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02 - 2004 >
«Au pied de sa Mère, l’enfant qui la voit apprend à bien faire le signe de la croix»
«Au pied de sa Mère, l’enfant qui la voit apprend à bien faire le signe de la croix»
EXTRAIT DES ACTES DU PROCÈS DE CANONISATION DE LA FILLETTE À QUI EST APPARUE LA VIERGE à LOURDES. UNE ANTHOLOGIE DE SES PROPOS ET DES TÉMOIGNAGES DE PERSONNES QUI L’ONT CONNUE
Anthologie de textes réalisée par Giovanni Ricciardi

Une représentation de l’apparition de la Vierge à Bernadette
Mais la figure de Bernadette reste aujourd’hui encore peu connue. Sa personnalité ne se manifeste que dans la lumière des apparitions dont elle a été le sujet et le témoin. Puis la jeune fille se retire, disparaît, se confond dans l’ombre du couvent dans lequel elle décide de passer sa vie, jusqu’à ce qu’elle meure le 16 avril 1879, à l’âge de trente-cinq ans, consumée par la tuberculose.
Pie XI l’a canonisée dans l’Année sainte extraordinaire de 1933. En 1925, il avait ouvert le pontificat en élevant aux autels la petite Thérèse de Lisieux, qui a des traits communs avec Bernadette: elles vivent toutes les deux dans la France du XIXe siècle, elles meurent l’une et l’autre jeunes, l’une et l’autre de phtisie. Mais Thérèse, qui a grandi au sein d’une famille bourgeoise et profondément catholique, a vécu depuis l’enfance dans un contexte d’affection, de protection, d’exemples de vie chrétienne qui l’ont préparée au choix du cloître.
L’enfance de Bernadette est très différente. À quatorze ans, quand la Vierge lui apparaît, elle n’a pas encore pu fréquenter le catéchisme, parce que la pauvreté extrême l’a obligée à travailler depuis son plus jeune âge pour aider sa famille. Et si elle préfère les pâturages sur les montagnes au “Cachot” humide et malsain où les Soubirous, endettés, sont obligés de vivre, elle ne tire de ce travail qu’un toit et de la nourriture. Dans les périodes où Bernadette ne s’occupe pas du troupeau de sa nourrice Marie Lagües, son père François doit l’envoyer sur les terres domaniales pour ramasser du bois qui sera ensuite vendu.
«Ce que j’ai vu et entendu»
L’abbé Pomian, vicaire de Lourdes, s’étonnera plus tard que cette fillette «ne connaisse même pas le mystère de la Trinité». Mais, Bernadette vit malgré tout plongée dans une société encore tout imprégnée des formes de la piété populaire, elle tient dans sa main un rosaire de deux sous qu’elle récite pendant qu’elle mène paître ses moutons. Et quand la “Dame” lui apparaît la première fois, son geste instinctif, dicté par la peur, est justement de prendre son rosaire. La réponse de Marie est un sourire et une tendresse que Bernadette n’oubliera plus. Mais elle n’a pas demandé le nom de cette Dame. Elle ne sait pas qui elle est, elle l’appellera, dans son dialecte, «Aquero», “Cela”. Ce n’est que plus tard que cette “Dame” lui révélera son nom, dans l’apparition du 25 mars: «Je suis l’Immaculée Conception», dira-t-elle, utilisant les mots du dogme défini par Pie IX, quatre ans auparavant, en 1854, il y a exactement cent cinquante ans. Une expression que, d’ailleurs, Bernadette ne comprend pas immédiatement. Ce qu’elle sait, c’est qu’après le premier moment d’effroi, “Cela” l’attire et la remplit d’une paix qu’elle n’avait jamais connue. Elle verra la Vierge dix-huit fois jusqu’à la dernière apparition du 16 juillet. Marie lui confie trois secrets, l’invite à dire à tous de prier pour la conversion des pécheurs, demande aux prêtres à travers Bernadette, de construire un chapelle près de la grotte. Celle-ci fait exactement ce qui lui est demandé.

Bernadette sur une photo de 1858
Bernadette ne tire pas vanité de la curiosité soudaine qui la met au centre de l’attention d’abord de son village, puis des autorités civiles et religieuses, enfin de toute la France. En 1861, l’abbé Bernadou veut la photographier dans la pose qu’elle avait durant les apparitions. Il se fâche: «Non, ça ne va pas», dit-il. Ce n’est pas cette tête que tu faisais quand la Vierge était là». Et elle: «Mais c’est qu’elle n’y est pas!». Pendant huit ans, de 1858 à 1866, Bernadette deviendra malgré elle un personnage public. Elle sera appelée mille fois à raconter l’histoire des apparitions et elle le fera à sa manière, avec des mots dépouillés, essentiels, directs.
