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Mars 2004 -> Sommaire -> Le massacre des innocents.....
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Afrique

MOZAMBIQUE. Les enfants enlevés et tués pour le trafic international d’organes
Le massacre des innocents

Le nombre de mineurs qui tombent chaque année dans le filet des trafiquants de “marchandise humaine” dans le continent noir prend actuellement des proportions terrifiantes, au point que les profits réalisés sont supérieurs à ceux du trafic d’armes. Les religieux de ce pays d’Afrique dénoncent cette situation

par Giovanni Ricciardi

 

Il a fallu que des missionnaires versent leur sang pour que soit dévoilée la tragédie du Mozambique

Un groupe d’enfants des rues, hôtes du centre d’accueil tenu par les religieuses comboniennes à Nampula
     Il a fallu que des missionnaires versent leur sang pour que soit dévoilée la tragédie du Mozambique. Doraci Julita Edinger, une missionnaire de 53 ans de la communauté évangélique luthérienne du Brésil, depuis six ans au Mozambique, a subi le sort tragique auquel on pouvait hélas s’attendre. Elle a été sauvagement tuée à coups de marteaux pour avoir dénoncé, avec les religieuses du monastère Mater Dei des Servites de Marie, les cas de plus en plus fréquents de disparitions d’enfants et d’adolescents à Nampula, au nord du Mozambique. Là où, depuis deux ans, dans le silence de la presse internationale et même des organisations non gouvernementales, se déroule à proprement parler un “massacre des innocents”.
     Si les enfants des rues constituent un phénomène commun à beaucoup de pays du Tiers monde, l’exploitation dont ils sont victimes dans ce pays qui est l’un des plus pauvres d’Afrique prend actuellement des dimensions effroyables, d’autant plus qu’il s’agit, certes, de prostitution et d’exploitation de mineurs, mais aussi de trafic international d’organes. La mort de la religieuse a incité le “réseau” missionnaire du Mozambique à essayer de briser par tous les moyens le mur du silence derrière lequel se cachait cette pratique il y a encore quelques semaines.
     En Afrique, le nombre de mineurs qui tombent chaque année dans le filet des trafiquants de “marchandise humaine” atteint aujourd’hui des proportions terrifiantes, au point que les profits réalisés dépassent ceux du trafic d’armes. Et, comme beaucoup des pays les plus misérables de l’Afrique australe, le Mozambique est au cœur de ce phénomène. À Nampula et dans les campagnes environnantes, depuis 2002 les disparitions de mineurs se sont multipliées en même temps que la découverte de corps mutilés et privés d’organes internes. Un cas emblématique est celui de Sarima Iburamo, une fillette de 12 ans disparue le 12 octobre 2002, dont le corps mutilé a été retrouvé par Rufina Omar, la reine des tribus de la région de Namipoco, à proximité de la ville. Or  les missionnaires parlaient depuis longtemps du problème du trafic d’organes. Dès 2001 Doraci Edinger avait sonné l’alarme. Avec la missionnaire assassinée et avec Elilde dos Santos, une Brésilienne laïque consacrée, les religieuses du monastère Mater Dei ont recueilli de nombreux témoignages d’enlèvements, de disparitions et de découvertes macabres. Le père Claudio Avallone, de l’ordre des Servites de Marie, raconte que depuis un an «plus de 120 enfants ont disparu. Ce sont pour la plupart des enfants des rues qui vivaient au marché, autour de la cathédrale et dans deux lieux voisins. Pour le repas de Noël préparé comme chaque année par l’ordre hospitalier de Saint Jean de Dieu, seuls se sont présentés quinze enfants, au lieu des quatre-vingt-quinze qui étaient attendus». L’an dernier, Moisés, pasteur de l’église évangélique «suivait plus de cent cinquante enfants des rues et leur donnait de la nourriture, des vêtements et des cahiers pour l’école; depuis janvier il n’en a plus que neuf».
     Le père Claudio a vu bien des choses de ses propres yeux. «Un homme âgé, Pastola Cocola, m’a conduit», raconte-t-il, «près des fosses où ont été enterrés une femme, un homme et deux fillettes, qui n’avaient plus d’organes internes lorsque la population les a retrouvés. Avant d’être enterrés, les cadavres se décomposent à l’endroit où les auteurs des crimes les ont jetés. La population n’avertit pas la police parce que toute personne qui fait part de la découverte d’un corps est automatiquement considérée comme suspecte et interrogée pendant plusieurs jours: une sorte de torture psychologique. J’ai parlé avec les religieuses mais aussi avec beaucoup de gens qui ont vu des cadavres sans yeux et sans organes, et avec des parents qui espèrent encore retrouver leurs enfants disparus».
À partir de la gauche, s’entretenant avec une jeune fille de Nampula, sœur Angelina Zenti, responsable des soixante comboniennes au Mozambique, sœur Juliana, Mère supérieure du couvent Mater Dei des Servites de Marie, et Elilde dos Santos
     La police locale expédiait ces affaires qu’elle traitait comme des cas de pratiques tribales et d’actes de magie des sorciers locaux. Puis, le 13 septembre 2003, l’archevêque, Mgr Tomé Makhweliha, recteur du Séminaire interdiocésain de la ville, et les religieuses travaillant dans la région ont signé une dénonciation que l’archidiocèse de Nampula a envoyée à la Conférence épiscopale du Mozambique et qui a été immédiatement transmise au président de la République Joaquim Chissano. Une dénonciation circonstanciée, avec noms et prénoms, devant laquelle les autorités nationales ont paru pour le moins embarrassées. Il a ainsi été suggéré que les autorités ecclésiastiques à l’origine de cette initiative auraient voulu dresser la population contre le gouverneur de la province de Nampula, qui est musulman.
