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BENOÎT XVI
Tiré du n° 05 - 2006

1966-1969. Les années difficiles d'ensegneiment à Tübingen


D’anciens étudiants et collègues évoquent le Ratzinger professeur dans la citadelle théologique de Tübingen. Là, son adhésion sans repentir à la réforme conciliaire fut soumise à l’épreuve du nouveau triomphalisme clérical et à la contestation bourgeoise


par Gianni Valente


Au milieu des années Soixante du siècle dernier, Tübingen apparaît à tous les théologiens allemands qui se respectent comme une sorte de Terre promise. Avec son centre de théologie séculaire, d’abord “papiste” mais passé très vite au luthéranisme, et avec sa faculté de Théologie catholique qui connut un vigoureux départ au milieu du XIXe siècle, la citadelle théologique souabe semble le lieu idéal pour qui veut participer à l’effervescence conciliaire et scruter les «signes des temps» en renouant avec une grande et prestigieuse tradition et en se confrontant avec elle.
Joseph Ratzinger et, sur le fond, l’Université de Tübingen

Joseph Ratzinger et, sur le fond, l’Université de Tübingen

En 1966, Joseph Ratzinger n’a pas encore quarante ans mais il a déjà les cheveux blancs et sa renommée d’enfant prodige de la théologie allemande a été consacrée par sa participation intense et déterminante à l’aventure conciliaire. Vatican II est sur le point de se conclure, l’air est encore tout vibrant d’espoir et de confiance. Mais l’attente d’un temps favorable pour l’Église dans le monde est traversée d’étranges et nouveaux signes. Déjà cette année-là, dans une conférence où il présente le bilan du Concile, Joseph le bavarois fait état de cette situation de clair-obscur: «Il me semble important», dit-il, «de montrer les deux visages de ce qui nous a remplis de joie et de gratitude au Concile […]. Il me semble important de signaler aussi le dangereux et nouveau triomphalisme dans lequel tombent souvent ceux-là mêmes qui dénoncent le triomphalisme passé. Tant que l’Église est de passage sur la terre, elle n’a pas le droit de se glorifier d’elle-même. Cette nouvelle manière de se glorifier pourrait devenir plus insidieuse que les tiares et les chaises gestatoires qui, de toutes façons, prêtent désormais plus à sourire qu’à s’enorgueillir».
C’est Hans Küng qui fait tout pour que la faculté catholique de Tübingen appelle le professeur qui n’enseigne à Münster que de puis trois ans. Il est en cela soutenu par son jeune collègue Max Seckler qui évoque pour 30Jours ce souvenir: «Il y a eu à cette époque, en raison du départ en retraite de différents vieux professeurs, un turnover générationnel. Pour donner une impulsion à la faculté, certains poussaient à appeler à la chaire de Théologie dogmatique des professeurs plus mûrs, à la réputation déjà consolidée. En 1966, j’avais trente-neuf ans, Küng trente-huit. C’est nous qui nous sommes battus pour appeler un autre professeur jeune. Et Ratzinger était alors l’homme de l’avenir». Le professeur bavarois, gentil et plein de réserve, et son collègue suisse, fougueux et polémique, se connaissent depuis 1957. Ils ont collaboré comme experts de théologie à la dernière session du Concile et entre eux sont déjà apparues des divergences évidentes sur la façon dont le Concile devait influer sur la vie ordinaire de l’Église. Mais, à cette époque, comme l’explique Ratzinger dans son autobiographie, «[ils] considéraient tous deux cela comme une différence légitime de positions théologiques» qui «ne devait pas entamer [leur] accord de fond de théologiens catholiques». Ils figurent tous deux, depuis 1964, parmi les membres fondateurs de Concilium, la revue internationale du “front uni” des théologiens conciliaires. Seckler explique encore: «Küng savait que Ratzinger et lui-même avaient des points de vue différents sur beaucoup de choses, mais il disait: avec les meilleurs on peut traiter et collaborer, ce sont les gens mesquins qui créent des problèmes». Le professeur Wolfgang Beinert, ancien étudiant de Ratzinger à Tübingen, ajoute: «Küng a peut-être appelé Ratzinger justement pour que les étudiants puissent se confronter à un théologien du Concile différent de lui, pour faire contrepoids à sa théologie unilatérale. Certains professeurs moins ouverts ne percevaient même pas la différence entre les deux experts et voyaient aussi en Ratzinger un dangereux réformateur libéral. Ils disaient: un Küng nous sufit».

