilienne laïque consacrée, les religieuses du monastère
Mater Dei ont recueilli de nombreux témoignages d’enlèvements, de disparitions
et de découvertes macabres. Le père Claudio Avallone, de l’ordre des Servites
de Marie, raconte que depuis un an «plus de 120 enfants ont disparu. Ce sont
pour la plupart des enfants des rues qui vivaient au marché, autour de la
cathédrale et dans deux lieux voisins. Pour le repas de Noël préparé comme
chaque année par l’ordre hospitalier de Saint Jean de Dieu, seuls se sont
présentés quinze enfants, au lieu des quatre-vingt-quinze qui étaient attendus».
L’an dernier, Moisés, pasteur de l’église évangélique «suivait plus de cent
cinquante enfants des rues et leur donnait de la nourriture, des vêtements et
des cahiers pour l’école; depuis janvier il n’en a plus que neuf». Le père Claudio a vu bien des choses de
ses propres yeux. «Un homme âgé, Pastola Cocola, m’a conduit», raconte-t-il,
«près des fosses où ont été enterrés une femme, un homme et deux fillettes, qui
n’avaient plus d’organes internes lorsque la population les a retrouvés. Avant
d’être enterrés, les cadavres se décomposent à l’endroit où les auteurs des
crimes les ont jetés. La population n’avertit pas la police parce que toute
personne qui fait part de la découverte d’un corps est automatiquement
considérée comme suspecte et interrogée pendant plusieurs jours: une sorte de
torture psychologique. J’ai parlé avec les religieuses mais aussi avec beaucoup
de gens qui ont vu des cadavres sans yeux et sans organes, et avec des parents
qui espèrent encore retrouver leurs enfants disparus».
À partir de la gauche, s’entretenant avec une jeune fille de Nampula, sœur Angelina Zenti, responsable des soixante comboniennes au Mozambique, sœur Juliana, Mère supérieure du couvent Mater Dei des Servites de Marie, et Elilde dos Santos
La police locale expédiait ces affaires
qu’elle traitait comme des cas de pratiques tribales et d’actes de magie des
sorciers locaux. Puis, le 13 septembre 2003, l’archevêque, Mgr Tomé Makhweliha,
recteur du Séminaire interdiocésain de la ville, et les religieuses travaillant
dans la région ont signé une dénonciation que l’archidiocèse de Nampula a
envoyée à la Conférence épiscopale du Mozambique et qui a été immédiatement
transmise au président de la République Joaquim Chissano. Une dénonciation
circonstanciée, avec noms et prénoms, devant laquelle les autorités nationales
ont paru pour le moins embarrassées. Il a ainsi été suggéré que les autorités
ecclésiastiques à l’origine de cette initiative auraient voulu dresser la
population contre le gouverneur de la province de Nampula, qui est musulman. Le fait est que les religieuses du
monastère Mater Dei accusent ouvertement un homme, Gary O’Connor, un
Sud-africain d’origine irlandaise, et son épouse danoise Tanja Skitte, d’être à
la tête d’un réseau de trafiquants qui enlèvent les enfants et les séquestrent
jusqu’au moment de leur exécution et du prélèvement d’organes: expulsé il y a
plusieurs années du Zimbabwe, O’Connor, dit O Branco, le “blanc” comme l’appellent, tremblants
de crainte, les gens de la région, possède une fazenda de trois cents hectares limitrophe du
monastère des Servites de Marie. C’est un élevage de poulets officiellement
déclaré qui, selon les religieuses, servirait de couverture à ce trafic. D’une
piste privée de la ferme de O’Connor partent souvent des avions en direction de
l’Afrique du Sud, carrefour de ce genre de trafic. C’est dans les villes
sud-africaines de Durban et de Pietermaritzburg que se pratiquent les greffes
au profit de tous ceux qui, venus d’Europe et du continent américain, ont les
moyens de disposer d’un organe “sur commande”. À la fin de 2003, la police
sud-africaine a mis la main sur un réseau international de trafiquants
d’organes qui avait pour centre un hôpital privé de Durban, le Saint-Augustin
Hospital. Dans ce cas, les “donneurs”, recrutés dans les provinces les plus