     Le fait est que les religieuses du monastère Mater Dei accusent ouvertement un homme, Gary O’Connor, un Sud-africain d’origine irlandaise, et son épouse danoise Tanja Skitte, d’être à la tête d’un réseau de trafiquants qui enlèvent les enfants et les séquestrent jusqu’au moment de leur exécution et du prélèvement d’organes: expulsé il y a plusieurs années du Zimbabwe, O’Connor, dit O Branco, le “blanc” comme l’appellent, tremblants de crainte, les gens de la région, possède une fazenda de trois cents hectares limitrophe du monastère des Servites de Marie. C’est un élevage de poulets officiellement déclaré qui, selon les religieuses, servirait de couverture à ce trafic. D’une piste privée de la ferme de O’Connor partent souvent des avions en direction de l’Afrique du Sud, carrefour de ce genre de trafic. C’est dans les villes sud-africaines de Durban et de Pietermaritzburg que se pratiquent les greffes au profit de tous ceux qui, venus d’Europe et du continent américain, ont les moyens de disposer d’un organe “sur commande”. À la fin de 2003, la police sud-africaine a mis la main sur un réseau international de trafiquants d’organes qui avait pour centre un hôpital privé de Durban, le Saint-Augustin Hospital. Dans ce cas, les “donneurs”, recrutés dans les provinces les plus pauvres du Brésil, se soumettaient volontairement au prélèvement d’un rein pour une somme d’environ trois mille dollars. L’organisation payait le voyage et l’opération, mais le “marché” mozambicain serait plus proche et moins coûteux.
     Aujourd’hui, après la mort de la missionnaire brésilienne, le sort des religieuses qui vivent à Nampula suscite des inquiétudes. Au point que le Conseil permanent de la CIRM, la Conférence des religieux et des religieuses du Mozambique, a rendu public le 29 février un document officiel, reprenant à son compte les accusations des religieuses et demandant l’intervention de la communauté internationale. Le document est signé par les responsables de neuf congrégations présentes au Mozambique.
     Quant à l’aventurier sud-africain O’Connor, il se dit innocent et victime d’un complot ourdi par de “gros bonnets” de l’Église catholique et par les religieuses, dans l’intention de s’emparer de ses terres – on l’a vu, le monastère Mater Dei est voisin de la fazenda de O’Connor – et pour obtenir des fonds.
     Le procureur général Madeira qui, le 2 février, avait publiquement nié l’existence d’un trafic de mineurs et d’organes, a récemment déclaré qu’en fait ce trafic existe bien, qu’il est aux mains d’un réseau international et que l’on a découvert des enfants séquestrés et tenus prisonniers dans les villes de Nacala et de Nampula. Et, tandis que cette nouvelle est reprise par la presse internationale, notamment au Portugal, mais aussi en Espagne et en France – El Pais en a parlé justement le 11 mars, le jour de l’attentat de Madrid, mais Le Monde et la BBC ont également parlé de cette affaire –, en Italie les grands media sont restés silencieux. Seules exceptions, l’enquête publiée par Lorenzo Sani dans Il Resto del Carlino, un quotidien de Bologne, et l’entretien proposé par le programme radiophonique Zapping au père Benito Fusco des Servites de Marie, qui essaie actuellement d’éveiller l’intérêt pour cette affaire et d’attirer l’attention de l’opinion internationale. Cette campagne commence à porter ses fruits. La Farnesina – le ministère italien des Affaires étrangères – intervient actuellement auprès du gouvernement du Mozambique afin que l’affaire soit élucidée: les fonds pour des projets de coopération et de développement ont été bloqués. «J’ai personnellement et très précisément chargé notre ambassadeur», a déclaré le ministre des Affaires étrangères, M. Frattini, «de rester constamment en contact avec nous et de recueillir tous les renseignements sur le déroulement des enquêtes, parce que le gouvernement italien veut que rien ne soit laissé au hasard dans le cadre des recherches actuellement en cours». Et d’ajouter: «Il ne fait pas de doute qu’une enquête sérieuse et approfondie est indispensable pour élucider tous les aspects de cette affaire. Nous l’avons demandée avec insistance, par voie officielle, au gouvernement du Mozambique. Aucune place ne doit être laissée au doute dans une matière aussi délicate. Si, d’une part, il y a des gens qui soutiennent que les accusations ne sont pas étayées et qu’aucune preuve n’a été fournie jusqu’ici, de l’autre, nous avons souligné que cette réponse n’est pas suffisante à nos yeux. Et nous l’avons fait savoir au procureur général du Mozambique: les organes judiciaires et de police de ce pays africain doivent fournir une preuve convaincante et inattaquable que tout cela est faux. Il n’est pas pensable de résoudre un cas comme celui-ci en chargeant ceux qui ont formulé cette accusation de fournir les preuves».
     Une commission parlementaire mozambicaine s’est rendue récemment à Nampula pour établir la validité des accusations. Et les religieux du Mozambique ont tenu à attirer de nouveau l’attention sur ce cas le 24 mars, date à laquelle la CIRM a invité à un jeûne collectif pour dénoncer le “massacre des innocents” du Mozambique et de tout le Tiers monde, à l’occasion de l’anniversaire du «martyre» – c’est le mot utilisé dans le document des religieux – d’Oscar Arnulfo Romero.      

 

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