«Je me contente de celles qui me sont emvoyées»
Durant cette période, les sœurs de Nevers l’ont accueillie dans leur pensionnat de Lourdes pour lui assurer un logement plus digne et la protéger contre l’assaut des curieux. Et au moment de choisir la voie qu’elle veut prendre dans la vie, Bernadette décide de se faire religieuse dans leur institut et prend le nom de sœur Marie-Bernard. Elle n’a pas reçu une instruction régulière, elle n’est “bonne à rien” comme elle le dira à son évêque. Mais à la veille de son départ pour Nevers, quand on lui demande si cela l’ennuie de quitter Lourdes, elle répond: «Pour le peu de temps que nous sommes en ce monde, il faut le bien employer». Elle sait bien que la grâce spéciale qu’elle a reçue ne l’exempte pas de chercher à vivre en bonne chrétienne le temps qui lui est accordé. Et quand elle arrive à la maison-mère, après qu’elle a redit aux sœurs, pour la dernière fois, le récit des apparitions, la supérieure interdit à ses consœurs de poser d’autres questions sur les faits de Lourdes.
C’est ainsi que commence avec le noviciat la dernière phase de la vie de Bernadette, qui va de vingt-cinq à trente-cinq ans. Une vie cachée, loin des bruits de la notoriété. Elle n’a pas de projets particuliers. Elle désire suivre l’invitation de la Vierge à prier pour la conversion des pécheurs. Elle sait aussi, parce que Marie lui en a fait mystérieusement la promesse, qu’elle ne sera pas heureuse «dans ce monde mais dans l’autre». Sa vie va maintenant suivre la trame ordinaire des jours, selon les rythmes et les temps du couvent. Elle a à sa disposition les ressources de la vie chrétienne de tous: la prière, les sacrements, le devoir quotidien. Et elle ne se soustrait pas à cette règle. La souffrance qui marquera presque toute sa vie à Nevers, elle l’acceptera sans mysticisme. «Il y avait à Lourdes une congréganiste», rappellera sœur Vincent Garros, «connue sous le nom de mademoiselle Claire, très pieuse, et qui souffrait depuis longtemps. À mon arrivée à la maison-mère, sœur Marie-Bernard me demanda de ses nouvelles et je lui dis: “Non seulement elle souffre patiemment, mais elle dit ces paroles qui m’étonnent beaucoup: ‘Je souffre beaucoup, mais si ce n’est pas assez, que le Bon Dieu en ajoute encore’”. Sœur Marie-Bernard fit cette réflexion: “Elle est bien généreuse, moi je n’en ferais pas autant. Je me contente de celles qui me sont envoyées”».
«Je ne crains que les mauvais catholiques»
Les gens continuent à la poursuivre, ils frappent à la porte du couvent pour lui parler. Faveur que l’on ne peut refuser à certains prêtres ni à certains évêques. Mais sa sympathie se dirige ailleurs, par exemple vers une compagne comme Bernard Dalias, qui le troisième jour du noviciat, se faisant indiquer Bernadette, avait dit en la voyant: «Ça!». Avec elle, elle se sent à l’aise, elle ne sent pas peser sur elle le regard de ceux qui la voient comme une “bête curieuse”. «J’ai pu admirer en elle», dit sœur Brigitte Hostin, «une grande piété, une égalité d’humeur peu ordinaire, une simplicité d’enfant et, surtout, une grande humilité qui lui faisait dire, étant obligée de répondre à des lettres que des grands personnages lui écrivaient, au sujet des faveurs que la Sainte Vierge lui avait accordées: “Si ce n’était pas par obéissance, je ne répondrais pas”».
Durant la guerre de 1870, raconte le comte Lafond, «le chevalier Gougenot des Mousseaux qui vit Bernadette à cette époque, lui fit les questions suivantes: “Avez-vous eu dans la grotte de Lourdes, ou depuis cette époque, quelques révélations relatives à l’avenir et aux destinées de la France? La Sainte Vierge ne vous aurait-elle point chargée pour la France de quelque avertissement, de quelque menace?”. “Non”. “Les Prussiens sont à nos portes; est-ce qu’ils ne vous inspirent pas quelque frayeur?”. “Non”. “Il n’y aurait donc rien à craindre?”. “Je ne crains que les mauvais catholiques”. “Ne craignez-vous rien autre chose?”. “Non, rien”».

Le moulin de Boly, la maison natale de Bernadette
Dévotion à saint Joseph
Au couvent, on confie à Bernadette l’infirmerie. Pendant de nombreuses années, tant que son état de santé le permet, elle accomplit sa tâche avec exactitude et charité, souriante, rapide, affable. Puis, dans les dernières années, la phtisie qui la mine depuis longtemps l’empêche de travailler avec une pleine efficacité. Bernadette aime son travail, mais elle accepte sans difficulté cette situation. Sœur Casimir Callery, qui la soigna dans les dernières phases de sa maladie raconte en effet cet épisode significatif de son état d’esprit: «Ma chère sœur Hélène m’avait donné des œufs de Pâques à orner au canif. Je dessinais. Sœur Marie-Bernard grattait, produisant ainsi les modèles. Je me plaignais un jour de ce que ce travail m’énervait. “Qu’importe”, me dit-elle, “de gagner le ciel en grattant des œufs ou en faisant autre chose”».