Un magnétophone
pour le best seller
Ratzinger, comme toujours, se dépense sans s’épargner dans ce nouveau début de Tübingen. Il espère que sa nouvelle position va lui permettre de nouer des rapports fructueux, en particulier avec les théologiens évangéliques de la faculté protestante. Son enthousiasme et la qualité incomparable de son enseignement – une théologie substantielle nourrie des Pères et de la liturgie, un langage lumineux et léger frôlant souvent la poésie, une façon d’aborder sans réticence tous les problèmes de ces temps de grande confusion – trouvent un écho ardent et imprévu dans le cœur de nombreux étudiants de théologie, mais aussi dans d’autres cœurs. Plus de quatre cents étudiants se bousculent immédiatement à ses cours. Ils sont même si nombreux à vouloir suivre ses séminaires qu’on les soumet, pour les sélectionner, à une épreuve de latin et de grec. Le prélat Helmut Moll qui, plus tard, collaborera pendant de longues années avec son ancien professeur à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, évoque ce souvenir: «Pour participer à un séminaire sur la mariologie, j’ai dû passer un pré-examen sur des textes mariaux des premiers siècles en grec et en latin. Mais entre Ratzinger et les autres, il n’y avait pas de comparaison. Les cours des professeurs d’inspiration néo-scolastique que j’avais suivis à Bonn semblaient froids et arides. Ils consistaient en une liste de définitions doctrinales exactes et c’est tout. Quand, à Tübingen, j’ai entendu Ratzinger parler de Jésus ou de l’Esprit Saint, j’ai eu l’impression que, par moments, il y avait dans ses paroles comme une prière».
En 1967, Ratzinger réalise un projet qu’il caresse depuis dix ans: une série de cours qui ne soient pas uniquement réservés aux étudiants en Théologie et dans lesquels serait analysé le Credo des Apôtres. Affrontant toutes les idées nouvelles et les inquiétudes de l’époque, ces cours sont destinés à confirmer «le contenu et la signification de la foi chrétienne», qui apparaissent alors au jeune professeur comme «enveloppés d’un nébuleux halo d’incertitude, comme cela ne s’est peut-être jamais produit jusqu’alors dans l’histoire». Tôt le matin, viennent l’écouter des universitaires de toutes les facultés mais aussi des curés, des religieux, de simples fidèles. Peter Kuhn, que Ratzinger a appelé à Tübingen comme assistant, a l’habitude de travailler très tard sur ses livres et il ne parvient pas toujours à rester éveillé pendant ces leçons de la première heure. «Quand il m’arrivait de m’assoupir», dit-il, «mes voisins me donnaient de coups de coude parce qu’ils voyaient que le professeur s’était aperçu que je dormais. Je cherchais à donner le change en prenant une pose de penseur». En compensation, Kuhn apporte à ces cours son encombrant magnétophone dont il fait ensuite transcrire les cassettes par la secrétaire. C’est de ces enregistrements que naîtra le livre Introduction au christianisme, le premier best-seller de Ratzinger, publié par l’éditeur Heinrich Wild: dix éditions dans la seule première année, puis le livre sera traduit dans un vingtaine de langues. La même année, le professeur nouvellement arrivé participe activement aux manifestations organisées pour le cent cinquantième anniversaire de la faculté catholique de Théologie. C’est, selon lui, une bonne occasion de se plonger dans l’étude de la fameuse école de Tübingen pour en tirer de nouvelles perspectives. Cette école était constituée d’un groupe de théologiens réunis autour de Johann Adam Mohler qui, dans les premières décennies du XIXe siècle, avaient contribué de façon décisive à la création de la théologie historique. Ces théologiens proposaient une approche fondée sur l’histoire du salut que Ratzinger lui-même avait privilégiée dès ses recherches de Freising et de Munich. Il serait beau – pense Ratzinger – de récupérer la leçon de Mohler et de son groupe pour donner de la force au chemin de témoignage dans le monde moderne qu’a suggéré le Concile. Mais le climat de la faculté est conditionné et son attention détournée par d’autres dynamiques. «Ratzinger», conclut brièvement Kuhn, «espérait peut-être se relier à la grande tradition de Tübingen. Mais quand nous sommes arrivés, cette grande tradition n’existait plus».

