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ÉGLISE
«La liturgie et les pauvres, ces deux trésors de l’Église»
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Interview de l’archevêque Malcolm Ranjith, choisi par Benoît XVI comme secrétaire de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements |
Interview de Malcom Ranjith par Gianni Cardinale
L’archevêque Albert Malcolm Ranjith
Patabendige Don, originaire du Sri Lanka, aura 59 ans à la
mi-novembre. Rappelé à la Curie par le Saint Père, il
a été nommé secrétaire de la
Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements le
10 décembre 2005: c’était la deuxième nomination
importante du pontificat de Benoît XVI après celle de William
Joseph Levada comme préfet de la Congrégation pour la
doctrine de la foi. Avec le nouveau secrétaire d’État,
Mgr Tarcisio Bertone, qui vient de prendre ses fonctions, Mgr Ranjith fait
donc partie du cercle des collaborateurs les plus étroits de la
Curie romaine, personnellement choisis par le Pape.
30Jours lui a donc
demandé d’approfondir certains aspects de sa biographie.
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 | | Don Albert Malcom Ranjith | | |
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Excellence, comment est née votre vocation?
ALBERT MALCOLM RANJITH PATABENDIGE DON: Je suis
né dans une famille de bons catholiques. Nous faisions partie
d’une paroisse où l’on vivait avec joie la saine et
bonne tradition de l’Église et où beaucoup de simples
fidèles se rendaient quotidiennement à la messe. Elle
était tenue par un bon missionnaire français, un oblat de
Marie Immaculée, le père Jean Habestroh, qui a tout
donné pour Jésus et pour son Église. Un vrai
modèle de dévouement. C’est donc ainsi, grâce
à cette foi intensément vécue dans ma famille et dans
ma paroisse, que j’ai reçu dès mon enfance
l’appel à me consacrer pleinement au service du Seigneur, et
je l’ai mûri de manière presque naturelle, en devenant
enfant de chœur.
Où avez-vous fait vos études?
MGR RANJITH: Dans une des écoles des
Frères des écoles chrétiennes de Jean-Baptiste de la
Salle, écoles d’excellente qualité, où la vie
dévotionnelle était très intense. Nous
récitions le rosaire tous les jours, et nous faisions presque tous
partie de la Légion de Marie. J’ai eu de la chance, parce que
ces écoles ont développé non seulement mes
connaissances scientifiques et ma formation culturelle, mais aussi ma vie
spirituelle. Les Frères étaient des éducateurs
exemplaires.
Vous avez fréquenté le séminaire
majeur national de Kandy de 1966 à 1970...
MGR RANJITH: J’avais dix-huit ans lorsque
j’y suis entré. Au début, mon père
n’était pas très content, parce que
j’étais l’aîné et le seul garçon.
Mais ensuite, surtout grâce à ma mère, mes parents se
sont mis d’accord et m’ont permis d’entrer au
séminaire. Après des études de philosophie et une
période passée hors du séminaire, Mgr Thomas Benjamin
Cooray, le premier et le seul cardinal qu’ait eu le Sri Lanka,
m’a envoyé à Rome, au collège de la Propagation
de la Foi, pour compléter mes études théologiques.
Et vous avez été ordonné
prêtre à Rome.
MGR RANJITH: Oui, le 29 juin 1975. Nous étions
plus de 350 diacres ordonnés par Paul VI à l’occasion
de l’Année Sainte. Ensuite, j’ai fréquenté
l’Institut biblique pontifical où j’ai obtenu ma licence
d’Écriture sainte au bout de quatre ans. Au cours de ces
années, j’ai aussi eu la chance de pouvoir suivre un cours de
huit mois à l’Université Hébraïque de
Jérusalem, où les rabbins qui y enseignaient m’ont
communiqué un grand amour envers la Parole de Dieu. Dieu et son
amour pour l’humanité sont partout présents en Terre
Sainte. Là-bas, cet amour est presque palpable, et l’air que
je respirais chaque jour enrichissait ma vocation sacerdotale de nouvelles
forces spirituelles.
Quels ont été vos maîtres?
