La visite historique du roi d’Arabie Saoudite au Vatican
Don symbolique, confiance réelle
Le 6 novembre, pour la première fois, un souverain saoudien, gardien des deux saintes mosquées de la Mecque et de Médine, a rencontré un pape. Et il lui a offert symboliquement une épée d’or.C’est ainsi que le roi Abdallah et le pape Benoît XVI se sont engagés sur un chemin aux perspectives totalement nouvelles. Interview de l’ambassadeur saoudien auprès de l’État italien, Mohammed Ibrahim Al-Jarallah
par Giovanni Cubeddu

Benoît XVI et le roi d’Arabie Saoudite, Abdallah Ben Abdelaziz Al-SaoudSur
Le Royaume d’Arabie Saoudite, est en train de demander, pour des raisons différentes et particulièrement des raisons internes, que son rôle de pays arabe-guide dans la communauté internationale soit reconnu et maintenu. Le Moyen-Orient reste le principal problème du jour: accepter ou non l’Iran comme puissance régionale, gérer le désastre irakien auquel est désormais venu s’ajouter le problème des Kurdes de Turquie, stabiliser le Liban et remettre sur les rails l’éternel conflit-processus de paix entre Israéliens et Palestiniens. En toile de fond, Washington est, de fait, depuis longtemps en campagne électorale et, à Moscou auront lieu dans quelques mois les élections parlementaires et présidentielles.
C’est dans ce contexte que le Souverain saoudien Abdallah Ben Abdelaziz Al-Saoud s’est récemment rendu en visite en Espagne, en France et en Pologne et plus récemment encore en Grande Bretagne, en Allemagne, en Turquie, en Italie et en Égypte. À Rome, c’est la première fois qu’un Roi saoudien, gardien des deux plus importantes mosquées de l’islam, a franchi le seuil du Palais apostolique du Vatican pour rencontrer le Souverain Pontife romain, Benoît XVI.
Justice pour le Moyen-Orient
L’ambassadeur Mohammed Ibrahim Al-Jarallah est ingénieur civil; un homme affable et cultivé, qui a fait ses études aux États-Unis et une belle carrière, à Riyad, dans les affaires puis dans la politique. Depuis janvier 2006, il représente en Italie le Royaume d’Arabie Saoudite. Il a préparé le voyage de Sa Majesté Abdallah et l’a accompagné dans ses déplacements en Italie et au Vatican. Nous souhaitons parler avec lui du communiqué de presse du Vatican du 6 novembre 2007, jour de la rencontre entre le pape Benoît XVI et le roi Abdallah. Selon le texte du communiqué, ont été abordés dans l’entretien les sujets «qui tiennent à cœur aux interlocuteurs», à savoir le «dialogue interculturel et interreligieux, qui a pour fin la coexistence pacifique entre hommes et peuples, et la valeur de la collaboration entre chrétiens, musulmans et juifs pour la promotion de la paix, de la justice et des valeurs spirituelles et morales, spécialement celles qui sont en soutien de la famille». Il est ensuite fait discrètement mention dans le communiqué de la «présence positive et active des chrétiens». Il est aussi fait allusion à «un échange d’idées sur le Moyen-Orient et sur la nécessité de trouver une juste solution aux conflits qui tourmentent la région, en particulier au conflit israélo-palestinien». Voici ce que dit l’ambassadeur: «Il est sûr que mon pays souhaite vraiment que soit trouvée une solution juste au problème palestinien auquel nous travaillons depuis longtemps… et auquel nous continuerons à travailler. Au Liban, qui est aux prises avec l’élection du nouveau président, nous tentons d’aider tous nos amis qui sont aussi bien dans la majorité que dans l’opposition… En ce qui concerne l’Irak, le jugement est plus nuancé. Ce qui est arrivé est vraiment navrant, nos amis américains ont commis une erreur monumentale. D’abord, en attaquant un État souverain sans l’autorisation de personne, simplement parce que les dirigeants de ce pays ne leur plaisaient pas! Et ensuite en dissolvant l’armée, en démantelant les forces de sécurité. Actions qui ne laissent aucune possibilité de parler de leur présence en Irak en termes positifs. Aussi quelque chose doit-il être fait pour réunir les morceaux du puzzle que représentent les factions en Irak et revenir à une solution formelle. Il faut reconstruire l’armée et toutes les forces de sécurité de sorte que la paix puisse s’établir de façon stable. Il faut obligatoirement offrir au peuple irakien la chance de pouvoir se réunifier et de fonctionner à nouveau comme cet important pays arabe qu’il a toujours été dans l’histoire».