Des étudiants catholiques et évangéliques manifestent dans les rues de Bonn, en mai 1966

Des étudiants catholiques et évangéliques manifestent dans les rues de Bonn, en mai 1966

L’orgueil professionnel des clercs
Les rapports de Ratzinger avec ses collègues de Tübingen resteront formellement corrects et courtois jusqu’à la fin. Dans ses cours, Küng proclame à haute voix son estime pour le théologien bavarois et affirme à plusieurs reprises leur concordance de vue. Ratzinger déclare lui aussi en public qu’avec son mentor suisse il n’y a pas de problèmes. Excusationes non petitae.
Entre les deux grands de la faculté, titulaires des deux chaires de Théologie dogmatique, les différences de nature et de caractère ont toujours été évidentes. Le Suisse fougueux circule dans son Alfa Romeo blanche, s’habille avec une élégance bourgeoise. C’est lui que recherchent les journalistes quand ils ont besoin de quelqu’un qui ne mâche pas ses mots dans les polémiques brûlantes qui traversent l’Église d’après le Concile. Le gentil bavarois va à pied ou en bus. Il dit la messe tous les matins dans la chapelle d’un foyer pour étudiantes et, pour le reste, il travaille et prépare ses cours en restant fidèle à son style austère et réservé. «Une fois qu’il était en déplacement avec des étudiants», raconte Kuhn, «nous nous sommes arrêtés dans une auberge pour déjeuner; il n’a commandé pour lui comme pour nous que des saucisses viennoises. Il pensait que nous étions tous aussi frugaux que lui. Cette fois-là, nous n’avons pas osé lui faire comprendre que nous étions jeunes et que nous avions faim. Il l’a peut-être compris tout seul et, dans d’autres circonstances de ce genre, il s’est toujours soucié que chacun choisisse avec soin les plats du menu qu’il préférait…». Mais c’est dans l’expérience concrète de la vie de faculté, entre cours, séminaires, conférences et examens, que, sous l’apparent consensus “conciliaire”, la distance qui croît entre Ratzinger et certains de ses collègues porte sur des points cruciaux.
Ratzinger croit que toutes les choses importantes qui l’ont fait exulter pendant le Concile – le renouveau biblique et patristique, l’ouverture au monde, la demande sincère de l’unité avec les autres chrétiens, la libération de l’Église de tous les oripeaux qui l’alourdissent et l’entravent dans sa mission – n’ont rien à voir avec les ardeurs corrosives et iconoclastes qui enflamment beaucoup de ses collègues. Le rôle joué par beaucoup de théologiens dans l’orientation donnée aux travaux du Concile s’est transmué pour beaucoup d’entre eux en un orgueil professionnel qui les conduit à vouloir tout soumettre au tribunal des “experts”, y compris les facteurs les plus élémentaires de la doctrine et de la vie de l’Église. «Aux cours», raconte Moll, «toute entente minimum, même sur les données essentielles de la foi, semblait avoir disparu. Et nous étudiants, la tête nous tournait. Il fallait en permanence prendre position sur des points qui semblaient auparavant hors de discussion: le diable existe-t-il ou non? Y a-t-il sept sacrements ou bien seulement deux? Ceux qui ne sont pas ordonnés peuvent-ils célébrer l’eucharistie? Existe-t-il une primauté de l’évêque de Rome ou la papauté est-elle un régime despotique à abattre?». Voici ce qu’ose dire le rédemptoriste Réal Tremblay, venu du Canada à Tübingen, en 1969, pour y faire son doctorat avec Ratzinger et enseignant aujourd’hui à l’Académie Alfonsienne: «J’ai toujours pensé que l’agressivité que pouvait manifester Küng venait des problèmes qu’il avait rencontrés à Rome en tant qu’étudiant. Küng fait partie des gens qui n’ont pas su laisser se décanter la rancœur contre Rome qu’ils accumulée au cours de leurs expériences personnelles de jeunesse. Ratzinger n’avait pas ces problèmes, ne serait-ce que parce qu’il n’avait pas fait ses études à Rome».