MGR RANJITH: Je suivait les cours de celui qui
était alors le père Carlo Maria Martini, intelligent et
compétent, qui nous enseignait l’Évangile de saint Jean
et la critique textuelle. J’avais aussi comme enseignant un autre
jésuite, le père Albert Vanhoye, aujourd’hui cardinal,
qui a été le rapporteur de mon mémoire de licence
d’Écriture Sainte sur la Lettre aux Hébreux. À
l’Université pontificale Urbanienne, j’ai
également été marqué par la figure du
père Carlo Molari, qui présentait la doctrine dogmatique de
manière à la fois originale et intéressante, nous
invitant au débat et nous ouvrant les yeux pour nous faire
goûter la vraie valeur de la théologie. Il y avait beaucoup
d’autres bons professeurs: je me souviens de Mgr Stefano Virgulin et
du père combonien Pietro Chiocchetta, qui n’enseignaient pas
de manière livresque, mais avec un foi intense en Jésus.
En 1978, à la fin de vos études, vous
êtes retourné dans votre patrie.
MGR RANJITH: J’ai été
l’adjoint du curé dans une région peu
développée, dans un village de pêcheurs, tous
catholiques. C’est là que j’ai commencé à
découvrir le lien entre la théologie et la vie quotidienne
des fidèles à travers le grand instrument qu’est la
liturgie. Qui célèbre et prie intensément est
aidé à mettre en pratique ce qu’il
célèbre. Et puis j’ai été curé,
toujours dans des villages de pêcheurs qui étaient très
pauvres, mais dont la foi était grande. C’est justement
à travers le contact avec cette réalité que j’ai
découvert la nécessité que l’Église
s’occupe aussi de la justice sociale. Depuis lors, l’amour pour
la liturgie et l’amour des pauvres, ces deux trésors de
l’Église, ont été la boussole de ma vie de
prêtre, même si à l’époque je
n’aurais jamais pensé que je finirais par devenir un jour le
secrétaire de la Congrégation pour le culte divin...
Comment avez-vous aidé ces populations?
MGR RANJITH: J’ai utilisé les
connaissances que j’avais à Rome et en Allemagne. J’ai
appelé mes vieux amis, et grâce à Dieu, les aides sont
arrivées. C’est aussi grâce à cette
activité qu’en 1983, je suis devenu directeur national des
Œuvres pontificales missionnaires, une charge que j’ai
recouverte pendant dix ans. C’est ainsi que j’ai
participé à de nombreuses rencontres avec les autres
directeurs des Œuvres pontificales missionnaires
disséminées à travers le monde entier. Ces
réunions m’ont justement aidé à acquérir
une vision vraiment catholique et universelle de l’Église.
En 1991, vous avez été nommé
évêque auxiliaire de Colombo. Comment avez-vous vécu
cette première expérience épiscopale?
MGR RANJITH: En tant qu’évêque
auxiliaire, j’ai pu étendre ma présence à tout
le diocèse et collaborer avec mon évêque ordinaire;
j’ai aussi pu découvrir à quel point le peuple
chrétien souhaite se sentir proche de ses pasteurs, dont il attend
que leur vie reflète celle du Suprême pasteur, Jésus.
Entre-temps, et sur requête de l’épiscopat, j’ai
coordonné avec le gouvernement et le Saint-Siège la
préparation du voyage de Jean Paul II au Sri Lanka, en
février 1995. Il s’est agi encore une fois d’une grande
expérience. Il était émouvant de voir nos simples
fidèles se serrer autour du Pape dans un tel élan
d’affection.
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 | | Un jeune père Ranjith, adjoint du curé du villagede pêcheurs de Kepungoda dans l’archidiocèse de Colombo | | |
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C’était la première foi qu’un
pape touchait le sol du Sri Lanka?
MGR RANJITH: Non. Trente ans auparavant, en
décembre 1970, à son retour d’Australie, Paul VI a fait
étape à Colombo où il a célébré
la messe à l’aéroport. J’étais encore un
jeune séminariste à l’époque, et je me souviens
encore de la joie avec laquelle les catholiques, mais pas seulement eux, se
sont rassemblés autour du premier pape qui ait mis pied sur notre
île.
Á la fin de 1995, vous êtes appelé
à diriger le nouveau diocèse de Ratnapura, où vous
êtes resté jusqu’en 2001.