Bernadette ne laissa presque rien d’écrit mais les épisodes, les réponses, les gestes que ses consœurs rapportent à son sujet révèlent un esprit humble et heureux quoiqu’éprouvé par la souffrance. Dans ses paroles transparaissent un enjouement et une gaieté contenus, une façon ironique d’affronter les difficultés que présentait la vie au couvent, un amour profond pour Jésus et la Vierge et une prédilection pour saint Joseph: «Je sais que, parmi les saints, Bernadette avait une dévotion particulière à Saint-Joseph», raconte sœur Madeleine Bounaix. Elle redisait ces invocations: «Faites-moi la grâce d’aimer Jésus et Marie comme ils veulent être aimés. Saint Joseph, priez pour moi. Saint Joseph, apprenez-moi à prier». Elle me disait à moi: “Quand on ne peut pas prier, on s’adresse à saint Joseph”».
«Pourquoi fermer les yeux?»
«Sœur Marie-Bernard», rappelle une des ses consœurs, «avait une piété aimable, simple, sans aucune singularité. Elle était très régulière, ne manquait pas au silence, mais était aux récréations, d’une gaieté charmante. Elle n’aimait pas la piété grimacière. Un jour, elle me disait en riant, en me montrant une novice qui fermait toujours les yeux: “Voyez-vous, la sœur une telle, si elle n’avait pas sa compagne pour la conduire, il lui serait arrivé quelque accident. Pourquoi fermer les yeux quand il est nécessaire de les avoir ouverts?”».

Les parents de Bernadette, Louise Castérot et François Soubirous
Quand on lui demandait si cela ne l’ennuyait pas d’être loin de Lourdes, elle répondait: «Je ne suis pas à plaindre, j’ai vu quelque chose de beaucoup plus beau». Certes, elle ne pouvait avoir oublié «les yeux aimés et vénérés par Dieu» (Dante, La divine Comédie, Paradis, XXXIII, 40) qu’elle avait eu le privilège d’admirer tant de fois, fût-ce pour une brève période. Et elle porta en elle pendant toute la vie, tandis que les faits s’éloignaient dans le temps, le désir poignant de revoir ces yeux.
«Elle prenait le crucifix, le regardait et c’était tout»
«Si tu savais ce que j’ai vu de beau là», dit-elle un jour à sœur Duboé. «Quand on l’a vue, on n’aime plus jamais la terre». C’est peut-être pour cela que la Vierge lui avait dit qu’elle ne serait pas heureuse dans ce monde. Mais Bernadette ne tira jamais de ces apparitions l’idée qu’elle avait des droits spéciaux pour le ciel. À une supérieure qui lui demandait un jour s’il elle n’avait pas éprouvé quelques sentiments de complaisance en voyant les faveurs que la Vierge lui avait faites elle répondit: «Que pensez-vous de moi? Est-ce que je ne sais pas que si la Sainte Vierge m’a choisie, c’est parce que j’étais la plus ignorante? Si elle en avait trouvé une plus ignorante que moi, c’est elle qu’elle aurait prise».
Elle garda aussi dans sa maladie qui ne cessa de s’aggraver les derniers temps une sobriété que les sœurs ne manquèrent pas de remarquer: «Je l’ai vue souffrir moralement et physiquement», raconte sœur Joseph Ducout. «Dans ses souffrances, elle n’avait jamais un mot pour exprimer de la peine. Elle prenait son crucifix, le regardait et c’était tout».
Le dernier témoignage qui est parvenu à son sujet vient de sœur Nathalie Portat qui fut à ses côtés dans les derniers moments. Tandis qu’autour d’elle ses consœurs récitent le chapelet, entendant «ces paroles de la salutation angélique: “Sainte Marie, Mère de Dieu…”, Bernadette se ranime et, avec un accent pénétré qui révélait à ce moment suprême son humilité profonde et sa confiance filiale envers la Vierge Immaculée, elle répète deux fois: “Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour moi pauvre pécheresse”».
C’est le passage de l’Ave Maria qu’elle a toujours souligné durant la récitation du rosaire. Quelques temps après, sur une page écrite à la main en 1866, on trouva cette prière:
Journal dédié à la reine du Ciel
Que mon âme était heureuse, ô Bonne Mère
Quand j’avais le bonheur de vous contempler!
Que j’aime à me rappeler les doux moments
passés sous vos yeux
pleins de bonté et de miséricorde pour nous!
Oui, tendre Mère, vous vous êtes abaissée jusqu’à terre
pour apparaître à une faible enfant…
Vous, la Reine du Ciel et de la Terre,
vous avez bien voulu vous servir
de ce qu’il y avait de plus faible selon ce monde.