Le théologien bavarois, qui a été formé à l’école de saint Augustin, de Newman et de Guardini souffre du nouveau conformisme qui semble avoir contaminé beaucoup de ses collègues comme l’exégète Herbert Haag, le moraliste Alfons Auer, le canoniste Johannes Neumann. Lui qui s’est lié d’amitié au Concile avec Congar et de Lubac ne cache pas qu’il n’est pas d’accord avec les mots d’ordre du nouveau triomphalisme “progressif”. Le père Martin Trimpe, l’un des étudiants les plus proches de Ratzinger dans les années de Tübingen et de Ratisbonne, rapporte ce souvenir: «Une fois, dans une salle archi-comble, se déroulait un débat entre différents professeurs sur la primauté du pape. Küng avait dit que Jean XXIII représentait le modèle authentique du pape parce que sa primauté était de caractère pastoral et non juridictionnel. Ratzinger n’avait rien dit. Les étudiants se sont mis alors à scander son nom: Rat-zin-ger! Rat-zin-ger! Ils voulaient connaître son avis. Celui-ci a alors répondu paisiblement qu’il fallait corriger le cadre dans lequel s’était situé Küng parce qu’on devait tenir compte de tous les aspects du ministère pétrinien. On risquait sinon, à n’insister que sur l’aspect pastoral, de représenter non le pasteur de l’Église universelle mais une marionnette universelle que l’on pouvait actionner à son gré».
Ratzinger ne s’aligne pas, il garde son esprit critique, mais ce n’est certainement pas lui qui cherche la polémique ou le conflit avec ses collègues. Il n’est pas batailleur de nature, il n’aime pas ferrailler, il déteste les rixes universitaires. Il n’a aucunement l’intention de jouer le rôle de celui qui est contre tout et d’organiser la résistance à la dérive en cours.
De fait, on n’enregistre pas, dans les années de Tübingen, de conflit ouvert entre Ratzinger et le reste du corps professoral, lequel le choisit même comme doyen. Les rapports avec Küng eux-mêmes ne tournent pas au conflit sanglant. Ils deviennent simplement plus lâches à travers un détachement intérieur lent et silencieux, un éloignement progressif. «Küng n’a attaqué Ratzinger qu’une seule fois», fait remarquer Seckler, «et ce n’était pas à cause de la théologie». Ils se sont mis d’accord pour assurer alternativement, par semestre, l’un, le cours principal de Théologie et l’autre, le cours de soutien, cours plus léger qui libère du temps pour d’autres activités. Quand Ratzinger annonce qu’il va quitter Tübingen parce qu’il a été “appelé “ par la nouvelle faculté de Théologie de Ratisbonne, sa décision bouleverse les plans de son collègue qui a déjà pris toute une série d’engagements pour son semestre “léger”. Seckler ajoute: «Küng a tempêté, attaqué, invectivé Ratzinger, insistant pour qu’il respecte leur accord. Ratzinger est resté calme mais inébranlable dans sa décision».
Avant cette crise de fureur, ce qui a convaincu plus encore Ratzinger qu’il est temps de changer d’air, c’est que, sur ces rapports déjà effilochés par les turbulences post-conciliaires, tombent «comme la foudre» (c’est ainsi que s’exprime dans son autobiographie celui qui était alors le préfet de l’ex-Saint-Office) les événements de Soixante-huit.