MGR RANJITH: On m’a demandé de
m’occuper d’un diocèse situé à
l’intérieur du pays, qui venait juste d’être
constitué, et j’ai accepté. J’y ai passé
cinq années très heureuses, malgré les
inévitables problèmes qui se posent surtout lorsqu’on
doit mettre sur pied la globalité d’une structure
diocésaine. J’ai appris à rester proche du
clergé – qui était plutôt divisé à
Ratnapura – et des fidèles, dont la majorité
était et est encore très pauvres. Il ne s’agissait plus
de pêcheurs, mais de cultivateurs qui travaillaient dans les
plantations de thé.
Combien y avait-il de catholiques à Ratnapura?
MGR RANJITH: Seulement deux pour cent, mais les
relations avec le reste de la population à grande majorité
bouddhiste étaient excellentes. Lorsque j’ai pris mes
fonctions d’évêque à Ratnapura, je suis
allé rendre visite à tous les temples bouddhistes de la ville
pour rencontrer les moines. Dès le premier jour, nous avons
créé un organisme de dialogue et de coopération dans
des domaines où cela est possible, comme le domaine social.
J’ai noué une très forte amitié avec certains de
ces moines, et il m’est arrivé de leur demander des conseils
et des suggestions lorsque nous construisions de nouvelles églises.
Et pourtant, tout récemment, il a
été question d’instaurer au Sri Lanka des lois
interdisant la conversion d’une religion à l’autre...
MGR RANJITH: Il s’agit d’une question
discutée au niveau national et due à la guerre qui dure
depuis des années entre la minorité tamoul, composée
essentiellement d’hindouistes, et la majorité cinghalaise,
composée essentiellement de bouddhistes, et aussi aux
activités répréhensibles de certaines sectes
chrétiennes fondamentalistes. La majorité
cinghalaise-bouddhiste a peur que les minorités, en particulier
tamoul-hindouiste mais aussi les communautés chrétiennes qui
se trouvent parmi les tamouls comme parmi les cinghalais, veuillent
conquérir une position dominante dans la société, et
alors elle réagit et elle essaie de les contrôler, en
créant parfois un sentiment d’oppression. Je parle de la
situation générale. Mais à Ratnapura, lorsque
j’étais évêque, il n’y avait pas de
problèmes, ne serait-ce que parce que cette région se trouve
en dehors des zones les plus chaudes du conflit, situées au nord-est
du pays.
La déclaration Dominus
Iesus sur l’unicité salvifique
de Jésus a été publiée en 2000. A-t-elle
créé des problèmes dans le dialogue avec le
bouddhisme?
MGR RANJITH: En fait, il y avait déjà eu
un premier problème en 1994, lorsque a été
publié le livre Entrez dans
l’espérance, une interview de Jean
Paul II par Vittorio Messori dans laquelle se trouvaient des phrases sur le
bouddhisme qui ont créé des remous. Il faut dire aussi que la
grande publicité donnée à ces affirmations
était l’œuvre d’étrangers venus du dehors.
C’est à cause d’eux que les journaux du Sri Lanka ont
donné un tel relief à la nouvelle que le Pape avait
attaqué le bouddhisme dans ce livre. Ces articles ont fait exploser
les tensions, même si la plupart des gens n’avaient pas lu le
livre du Pape. Mais un moine bouddhiste que je connaissais a écrit
dans le Daily News,
le premier journal en langue anglaise du Sri Lanka, un article dans lequel
il défendait le Saint Père. Ce moine a écrit que,
selon les indications de Bouddha lui-même, tous les enseignements
devaient être soumis à la critique, y compris le sien, et que
le Pape avait donc tout le droit de dire ce qui lui semblait négatif
dans la religion bouddhiste. Paradoxalement, ce ne sont pas les
bouddhistes, mais les théologiens catholiques qui ont
été les plus critiques envers le Pape. C’est plus ou
moins ce qui s’est passé avec Dominus
Iesus: les attaques les plus virulentes sont
venues des théologiens catholiques et non des autres. Il arrive
souvent que dans ces affaires, on se laisse guider par les émotions
plus que par une analyse des faits, et qu’on finisse par créer
des situations antipathiques et inutiles.
Il reste que les leaders bouddhistes n’ont pas
participé à la rencontre avec le Pape lors de sa visite au
Sri Lanka, en janvier 1995...
