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04 - 2004 >
«Don Orione fut toujours profondément attaché à l’Église et au pape»
SAINTS. Annibale Maria Di Francia et Luigi Orione
«Don Orione fut toujours profondément attaché à l’Église et au pape»
Sa fidélité d’enfant au successeur de Pierre et sa grande charité étonnèrent les Souverains Pontifes qui eurent l’occasion de le connaître avant même parfois de monter sur la chaire de Pierre. Le préfet de la Congrégation pour les Causes des Saints évoque le rapport entre don Orione et les papes du XXe siècle
par le cardinal José Saraiva Martins

Don Orione avec les petits orphelins accueillis au Piccolo Cottolengo de Claypole, à Buenos Aires, en Argentine, en 1935
De fait, animé de cette profonde dévotion envers le successeur de Pierre, il fut «aux côtés des papes», de cinq papes. Ceux-ci eurent recours à lui en plusieurs circonstances et lui confièrent des problèmes épineux et délicats. De son côté, don Orione leur rendit avec intelligence des services, à l’occasion très personnels, importants et parfois héroïques. En parlant de la proximité filiale de don Orione à l’égard des papes, nous pénétrons au cœur de la spiritualité et de l’histoire de cet humble, singulier et saint prêtre. Et il n’est pas difficile, à la lecture de ses biographies, de recueillir les données de son action aux côtés des papes qui se sont succédé sur le siège de Pierre au XXe siècle.

Luigi Orione, séminariste, sur une photo de 1892
En 1892, séminariste de vingt ans, il prépara une publication, Il martire d’Italia, dans lequel il entendait montrer la valeur du Souverain Pontife et démasquer les travestissements que l’on avait fait subir à sa personne et à son œuvre. «Pie IX», écrivait don Orione, «fut la plus grande figure de notre siècle, le vaillant adversaire de la révolution qui se déguisait sous mille formes, l’ami et le bienfaiteur des peuples, l’invincible champion de la vérité et de la justice: ses œuvres seront immortelles et les trente-deux ans de son long pontificat formeront l’une des époques les plus lumineuses de l’histoire de l’Église et de la Patrie» (Messaggi di don Orione, n. 102, p. 31).
En 1904, don Orione fut peut-être le premier à intervenir auprès du nouveau pape Pie X pour l’encourager à ouvrir la cause de canonisation de son prédécesseur: «Mon Très Bienheureux Père, prosterné à Vos pieds bénis je vous supplie humblement de daigner apporter votre aide à la Cause du Saint-Père Pie IX et je vous encourage à vouloir le glorifier» (ibidem). De fait, la cause fut ouverte et, pendant quelque temps, don Orione en fut le vice-postulateur.
Léon XIII fut le premier pape que don Orione rencontra personnellement. L’incitation de ce Pape saintement inspiré à une présence moins défensive et plus entreprenante des catholiques dans la vie sociale enflamma aussi d’idéaux élevés et de saints projets le jeune Orione durant la période de sa formation au séminaire et les débuts de sa nouvelle Congrégation. Il est sûr que la marque, chez don Orione, d’une spiritualité et d’une action pastorale nettement incarnées dans le social viennent du magistère et des directives de Léon XIII, avec lequel il se trouvait en grand accord. Il en reste une trace indélébile dans les premières constitutions de sa Congrégation, élaborées durant le pontificat de Léon XIII et présentées à ce Pape dans la mémorable audience personnelle du 11 janvier 1902: «Je lui présentai la Règle», rapporte don Orione à propos de cette audience: «il la bénit, la toucha, posa plusieurs fois sa main sur ma tête et la tapota en me réconfortant; il me dit beaucoup de choses; et, entre autres, d’introduire dans les Règles qu’il faut travailler pour l’union des Églises d’Orient: “C’est là, me dit-il, un conseil de très haute importance”» (G. Papasogli, Vita di don Orione, p. 138).