Hans Küng

Hans Küng

De Tübingen à Ratisbonne
La bourgeoisie se conteste elle-même. Les enfants des classes moyennes se rebellent contre leurs pères. À Berlin, les manifestations contre les lois d’urgence votées pour la défense de la sécurité nationale font un mort. Les centres universitaires de Berlin et de Francfort s’embrasent les premiers mais le feu gagne vite aussi les facultés de Théologie. À Tübingen, justement, enseigne à la faculté de philosophie Ernst Bloch qui, dans son livre Le principe Espérance, indique dans un messianisme judéo-chrétien sécularisé la source ultime du vent de révolution qui souffle sur l’Europe. Une perspective qui – écrit Ratzinger dans son autobiographie – «précisément parce qu’elle se fondait sur l’espérance biblique, renversait celle-ci de manière à conserver la ferveur religieuse mais en éliminant Dieu et en le remplaçant par l’action politique de l’homme». La foi – explique toujours Ratzinger dans l’introduction qu’il écrivit en 2000 pour la réédition de son best-seller Introduction au christianisme – «cédait à la politique le rôle de force salvifique». Dans cette «nouvelle fusion d’impulsion chrétienne et d’action politique au niveau mondial», beaucoup de chrétiens éprouvaient l’ivresse d’être redevenus les protagonistes de l’histoire. Après que la culture occidentale la plus avancée avait tenté de reléguer la religion dans la sphère de l’intime et du subjectif, maintenant, avec une Bible «relue avec une autre clef et une liturgie célébrée comme un accomplissement préalable et symbolique de la révolution et comme préparation à celle-ci […], le christianisme débarquait de nouveau dans le monde, en se présentant comme message “historique”». Le programme “démocratisant” des théologiens à la page se trouve soudainement dépassé. Il ne s’agit plus d’apporter des retouches à l’équipe ecclésiale et de favoriser son ouverture au monde mais de démolir, dans l’abattement de l’ancien régime, la forme historique qu’a assumée l’Église. «Unter den Talaren der Muff von thausend Jahren», crient les étudiants des facultés de Théologie: sous les soutanes des prêtres, la saleté de mille années. Les convulsions de la révolution pénètrent dans les moindres replis de la vie ordinaire de la faculté, bouleversent et désorganisent les pratiques séculaires dans le rapport entre professeurs et étudiants. La contestation ne connaît pas de zones franches. À Tübingen, Küng et ses amis en font aussi les frais. Les “rebelles monopolisent” la paroisse universitaire Saint-Jean et réclament l’élection démocratique de l’aumônier. Puis ils s’allongent sur les marches de l’escalier de la faculté, empêchent les professeurs d’entrer: ils n’ont plus le temps d’écouter des cours inutiles, ils doivent se préparer à la révolution qui s’approche. Ratzinger subit à