MGR RANJITH: Pas les leaders, mais de très
nombreux fidèles bouddhistes ont participé avec joie à
cette rencontre. Je dois spécifier que l’autel principal
où le Pape a célébré la messe sur
l’esplanade de Galle Face avait été dessiné par
un moine bouddhiste de nos amis qui avait refusé de se faire
manipuler par les autres.
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 | | Le père Ranjith pendant une rencontre de promotion de l’enfance missionnaire, quand il était directeur des Œuvres pontificales missionnaires du Sri Lanka | | |
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Revenons à l’actualité. Que
pensez-vous de la tentative d’introduire des lois anti-conversion
dans votre pays?
MGR RANJITH: Nous chrétiens, nous
commençons par dire clairement à la majorité
bouddhiste que nous ne désirons pas subvertir les traditions
religieuses et culturelles dans lesquelles se reconnaît la
majorité du peuple du Sri Lanka. Et puis, même si une loi de
ce genre est approuvée, ses conséquences ne seront pas
forcément toutes négatives. Cela voudra dire que le Seigneur
veut mettre notre foi à l’épreuve et je ne doute pas
qu’avec son aide, la foi de notre peuple chrétien se
renforcera.
Le premier octobre 2001, on annonce votre nomination
comme secrétaire adjoint de la Congrégation pour la
Propagation de la foi. Quel est votre souvenir de cet appel à Rome?
MGR RANJITH: En 1995, je n’avais pas seulement
été nommé évêque de Ratnapura, mais aussi
secrétaire général de la Conférence
épiscopale et président de la Commission pour la justice et
la paix. J’ai beaucoup travaillé avec le vice-président
de cette Commission, l’évêque de Mannar Joseph Rayappu,
qui est d’ethnie tamoul, pour que le gouvernement de Colombo et les
Tigres tamouls arrivent à entamer les négociations qui ont
mené à un cessez-le-feu. Malheureusement celui-ci a
été interrompu cet été. Je me souviens
qu’avec Mgr Rayappu, nous avons réussi à conduire 26
moines bouddhistes dans la zone contrôlée pas les tamouls pour
essayer de mettre fin à l’hostilité qui animait les
bouddhistes et les tamouls les uns contres les autres, à cause des
atrocités qui avaient été commises de chaque
côté. La rencontre entre les deux groupes a été
une expérience très positive. C’est juste au moment
où j’étais absorbé par ces initiatives de paix
que le nonce apostolique m’a appelé pour m’annoncer la
décision du Pape de me nommer secrétaire adjoint à la
Propagation de la Foi et me demander si j’acceptais. Devant le
désir du Pape, j’ai dit oui. C’est ainsi que je suis
arrivé à Rome pour accomplir ma mission dans la
Congrégation sous la direction du cardinal Crescenzio Sepe.
Vous y êtes resté pendant environ deux
ans.
MGR RANJITH: Cette période a été
très intéressante. Pour moi, elle a représenté
en quelque sorte une continuation du travail que je faisais lorsque
j’étais directeur des Œuvres pontificales missionnaires
au Sri Lanka. Au cours de ces quelque deux ans, j’ai essayé
d’être le plus possible authentique, loyal et sincère
dans mon travail. J’ai essayé de valoriser au maximum le
rôle des directeurs nationaux des Œuvres pontificales
missionnaires dans les différentes Églises locales, et de
sauvegarder une transparence absolue dans toutes les délicates
questions financières qui concernent ces œuvres.
Le 29 avril 2004, on apprend que vous êtes
nommé nonce apostolique en Indonésie et au Timor Est.
MGR RANJITH: Après une période de
réflexion, il m’a été demandé de devenir
nonce apostolique. J’ai accepté avec grand
intérêt, même s’il s’agissait pour moi
d’une expérience neuve, dans un domaine que je ne connaissais
pas encore. Lorsque j’étais évêque, j’avais
collaboré avec la nonciature de Colombo, mais je n’avais pas
eu la formation spéciale qu’ont les nonces. Je dirais
qu’il s’est agi d’une expérience très
riche, au cours de laquelle j’ai essayé de faire sentir
à cette Église et à ses pasteurs que
j’étais proche d’eux, et de manifester ainsi que le
Saint Père, lui aussi, était proche d’eux.
Juste au moment où vous étiez à
Djakarta, le terrible tsunami a ravagé le Sud-Est asiatique. Comment
avez-vous vécu cette expérience?