pauvres du Brésil, se soumettaient volontairement au prélèvement d’un rein pour
une somme d’environ trois mille dollars. L’organisation payait le voyage et
l’opération, mais le “marché” mozambicain serait plus proche et moins coûteux. Aujourd’hui, après la mort de la
missionnaire brésilienne, le sort des religieuses qui vivent à Nampula suscite
des inquiétudes. Au point que le Conseil permanent de la CIRM, la Conférence
des religieux et des religieuses du Mozambique, a rendu public le 29 février un
document officiel, reprenant à son compte les accusations des religieuses et
demandant l’intervention de la communauté internationale. Le document est signé
par les responsables de neuf congrégations présentes au Mozambique. Quant à l’aventurier sud-africain
O’Connor, il se dit innocent et victime d’un complot ourdi par de “gros
bonnets” de l’Église catholique et par les religieuses, dans l’intention de
s’emparer de ses terres – on l’a vu, le monastère Mater Dei est voisin de la fazenda
de O’Connor – et pour
obtenir des fonds. Le procureur général Madeira qui, le 2
février, avait publiquement nié l’existence d’un trafic de mineurs et
d’organes, a récemment déclaré qu’en fait ce trafic existe bien, qu’il est aux
mains d’un réseau international et que l’on a découvert des enfants séquestrés
et tenus prisonniers dans les villes de Nacala et de Nampula. Et, tandis que
cette nouvelle est reprise par la presse internationale, notamment au Portugal,
mais aussi en Espagne et en France – El Pais en a parlé justement le 11 mars, le jour de
l’attentat de Madrid, mais Le Monde et la BBC ont également parlé de cette affaire –, en
Italie les grands media sont restés silencieux. Seules exceptions, l’enquête
publiée par Lorenzo Sani dans Il Resto del Carlino, un quotidien de Bologne, et l’entretien
proposé par le programme radiophonique Zapping au père Benito Fusco des Servites de Marie, qui
essaie actuellement d’éveiller l’intérêt pour cette affaire et d’attirer
l’attention de l’opinion internationale. Cette campagne commence à porter ses
fruits. La Farnesina – le ministère italien des Affaires étrangères –
intervient actuellement auprès du gouvernement du Mozambique afin que l’affaire
soit élucidée: les fonds pour des projets de coopération et de développement
ont été bloqués. «J’ai personnellement et très précisément chargé notre
ambassadeur», a déclaré le ministre des Affaires étrangères, M. Frattini, «de
rester constamment en contact avec nous et de recueillir tous les renseignements
sur le déroulement des enquêtes, parce que le gouvernement italien veut que
rien ne soit laissé au hasard dans le cadre des recherches actuellement en
cours». Et d’ajouter: «Il ne fait pas de doute qu’une enquête sérieuse et
approfondie est indispensable pour élucider tous les aspects de cette affaire.
Nous l’avons demandée avec insistance, par voie officielle, au gouvernement du
Mozambique. Aucune place ne doit être laissée au doute dans une matière aussi
délicate. Si, d’une part, il y a des gens qui soutiennent que les accusations
ne sont pas étayées et qu’aucune preuve n’a été fournie jusqu’ici, de l’autre,
nous avons souligné que cette réponse n’est pas suffisante à nos yeux. Et nous
l’avons fait savoir au procureur général du Mozambique: les organes judiciaires
et de police de ce pays africain doivent fournir une preuve convaincante et
inattaquable que tout cela est faux. Il n’est pas pensable de résoudre un cas
comme celui-ci en chargeant ceux qui ont formulé cette accusation de fournir
les preuves». Une commission parlementaire mozambicaine
s’est rendue récemment à Nampula pour établir la validité des accusations. Et
les religieux du Mozambique ont tenu à attirer de nouveau l’attention sur ce
cas le 24 mars, date à laquelle la CIRM a invité à un jeûne collectif pour
dénoncer le “massacre des innocents” du Mozambique et de tout le Tiers monde, à
l’occasion de l’anniversaire du «martyre» – c’est le mot utilisé dans le
document des religieux – d’Oscar Arnulfo Romero.