plusieurs reprises ces “procès du peuple” de la part des étudiants. Voici ce que raconte Martin Trimpe: «Ils interrompaient le cours en hurlant ou montaient sur la chaire et l’obligeaient à répondre à leurs questions “révolutionnaires”». D’autres enseignants essaient de faire des clins d’yeux aux contestataires. Le professeur bavarois répond paisiblement avec sa logique habituelle. Mais sa faible voix est souvent couverte par les hurlements. Seckler note encore ceci: «Il est très fort dans les discussions paisibles, argumentées. Mais dans l’opposition violente, il perd contenance. Il ne sait pas crier, il est incapable de parler plus fort que les autres de façon à s’imposer».
Malgré cela, Ratzinger éprouve une sympathie, véritable quoique mêlée de tristesse, pour tous ces jeunes qui lui compliquent la vie.
Parmi eux il y a Karin, une belle fille blonde qui, bien qu’insupportable, cherche visiblement quelque chose et exprime confusément à travers son rêve révolutionnaire l’attente d’une vie différente, bonne, le désir d’être heureuse. Ratzinger l’écoute sans ménager son temps. Mais Karin meurt subitement. Voici le récit de Trimpe: «C’est moi qui l’ai dit au professeur durant un déjeuner. Il a été très affecté par cette nouvelle et est resté silencieux. Puis je suis sûr qu’il a apporté à la messe, sur l’autel, sa compassion pour la vie et la mort de cette jeune fille, en confiant à la miséricorde du Seigneur le salut de son âme».
Dans ses cours aussi, comme c’est son habitude, Ratzinger au début prend au sérieux et met en valeur les exigences de la critique marxiste, lesquelles peuvent aussi exprimer l’attente d’un salut historique réel, non enfermé dans le ghetto de l’individualité subjective. Mais c’est pour lui un choc terrible lorsque la contestation devient parodie sacrilège, tendance bourgeoise à la rébellion, attaque corrosive et dévastatrice de ce qu’il a de plus cher. C’est ce que raconte aujourd’hui l’ancien étudiant de Ratzinger Werner Hülsbusch, curé à la retraite d’une paroisse des environs de Münster: «Il n’en pouvait plus de lire des manifestes qui décrivaient Jésus et saint Paul comme des frustrés sexuels, d’entendre les propos de ceux qui tournaient la croix en dérision en la présentant comme un symbole du sado-masochisme. Il souffrait de tout cela».
L’atmosphère toujours plus envenimée de Tübingen empoisonne la période qui précède son transfert à la nouvelle faculté de Théologie inaugurée en 1967, en Bavière. À la dernière rencontre avec le cercle des doctorants de Tübingen, le professeur arrive un peu en retard dans la deux-chevaux de Peter Kuhn. Le chauffeur freine brusquement devant les étudiants qui attendent Ratzinger et la plaque d’immatriculation de Tübingen se détache et tombe bruyamment à terre. Tous les étudiants éclatent de rire.