MGR RANJITH: À ce moment-là,
j’avais chez moi le cardinal Christoph Schönborn,
archevêque de Vienne, un de mes très chers amis. Dès
que nous avons appris la tragédie, nous avons interrompu le
programme que nous avions déjà établi pour lui et nous
sommes allés à Banda Aceh. Le voyage a été
extrêmement fatigant, mais nous avons réussi à
rejoindre les zones sinistrées. Le spectacle était terrible,
on ne voyait que mort et destruction. Nous avons passé deux jours
comme des missionnaires, nous avons dormi dans des logements de fortune,
sans eau courante et sans électricité, mais nous avons
été contents de pouvoir être aux côtés de
la petite communauté catholique de Banda Aceh et de
l’île de Nias. La voix du cardinal Schönborn, qui
racontait son expérience aux radiotélévisions
européennes, a aussi été déterminante pour
obtenir la solidarité du monde entier. Ensuite, à travers le
réseau de la Caritas et l’aide du Saint-Siège, nous
avons réussi à mettre sur pied un sérieux programme
d’aide à ces populations. Avec l’aide du cardinal
archevêque de Djakarta, nous avons réussi à remettre
sur pieds la Caritas indonésienne, organe ecclésial qui
n’était plus opérationnel, et à élaborer
des projets d’aide pour la reconstruction de ces régions. Je
me souviens que nous avons participé à des réunions
interminables, mais importantes, grâce auxquelles nous avons pu
donner notre contribution en tant qu’Église catholique pour
les populations frappées par cette effroyable tragédie.
Peu avant votre nomination comme nonce, L’Osservatore romano du
26-27 avril 2004 a publié votre commentaire de l’instruction Redemptoris Sacramentum «sur
certaines choses qu’il faut observer et éviter concernant la
Très Sainte Eucharistie», publiée quelque temps
auparavant par la Congrégation pour le culte divin en liaison avec
la Congrégation pour la doctrine de la foi...
MGR RANJITH: J’ai écrit cet article sur
requête du préfet de la Congrégation pour le culte
divin, le cardinal Francis Arinze. J’avais trouvé
l’instruction en question très utile et très
nécessaire, et j’ai donc été très content
de la commenter.
Il s’agissait en quelque sorte d’un article
prophétique, étant donné la charge que vous recouvrez
aujourd’hui...
MGR RANJITH: Je ne sais pas, mais comme je vous
l’ai dit, je me suis toujours intéressé à la
liturgie, surtout dans ses implications pastorales, et j’ai toujours
essayé de lire et de me documenter sur cette question. Je me
rappelle aussi que lorsqu’il m’arrivait de rencontrer celui qui
était alors le cardinal Ratzinger, nos conversations finissaient
souvent par porter sur la liturgie.
Comment avez-vous connu le cardinal Ratzinger?
MGR RANJITH: C’était à propos du
Sri Lanka. Le théologien Tissa Balasuriya avait écrit un
livre, Mary and the liberation, dans lequel apparaissait une analyse théologique
difficilement compatible avec la doctrine catholique. J’étais
alors un jeune évêque de récente nomination, je me suis
intéressé à ce livre et j’ai coordonné
une commission épiscopale créée ad hoc pour étudier ce texte. En
1994, à la fin des travaux de cette commission, la Conférence
épiscopale a émis un communiqué dans lequel on avisait
les fidèles que ce livre ne reflétait pas la doctrine de
l’Église. Ce communiqué a déchaîné
une campagne de la presse mondiale contre nous et en faveur du père
Balasuriya. La controverse a été tellement vive qu’on a
commencé à enquêter à Rome. C’est ainsi
que j’ai été rappelé dans la Ville
éternelle pour expliquer ce qui se passait au Pape et au
préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, le
cardinal Ratzinger. Les affirmations du père Balasuriya
étaient tellement graves qu’elles ont été
formellement condamnées par la Congrégation en janvier 1997
et qu’il a été lui-même l’objet d’une
excommunication latæ sententiæ, qui a été retirée
l’année suivante après une déclaration publique
solennelle de l’intéressé.
C’est donc dans ce contexte que vous avez
commencé à fréquenter le cardinal Ratzinger...