L’épée d’or ornée de pierres précieuses, don du Souverain saoudien au Souverain Pontife
Au sujet de l’Iran, Al-Jarallah ajoute: «Nous avons toujours dit que l’existence de pays, Iran compris, possédant des capacités nucléaires pour des buts militaires ne nous plaît pas. Nous voudrions un Moyen-Orient sans tête nucléaire, mais nous pensons aussi qu’une solution ne peut pas naître d’actions extrêmes. L’Arabie Saoudite ne pense pas en termes d’alternative, de “ou bien… ou bien”, et même si nous ne voulons absolument pas que l’Iran ait la bombe atomique, nous ne demandons pas, pour éviter qu’elle l’ait, le bombardement de Téhéran: il y a toujours une solution diplomatique, pacifique et sans conséquences négatives. C’est celle que nous devrions choisir avec l’aide de tous les pays intéressés, y compris les États-Unis, l’Europe et les voisins de l’Iran». Il faut alors tourner la page. «Je vous présente une synthèse de notre politique extérieure actuelle: nous sommes un pays qui aime la paix et qui ne veut la guerre avec personne, sauf en cas de légitime défense. Aussi avons-nous beaucoup de choses en commun avec l’Italie».
«Prions Dieu tous deux de la manière qui nous plaît le plus»
Les agences de presse saoudiennes ont rapporté avec précision les sujets de l’entretien entre le roi Abdallah et le pape Benoît XVI, en les insérant dans le vaste contexte du “dialogue interreligieux et du dialogue des civilisations”. Le Roi et le Pape ont été d’accord sur le fait que «la violence et le terrorisme n’ont rien à voir avec une religion ou une mère patrie».
Mais quelle est aujourd’hui la politique étrangère du pays qui est considéré comme celui, par excellence, où règne la loi de la charia? La réponse d’Al-Jarallah est aisée: «Je ne crois pas qu’il faille choisir entre être religieux et ne pas devoir l’être pour pouvoir gérer une politique internationale un obstacle, peut au contraire aider à résoudre des problèmes mondiaux».
Nous demandons alors à l’ambassadeur quelle signification a, à ses yeux, cette première visite de son Roi au Pape. «Sa Sainteté le Pape et sa Majesté le Roi d’Arabie Saoudite ont tous deux des responsabilités spirituelles et morales, à l’égard, respectivement, des chrétiens et des musulmans. C’est pourquoi leur entretien ne peut engendrer qu’une bonne compréhension réciproque et un dialogue permanent entre les chefs des deux principales religions, c’est-à-dire le christianisme et l’islam. C’est exactement ce qui s’est passé, si nous regardons le résultat principal de cette visite. Et, de toute façon, nous, chrétiens et musulmans, nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour mettre à jour ce qui s’est discuté dans cette rencontre et garder les uns et les autres notre porte ouverte pour parler, et parfois discuter de certaines choses. Cela reste notre but et notre espoir. Discuter et ne pas être d’accord ne devrait pas créer de problème. Il n’est pas nécessaire que nous soyons identiques dans nos croyances religieuses pour pouvoir servir cet objectif commun qu’est le genre humain. Nous travaillons tous, nous l’espérons, à la paix et à la prospérité de toute l’humanité». Dorénavant, le Pape et le Roi, «devraient encourager leurs fidèles, à travers de bonnes paroles et des tentatives qui auraient spirituellement une valeur symbolique, à s’efforcer d’être souples, compréhensifs et à aimer la paix. Je pense que cela contribuerait à rendre plus stable la paix dans le monde».

Réfugiés palestiniens dans le camp de Chatila, Liban
L’échange de cadeaux entre le pape Benoît XVI et le roi Abdallah a été une véritable surprise: le Souverain a apporté en hommage au Pape une épée d’or, ornée de pierres précieuses. De la part d’un Arabe, c’est un cadeau de signification profonde qui n’a certainement pas été choisi au hasard. Nous demandons à l’ambassadeur de nous l’expliquer: «Dans la tradition arabe, donner une arme à quelqu’un, donner un objet symbolique comme une épée signifie que l’on met sa confiance dans la personne à qui on l’offre». Celui qui reçoit l’arme pourrait en effet éventuellement s’en servir, s’il le voulait, contre celui qui la lui a donnée. Tel est le sens du symbole, sens que vient confirmer le cadeau fait au Pape. Il y a des gens qui ont pensé que nous cherchions à effrayer l’autre partie! Ce n’est pas du tout cela. En réalité, ce cadeau dit que nous espérons avoir tous un objectif pour lequel travailler: paix et prospérité pour notre peuple et pour le reste du monde. Cela a été un geste de profonde confiance dans l’interlocuteur. Il faut aussi dire», explique l’ambassadeur, «que pour nous, Arabes, une arme peut faire partie de l’habillement traditionnel». Et il conclut: «S’il est déjà arrivé dans d’autres occasions que le Roi ait offert un tel hommage, c’est certainement la première fois qu’une épée a été donnée à un pape dans un acte de confiance».