Un repenti du Concile?
Le transfert de Ratzinger de Tübingen à Ratisbonne est souvent considéré comme le temps de la métamorphose, c’est-à-dire le moment où le théologien réformateur du Concile, traumatisé par l’expérience de Tübingen, commence à se transformer en conservateur lucide (ou insidieux, selon qui parle). C’est alors que naissent les mythes du Ratzinger-titan de la contre-offensive orthodoxe aux maux du temps et le mythe opposé du Ratzinger crypto-conservateur qui jette son masque de théologien réformiste et révèle ses pulsions réactionnaires viscérales.
Le premier à le soustraire au rôle de repenti qu’on veut, à droite comme à gauche, lui faire endosser a été à plusieurs reprises Ratzinger lui-même. «Ce n’est pas moi qui ai changé, ce sont eux qui ont changé», dira-t-il en 1984 dans son livre-interview édité par Vittorio Messori, en parlant des théologiens qui écrivent avec lui sur le Concilium. «On trouve déjà le même refus de reconnaître un changement radical dans le regard qu’il porte sur les choses après Tübingen», dit Victor Hahn – le rédemptoriste qui a été le premier élève à passer son doctorat avec Ratzinger – «dans l’interview accordée par notre professeur à l’hebdomadaire diocésain de Munich en 1977, peu après sa nomination comme archevêque du chef-lieu bavarois».
Ce qui change, ce n’est pas le cœur ni le regard du théologien du Concile mais la situation qu’il trouve devant lui. Pour lui, comme pour beaucoup de protagonistes enthousiastes de la période du Concile – Congar, de Lubac, Daniélou, Le Guillou –, l’attente impatiente de voir mûrir les bons fruits des cent fleurs du Concile s’est transformée en désolation devant une fête ratée. La désagrégation – théorisée au sein même des facultés de Théologie – de toutes les pratiques les plus ordinaires et de toutes les données essentielles de la Tradition lui apparaît comme un réel processus d’auto-destruction de l’Église. Mais le fait de prendre acte de la situation dans laquelle se trouve l’Église ne débouche pas sur une abjuration ou une damnatio memoriae du printemps conciliaire. «Je me rappelle», raconte Peter Kuhn, «qu’à l’époque où nous, ses étudiants, nous étions encore dans l’euphorie du Concile, lui, citant l’image de l’Évangile, répétait: nous avons ouvert la porte pour chasser un démon de la maison, espérons qu’il n’en sera pas entré sept. Il a écrit la même chose dans un article publié par la revue Hochland, en 1969. Mais je ne l’ai jamais entendu dire: ce que nous avons fait, nous n’aurions jamais dû le faire».
À Rome, Paul VI voit les choses de la même manière. «Nous croyions», dira-t-il le 29 juin 1972, «qu’après le Concile viendrait une journée de soleil pour l’histoire de l’Église. Mais il est arrivé, au contraire, une journée de nuages et de tempête, d’obscurité, de recherches et d’incertitudes, on a du mal à donner la joie de la communion». C’est en 1968 que, devant l’encyclique Humanae vitae et la confirmation qui s’y trouve du refus des méthodes modernes de contraception, le désaccord intra-ecclésial avec le magistère arrive à son point culminant. Le canadien Tremblay voit sur une revue catholique une caricature de Paul VI. Il la trouve spirituelle et décide de l’apporter à l’une des réunions pour doctorants que le professeur tenait le samedi. «Quand je la lui ai montrée avec un clin d’oeil», dit-il, «il m’a foudroyé d’un regard sévère». Le message est clair: on ne plaisante pas avec le Pape. «Mais le sens si catholiquement libre qu’il avait du rapport avec le Siège apostolique», fait remarquer Tremblay, «l’immunisait aussi contre ce “fondamentalisme magistériel” qui me semble en vogue aujourd’hui. Le fondamentalisme de ceux qui n’ouvrent la bouche que pour citer des documents vaticans à peine sortis des presses». En prêtre bavarois, devant la tempête qui s’abat avec plus de force sur les Églises du nord de l’Europe, Ratzinger n’invoque pas comme panacée l’intervention du gendarme romain. Il revient aux évêques de proclamer la foi des apôtres dont ils sont les successeurs et de défendre les simples fidèles contre ceux qui empoisonnent les puits de la grâce. «En 1965», note Beinert, «Ratzinger avait écrit avec Karl Rahner le livre-clef Primauté et épiscopat, dans lequel, en un certain sens, le mot le plus important était la conjonction de coordination entre les deux termes. Sur la quaestio disputata du rapport entre pape et évêques, Ratzinger est toujours resté sur la ligne définie par le Concile». Il lui échappe aussi parfois, avec les étudiants, des remarques sagaces sur le conformisme des cercles universitaires romains. «J’avais séjourné à Rome pendant dix ans», dit encore Beinert, «j’avais fait mes études à l’Université pontificale grégorienne et j’avais été pendant longtemps élève du Collège pontifical allemand. Pendant un entretien avec le groupe des doctorants, le professeur a posé un problème et nous a demandé à nous, étudiants, ce que nous en pensions. Puis il a ajouté en souriant: il est inutile de demander à Monsieur Beinert; il a fait ses études à Rome et on sait déjà ce qu’il pense et ce qu’il doit dire…».
Joseph Ratzinger avec Karl Rahner