MGR RANJITH:Oui, je l’ai rencontré
plusieurs fois et je saisissais ces occasions pour lui exposer mes
impressions et mes préoccupations d’évêque, en
particulier en ce qui concerne la question du dialogue interreligieux et
les questions liturgiques. Lorsque ensuite j’ai été
appelé à la Propagation de la Foi, j’ai eu
l’occasion de rencontrer le cardinal Ratzinger plus souvent, y
compris dans les réunions ordinaires du dicastère dont il
faisait lui même partie. C’est ainsi qu’étant
déjà un avide lecteur de ses livres, j’ai appris
à en apprécier personnellement les dons
d’humanité. J’ai toujours vu en lui un grand
théologien et loin de trouver la moindre pédanterie dans ses
paroles, je le considère comme une personne proche du Seigneur.
Vous êtes donc resté à peine plus
de deux ans à Djakarta. Votre nomination comme secrétaire du
Culte divin a été publiée le 10 décembre 2005.
Vous attendiez-vous à ce nouvel appel à Rome?
MGR RANJITH: Je me rappelle que Benoît XVI
m’a appelé en audience à Castel Gandolfo au cours de
l’été 2005, vers la mi-septembre, et qu’il
m’a demandé si je voulais accepter la nomination au poste de
secrétaire de la Congrégation pour le culte divin. J’ai
dit oui. Je me suis toujours intéressé à la liturgie,
que j’ai toujours considérée comme la clé du
rapport entre la foi et la vie, parce que de même qu’on
célèbre la liturgie, de même on vit la vie
chrétienne. D’un côté, la liturgie
extériorise la foi, de l’autre, elle l’alimente.
J’ai eu le cœur rempli de joie à l’idée de
pouvoir donner ma modeste contribution sur ce point, qui tient très
à cœur à Benoît XVI.
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 | | Mgr Ranjith avec le père Uwe Michael Lang, auteur du livre Rivolti al Signore. L’orientamento nella preghiera liturgica (Cantagalli, Sienne) à l’occasion de la présentation de ce volume, le 27 avril 2006 | | |
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Excellence, votre première apparition publique
en tant que secrétaire de la Congrégation pour le culte divin
a été une conférence tenue à l’occasion
de la présentation du livre Rivolti al
Signore. L’orientamento nella preghiera liturgica [“Tournés vers le Seigneur. L’orientation dans
la prière liturgique” ndr] (Cantagalli, Sienne 2006, pp. 150, Euro 14,90). Son
auteur, Uwe Michael Lang, est un oratorien d’origine allemande qui
réside à Londres et la présentation a eu lieu le 27
avril dernier à l’Institut patristique Augustinianum de Rome.
Le volume, édité en allemand en 2003, contient une
préface de celui qui était alors le cardinal Joseph Ratzinger
et il a été publié pour la première fois en
italien dans le numéro de mars 2004 de 30Giorni. Qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans ce
livre?
MGR RANJITH: J’avais déjà lu ce
livre et la très belle préface du cardinal Ratzinger. J’ai donc tout de suite accepté cette
invitation, et cela a été l’occasion de faire
naître un débat très positif pour
l’Église. On parle beaucoup de participation des
fidèles à la liturgie. Mais les fidèles
participent-ils plus si le prêtre célèbre la messe versus populum ou s’il
célèbre tourné vers l’autel? En effet, il
n’est pas dit que cette participation soit plus active si le
prêtre célèbre tourné vers le peuple; il se peut
qu’au contraire, le peuple se distraie. De même,
s’agit-il d’une vraie participation lorsqu’au moment du
baiser de paix, on voit se créer une grande confusion dans
l’église, avec des prêtres qui arrivent parfois jusque
dans les derniers rangs des fidèles pour les saluer? S’agit-il
de la actuosa participatio, souhaitée par le Concile Vatican II, ou simplement
d’une grande distraction qui n’aide en rien à suivre
avec dévotion la suite de la messe – à part qu’on
en oublie même parfois de dire l’Agnus
Dei... Je le répète, le livre de
l’abbé Lang a été une provocation
extrêmement utile, à commencer par l’introduction dans
laquelle le cardinal Ratzinger rappelle que le Concile n’a jamais
demandé d’abolir le latin ni de révolutionner la
direction de la prière liturgique...