1914. Don Orione, au centre, avec don Guanella (à sa gauche) au terme d’une audienc avec Pie X
Saint Pie X fut sans aucun doute le Pape qui marqua le plus profondément la vie de don Orione. Celui-ci disait de lui: «Le Saint-Père Pie X sera toujours notre Souverain Bienfaiteur, notre Pape!» (Scritti, 82, p. 98). Monté sur le trône pontifical en 1903, le patriarche Giuseppe Sarto choisit pour devise “Instaurare omnia in Christo”, devise que don Orione avait choisie pour sa Congrégation depuis déjà dix ans. Cette coïncidence était le signe de l’affinité spirituelle de ces deux grandes âmes et se matérialisera par la suite dans l’histoire de leurs relations.
Leur première rencontre a la saveur d’un “fioretto”. Le patriarche Giuseppe Sarto avait appelé à Venise le jeune musicien don Lorenzo Perosi, du même âge et originaire de la même ville que don Orione. Il l’honorait de son amitié, le recevait parfois à sa table et jouait avec lui aux tarots. Le père de Lorenzo, craignant que le cardinal ne gâtât son fils, confia ses craintes à don Orione. Celui-ci, sans y réfléchir à deux fois, écrivit une lettre au patriarche dans laquelle il le priait de ne pas entraîner le prometteur et jeune “maître” sur une mauvaise pente. Après avoir expédié sa lettre, il espéra que son petit “sermon”, respectueux mais audacieux, serait vite oublié. Mais les écrits restent! Quand, une dizaine d’années plus tard, il fut reçu pour la première fois en audience par l’ancien patriarche de Venise qui venait d’être élu Pape, il se sentit défaillir quand il vit ce dernier tirer de son bréviaire la fameuse lettre. Le saint Pontife ne l’avait pas mal prise; au contraire, il dit qu’elle lui avait été utile: «Une leçon d’humilité est bonne même pour le Pape», commenta-t-il (E: Pucci, Don Orione, p. 71 sqq.).
Il serait long d’énumérer les services rendus par don Orione à Pie X et les manifestations d’amitié de Pie X à l’égard de don Orione, après cette audience. S’instaura entre le Saint-Père et le jeune prêtre de Tortona une relation de confiance à toute épreuve. Don Orione accepta sans aucune hésitation les tâches, souvent délicates et difficiles, que lui confiait Pie X, comme celle de vicaire général plénipotentiaire du diocèse de Messine dans les quatre années mouvementées qui suivirent le tremblement de terre de 1908, ou celle de prolonger l’action du Pontife à l’égard des modernistes, une action qui, au nom de la vérité, était souvent sévère et qui n’était pas toujours empreinte de charité fraternelle.

1921. Don Orione avec les petits orphelins de couleur, lors de son premier voyage en Amérique du Sud
Don Orione eut aussi de nombreux contacts personnels avec Benoît XV. Il seconda surtout le “Pape” de la paix dans son désir de rendre plus décisif l’universalisme de l’œuvre missionnaire. C’est de cette époque que date le courageux élan missionnaire de la Petite Œuvre de la divine Providence sur les routes d’Amérique latine, du Moyen-Orient arabe et de la Pologne chrétienne avec un regard du côté de la Russie. Don Orione se rendit personnellement au Brésil, en Argentine et en Uruguay en 1921 et en 1922. Connaissant la volonté du Souverain Pontife au sujet de la Question romaine, il écrivit un courageux Appel aux hommes d’État dans lequel il demandait à ceux-ci de faire «courageusement un pas en avant» pour arriver à la solution (Scritti, 90, p. 352). Benoît XV fit envoyer en cadeau à don Orione, à l’occasion de son vingt-cinquième anniversaire de sacerdoce, un calice et une longue lettre autographe dans laquelle il lui reconnaissait le mérite d’avoir «dépensé toutes ces années non seulement pour [lui-même], mais pour le bien commun, au profit éternel de la Sainte Église» (Papasogli, p. 367).
Le rapport de don Orione avec Pie XI fut encore plus rempli d’audiences, de colloques et de comptes-rendus sur des missions confidentielles et délicates, lesquelles s’intensifièrent encore par la suite en raison du même rapport de confiance qu’il entretenait avec le cardinal Pietro Gasparri, Secrétaire d’État. Ce n’est que récemment, par exemple, que les archives ont montré l’action décisive et discrète menée par le bienheureux de Tortona pour éclairer et démêler les faits embrouillés liés à saint Pio de Pietrelcina. Au terme d’une médiation difficile opérée par don Orione pour éviter une initiative qui pouvait entacher le prestige du Saint-Siège, Pie XI n’hésita pas à faire ce commentaire durant une audience: «Don Orione a sué sang et eau, mais il a apporté des consolations au Pape» (Summarium, p. 894).
Ce qui fait l’unité de tous ces événements et de toutes ces actions qui voient don Orione aux côtés de Pie XI, c’est la volonté du prêtre de favoriser le prestige et le caractère central de la papauté. C’étaient les conditions pour que pût s’affirmer une authentique catholicité ecclésiale, force de cohésion d’un universalisme qui seul pouvait valoriser le génie des peuples en les sauvant de la tentation du nationalisme montant.