Joseph Ratzinger avec Karl Rahner


Savoir sourire de soi
Un épisode marginal qui s’est produit vers la fin de la période de Tübingen est particulièrement éclairant. Durant l’été 1969, des professeurs de Tübingen écrivent un article dans lequel ils lancent une idée à effet: abolir la durée à vie de l’épiscopat en fixant une limite de temps pour le ministère des évêques résidentiels. Le texte est publié en bonne place sur le Theologische Quartalschrift, la prestigieuse revue de Tübingen qui est fière d’être la première née des revues théologiques allemandes. Avant la publication, tous les professeurs de la faculté catholique, y compris Ratzinger, souscrivent l’article. Tout au long des douze pages de cet écrit, sont accumulés des arguments sociologiques pour démontrer que les «bases et la conception du droit de l’Église face à l’image actuelle de la société se présentent comme un monde passé, étranger». Selon les auteurs, l’actuelle configuration de la juridiction épiscopale ne se réfère pas non plus «à l’Évangile ni même à la structure des premières communautés chrétiennes mais seulement à une tradition apparue plus tardivement», qui, «sous différents aspects, n’est plus adaptée». Puis ils exposent leur proposition pour adapter aux temps nouveaux le pouvoir épiscopal. Selon les professeurs de Tübingen, «la période de durée du ministère des évêques résidentiels doit être dans l’avenir de huit ans. Une réélection ou une prolongation de la période du ministère n’est possible que de manière exceptionnelle et pour des raisons objectives, extérieures, dues au contexte politique de l’Église». Les auteurs spécifient que la proposition ne concerne, pour l’instant, que l’Europe occidentale». Quant aux «implications pour l’élection à la papauté», elles sortent, disent-ils «du présent exposé et ne sont donc pas discutées ici». Autre excusatio non petita, vu que la provocation lancée implique ipso facto la possibilité de faire aussi pour l’évêque de Rome l’hypothèse d’un mandat ad tempus.
L’adhésion de Ratzinger à la proposition de ses collègues s’accorde mal avec le profil de l’opposant pur et dur qui se retranche pour résister aux dérives théologiques du temps. Mais elle ne peut pas non plus être invoquée pour soutenir le stéréotype opposé, celui d’un Ratzinger théologien incendiaire destiné à tourner peu après casaque. Voici ce que raconte à 30Jours Seckler, qui était l’un des auteurs de cet article et qui le considère aujourd’hui comme “un péché de jeunesse”: «Ratzinger était, au début, le seul qui ne voulait pas signer le texte. Sa conception de l’épiscopat ne se conciliait pas avec les thèses soutenues par notre proposition. Je suis alors allé chez lui pour essayer de le convaincre. Nous avons pris un café et avons longuement parlé. Et quand je suis sorti, j’avais obtenu son adhésion». Ses étudiants les plus proches sont eux aussi cette fois-là perplexes. Voici ce que dit Trimpe: «Le professeur soutenait d’habitude avec détermination ses convictions. Dans ce cas, peut-être avait-il mal lu l’article ou bien a-t-il cédé aux pressions pour avoir la paix. Il voulait éviter d’autres discussions avec ses collègues». Il se peut aussi que ce qu’on lui demande – une simple adhésion à un texte collectif – ne lui semble pas si important. Après la publication de l’article, alors que ses étudiants et ses collaborateurs sont inquiets, Ratzinger ne paraît pas trop s’en faire pour sa réputation. Il indique lui-même une manière subtilement humoristique d’apaiser leur inquiétude. «Quand il a vu, raconte encore Trimpe, que certains d’entre nous étaient scandalisés, il a souri et a dit: eh bien! si vous êtes fâchés, écrivez quelque chose, écrivez un article contre cette proposition, et je vous aiderai à le publier».
C’est ainsi que l’assistant Kuhn et Martin Trimpe ont préparé un long article, qui est sorti en deux fois sur la revue Hochland, pour réfuter, à l’instigation de leur professeur, les thèses sur l’épiscopat à temps déterminé qu’il avait lui-même souscrites. Kuhn ne peut s’empêcher de faire cette remarque: «Cet article, nous l’avons fait publier seulement quand nous nous étions déjà transférés avec notre professeur à Ratisbonne. À Tübingen, ils nous auraient peut-être pris pour des hérétiques».

À suivre
(avec la collaboration de Pierluca Azzaro)



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