En avant pour le “trialogue”
On a déjà dit que le pape Benoît XVI et le Souverain saoudien ont parlé ensemble de la «valeur de la collaboration entre chrétiens, musulmans et juifs». L’ambassadeur saoudien aborde immédiatement le dossier le plus brûlant: la question palestinienne. «J’espère que Votre Sainteté pourra faire un peu plus pour que se réalise une paix juste pour les Palestiniens qui paient aujourd’hui une faute qu’ils n’ont pas commise. L’Europe souffre probablement d’un péché commis dans le passé, pendant la Deuxième Guerre mondiale. Mais je dois dire, sans hésitation, que les pauvres Palestiniens n’ont rien à voir avec cela! Et qu’ils ne devraient pas être punis. On se sent parfois contraint à penser que si cette situation devait se prolonger encore, un autre holocauste pourrait se produire. Mais cette fois, ce ne seraient pas les juifs les victimes». Il revient à la Conférence d’Annapolis, dans le Maryland – chaudement appuyée par les États-Unis – de relancer le processus de paix israélo-palestinien. Il faudra voir ce qu’il en sort. Sur l’issue de cette Conférence, Al-Jarallah porte un jugement sévère: «Cela dépend de ce que nos amis américains feront vraiment pour avoir la paix, car j’ai l’impression que les Israéliens ne la veulent pas sérieusement. Sous le prétexte que le Hamas ne reconnaît pas l’existence d’Israël, les Israéliens créent des implantations, confisquent des terres palestiniennes, mettent en prison des leaders politiques et des membres du Parlement palestinien. J’ai entendu le président Napolitano dire que, s’il était né dans un camp de réfugiés palestiniens, il se serait probablement rebellé contre l’occupant. Je crois que le président Andreotti a lui aussi dit quelque chose de ce genre. Ce qui, d’ailleurs, n’est autre que ce qu’avait déclaré publiquement l’ancien premier ministre israélien Ehud Barak. Si j’avais été palestinien, j’aurais participé moi aussi à la résistance armée. On ne peut pas ne pas voir ce qu’Israël accomplit sur le terrain, vu qu’il a occupé Jérusalem, inclus Jérusalem-est, qui est cent pour cent palestinien. Je ne crois pas que les Israéliens puissent imaginer avoir à la fois la paix et tout le territoire, cela c’est sûr».
«J’espère que Votre Sainteté pourra faire un peu plus pour que se réalise une paix juste pour les Palestiniens qui paient aujourd’hui une faute qu’ils n’ont pas commise»
La mosquée et le rabbin
Mais, ailleurs et à d’autres niveaux, le dialogue entre les juifs et les chrétiens se poursuit. Et cela aussi a sa valeur. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la mosquée romaine de Monte Antenne, la plus grande mosquée d’Europe, pour le comprendre. L’ambassadeur saoudien est aussi président du Centre culturel islamique, qui est une annexe de la mosquée. «Même si le Centre culturel islamique à Rome n’a pas expressément quelque chose à voir avec les relations bilatérales entre le Saint-Siège et l’Arabie Saoudite», explique Al-Jarallah, «il joue à juste titre son rôle, avec équité et souplesse, en promouvant la paix entre les fidèles musulmans qui fréquentent la mosquée. Il refroidit aussi les questions les plus brûlantes à chaque fois qu’elles surgissent. Bref, il fait bien son travail». En mars de l’année dernière, ici aussi, pour la première fois, l’accès de la mosquée a été accordé au grand rabbin de la communauté de Rome, Riccardo Di Segni. Celui-ci a été accueilli par le secrétaire général du Centre culturel islamique Abdallah Redouane. L’ambassadeur Al-Jarallah s’en souvient très bien.