Septembre 1934. Don Orione et le cardinal Eugenio Pacelli en qualité de légat pontifical pour les célébrations du Congrès eucharistique international, à bord du navire Conte Grande
Le cardinal Eugenio Pacelli avait connu don Orione en 1934, sur le bateau, durant le voyage qui le menait d’Italie à Buenos Aires, où il se rendait pour les célébrations du Congrès eucharistique international, puis pendant son séjour dans la capitale argentine. Il fut élu pape sous le nom de Pie XII, le 12 mars 1939, un an exactement avant la mort de don Orione. Ils n’eurent que le temps de se saluer, un salut chargé d’appréhension en raison des menaces de guerre qui déjà se faisaient sentir. Ce fut presque une icône-testament: don Orione à côté du Pape et “à genoux” à ses pieds. C’était le 28 octobre 1939. La voiture du Pape s’arrêta sur la via Appia – la “Patagonie romaine” confiée par Pie X aux membres de la Congrégation d’Orione – au retour de Castel Gandolfo. Don Orione s’approcha et s’agenouilla de côté, entouré par ses confrères et par mille deux cents élèves de l’Institut San Filippo. Le Pape se pencha. Don Orione lui prit la main, la baisa et la posa sur sa tête inclinée avec un geste humble, reconnaissant, croyant. Pie XII le laissa faire et le bénit aimablement (Papasogli, p. 494). Quand, quelques mois plus tard, le 12 mars 1940, don Orione mourut, Pie XII le qualifia de «père des pauvres et insigne bienfaiteur de l’humanité souffrante et abandonnée» (Summarium, p. 86).
Nous pouvons dire que don Orione fut aussi aux côtés des derniers papes qui se succédèrent sur la chaire de Pierre, non seulement en raison de la communion spirituelle qui lie l’Église, mais aussi en raison du souvenir que les papes eurent de lui.

7 mars1965. Paul VI en visite à la paroisse romaine d’Ognissanti
Paul VI fut lui aussi touché par l’amitié et la collaboration de don Orione. Il confia certains de ses souvenirs durant une audience pontificale. «Nous avons eu la consolation extraordinaire de le connaître lors d’une visite que nous avons faite à Gênes», rappelait Paul VI: «Il parlait avec une candeur si simple, si dépouillée, mais si sincère, si affectueuse, si spirituelle qu’il a touché aussi mon cœur et j’ai été émerveillé de la transparence spirituelle qui émanait de cet homme si simple et si humble» (Audience du 8 février 1978). Cette première connaissance fit naître chez le jeune Mgr Montini, dans les années Trente, le désir de demander à don Orione sa collaboration discrète et efficace pour une action très délicate et méritoire: l’aide aux prêtres en difficulté – lapsi, comme on les appelait alors; il s’agissait de les soutenir et de les remettre sur le chemin du bien (Messaggi di don Orione, 105, p. 65-71). L’estime et la dévotion personnelle de Montini pour don Orione se reportèrent ensuite sur sa Congrégation qu’il soutint généreusement, surtout durant son épiscopat à Milan.

26 octobre1980. La cérémonie de béatification de don Luigi Orione
Que ces souvenirs historiques du dévouement exceptionnel dont fit preuve don Orione auprès des papes nous aident à renouveler notre amour, notre dévotion et notre fidélité au pape. Que résonne encore aujourd’hui ce message ému de don Orione: «Nous devons palpiter et faire palpiter des milliers et des milliers de cœurs autour du cœur du Pape. Nous devons mener à lui spécialement les petits et les classes des humbles travailleurs, qui rencontrent tant de difficultés, mener au pape les pauvres, les affligés, les rejetés, qui sont les plus chers au Christ et les vrais trésors de l’Église de Jésus-Christ. Le peuple écoutera de la bouche du Pape non les paroles qui excitent à la haine de classe, à la destruction, à l’extermination, mais les paroles de vie éternelle, les paroles de vérité, de justice, de charité: paroles de paix, de bonté, de concorde, qui invitent à nous aimer les uns les autres et à nous donner la main pour marcher ensemble vers un avenir meilleur, plus chrétien et plus civil» (Lettres, II, p. 490).