Votre interview publiée par La Croix le 25 juin dernier et
intitulée La Réforme Vatican II
n’a jamais décollé a fait
beaucoup de bruit. Pouvez-vous mieux expliquer vos jugements sur la
réforme liturgique appliquée après le Concile Vatican
II?
MGR RANJITH: Ces paroles ont été
citées hors de leur contexte. Cela ne veut pas dire que je juge
négativement tout ce qui est arrivé après le Concile.
J’ai dit en revanche que le résultat attendu de la
réforme liturgique ne s’est pas manifesté. On se
demande si la vie liturgique et la participation des fidèles aux
fonctions sacrées sont plus élevées et meilleures
aujourd’hui que dans les années Cinquante. On a
critiqué le fait qu’avant le Concile, les fidèles ne
participaient pas vraiment à la messe, mais y assistaient
passivement ou en se livrant à des dévotions personnelles.
Mais peut-on dire qu’aujourd’hui, les fidèles
participent de manière spirituellement plus élevée et
plus personnelle? Est-il vraiment arrivé que les nombreuses
personnes qui étaient restées hors de l’Église
se soient mises à faire la queue pour entrer dans nos
églises? Ou n’est-il pas plutôt arrivé que
beaucoup de gens se soient éloignés et que les églises
se soient vidées? Alors, de quelle réforme parlons-nous?
C’est la faute de la sécularisation...
MGR RANJITH: Certainement, mais cette situation est
aussi le fruit de la manière dont a été traitée
ou mieux, maltraitée la liturgie... en pratique, selon moi, les
expectatives sacro-saintes du Concile, d’une liturgie mieux comprise
et donc spirituellement plus féconde, n’ont pas
été satisfaites. Il y a donc encore beaucoup à faire
pour que les églises se remplissent de nouveaux fidèles qui
se sentent vraiment touchés par la grâce du Seigneur pendant
les saintes liturgies. Dans un monde sécularisé, au lieu de
chercher à élever les cœurs vers la grandeur du
Seigneur, on a plutôt cherché, je crois, à abaisser les
mystères divins au niveau de la banalité.
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 | | Mgr Ranjith, qui vient d’être consacré évêque auxiliaire de Colombo, est accueilli dans sa paroisse d’origine | | |
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Lorsque vous avez été nommé
secrétaire au Culte divin, on a écrit que vous aviez
d’excellents rapports avec les disciples de Mgr Lefevbre. Est-ce
vrai?
MGR RANJITH: La différence d’âge a
fait que je n’ai pas connu Mgr Marcel Lefevbre, parce que
c’était un homme d’une autre époque, mais
j’ai certainement eu des rapports avec quelques-uns de ses disciples.
Je ne suis pas pour autant un fanatique de leur mouvement. Ils ne sont
malheureusement pas encore rentrés dans la pleine communion avec le
Saint-Siège, mais ce qu’ils disent quelquefois sur la
liturgie, ils le disent en connaissance de cause. Ils représentent
donc un aiguillon qui doit nous faire réfléchir sur ce que
nous faisons. Ceci ne veut pas dire que je puisse être défini
comme un adhérent ou un ami du mouvement de Mgr Lefebvre.
D’ailleurs, je partage certains points de vue des mouvements anti
mondialisation en ce qui concerne la justice sociale, mais celane veut pas
dire que je fais partie de leurs adhérents... D’autre part, la
messe tridentine n’est pas la propriété privée
des disciples de Mgr Lefebvre, elle est un trésor de
l’Église et de nous tous. Comme le Pape l’a dit à
la Curie romaine l’an dernier, le Concile Vatican II n’est pas
un moment de rupture, mais de renouvellement dans la continuité. On
ne jette pas le passé aux orties, mais on grandit sur ce
passé.
Ceci veut dire qu’en réalité, la
messe dite “de saint Pie X” n’a jamais été
abolie?
MGR RANJITH: Le fait que la Sainte Église ait
récemment approuvé l’institution à Bordeaux
d’une société de vie apostolique de droit pontifical
caractérisée par le fait qu’elle n’emploie que
des livres liturgiques préconciliaires [il s’agit de
l’Institut du Bon Pasteur où ont été
réunis certains “transfuges” du mouvement de Mgr
Lefebvre, ndr],
montre de manière indiscutable que la messe de saint Pie X ne peut
pas être considérée comme abolie par le nouveau missel
dit de Paul VI.

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