ANNIVERSAIRES. La longue route des rapports entre Église catholique et État
Libérés des Anglais, libres de se déclarer catholiques
Il y a deux cents ans était construite à Baltimore la première cathédrale des États-Unis, symbole de la liberté que la Déclaration d’indépendance garantit aussi aux catholiques
Interview du cardinal William Henry Keeler, archevêque de Baltimore par Giovanni Cubeddu

Le cardinal William Keeler en procession avec les jeunes de Baltimore
Éminence, qu’était l’Église catholique dans le Maryland, il y a deux siècles?
WILLIAM KEELER: L’Église avait dû mener de grandes batailles en raison de l’anti-catholicisme qui était alors au coeur de la culture des colonies britaniques. Ce n’est qu’avec la Guerre d’indépendance contre les Anglais que nous avons conquis la pleine liberté religieuse aux États-Unis. Le Maryland avait été le premier lieu dans le monde de langue anglaise où, grâce à un accord avec le roi Charles Ier d’Angleterre, avait été concédée, bien que pour une brève période, la liberté religieuse. De sorte que les catholiques persécutés en Angleterre ont pu venir au Maryland et y adorer Dieu librement. Mais cette situation n’a duré que peu de temps, de 1634 à 1688, date où Guillaume d’Orange, après avoir mené victorieusement la “Révolution glorieuse” qui lui a valu le trône d’Angleterre, a remis en vigueur la législation anti-catholique précédente. Il a même envoyé un gouverneur au Maryland pour faire appliquer immédiatement les lois pénales anti-catholiques. Déjà précédemment, entre 1651 et 1657, les puritains avaient momentanément pris le dessus au Maryland et appliqué leurs idées anti-catholiques. En 1700, toutes les églises catholiques avaient déjà été rasées au sol... La seule colonie où les lois anti-catholiques n’étaient pas en vigueur était la Pennsylvanie, tout simplement parce que Willian Penn, un quaker, les avait ignorées. C’est pourquoi beaucoup de gens ont quitté le Maryland pour se réfugier en Pennsylvanie.
La réponse que George Washington a donnée à Pie VI au sujet de la liberté du Pape de nommer les évêques dans la toute nouvelle Confédération des États américains est surprenante. Le choix s’est porté sur le jésuite John Carroll – devenu par la suite archevêque de Baltimore – qui s’est battu avec force pour que le premier évêque soit un homme originaire du lieu et non un envoyé de Rome...
KEELER: Carroll savait bien qu’il fallait des personnes capables de comprendre la réalité locale. C’est pour la même raison que, plus récemment, les papes ont fait en sorte qu’il y ait partout des évêques qui, nommés dans leur lieu d’origine, connaissent la culture du pays et la façon dont les gens se comportent. Ils l’ont fait pour favoriser la cause de l’Église.
Le second évêque américain, Leonard Neall, était lui aussi un jésuite. Une fois, alors que j’ordonnais des jésuites, je leur ai dit que la décision de Clément XIV d’abolir leur ordre avait été une bénédiction pour nous parce qu’elle avait entraîné le retour des Jésuites de Rome et que deux d’entre eux avaient été les deux premiers évêques des États-Unis.
Dans certaines de ses remarques, John Carroll soulignait de façon, semble-t-il, très nette le désir d’autonomie par rapport à Rome, à Propaganda Fide...
KEELER: John Carroll avait un grand amour et une grande vénération pour Pie VI, qui l’avait nommé, et pour Pie VII et il a fait sonner toutes les cloches de Baltimore quand ce dernier, que Napoléon avait fait emprisonner, a été libéré. C’est une simplification de dire que l’Église américaine voulait être libérée de l’Église de Rome. Ce n’est pas exact. Tout en étant sincèremet fidèle au Pape, Carroll pensait qu’il était très utile que Rome comprît l’avantage qu’il y avait à valoriser les qualités propres du peuple américain et il était convaincu que cela favoriserait le développement de l’Église américaine. Nous avons aujourd’hui presque deux cents diocèses.
C’est Benjamin Franklin, alors ambassadeur des États-Unis à Paris, qui a communiqué au pape Pie VI la réponse de George Washington: la pleine liberté religieuse était garantie à l’Église.
KEELER: Mais on se heurte aujourd’hui à des difficultés, précisément quand le gouvernement aborde les questions liées à la liberté religieuse sur des thèmes comme la vie, le clônage ou l’avortement – car la Cour suprême a déclaré l’avortement légal dans certains cas. Le gouvernement prend des décisions qui rendent difficile pour l’Église de présenter librement son message au peuple.
À propos de l’idéal de démocratie aux États-Unis: John Carroll, avant d’être nommé par le Pape, a été choisi par une assemblée du clergé local.
KEELER: Le Pape lui a envoyé de façon anticipée une lettre par laquelle il le nommait évêque du Maryland, mais il a refusé cette nomination parce qu’il croyait qu’il devait y avoir une élection préalable de la part de l’Église locale. Lors d’une conversation avec l’archiviste des Jésuites, je lui ai demandé s’il avait cru un seul instant que John Carrol n’avait pas montré aux prêtres, avant l’élection de l’évêque pour laquelle ils s’étaient rassemblés, la lettre de nomination du Pape. Il m’a répondu qu’il ne l’avait pas cru.
À l’époque, l’Église de Baltimore était la plus importante du pays.
KEELER: Le diocèse de Baltimore comptait le plus grand nombre de catholiques, c’était le premier des États-Unis, bien que dans le Maryland le nombre total des catholiques représentât moins de 15% de la population. Mais les catholiques étaient les plus grands propriétaires terriens: Charles Carroll, le cousin de John Carroll [et le seul catholique qui ait signé – il l’a fait en tant que délégué du Maryland – la Déclaration d’indépendance de 1776] était le plus grand propriétaire terrien des treize États de la Confédération.

George Washington
KEELER: La plus grande activité missionnaire de l’Église était de maintenir la foi des immigrants venant d’Europe. C’était cela qui était important. J’imagine que c’est ainsi que les premiers chrétiens ont maintenu la foi de ceux qui allaient venir après eux.
De nombreux conciles provinciaux et pléniers, dans lesquels toute l’Église américaine était représentée, se sont tenus à Baltimore. De quoi y parlait-on?
KEELER: Surtout de ce dont on s’occupe encore aujourd’hui, à savoir de donner aux jeunes une éducation chrétienne, de transmettre une foi vive à ceux qui grandissent. Les premiers conciles pléniers ont établi sur ce point des règles avant que n’aient été créées sur le sol américain des écoles publiques. Les écoles qui existaient alors étaient dirigées par les différentes confessions religieuses: catholiques, baptistes, etc.
La ville de Baltimore a d’autres titres de gloire: elle possède la première église – intitulée à saint François Xavier en 1864 – qui ait été officiellement consacrée au soin des noirs, des esclaves et des affranchis venant d’Afrique; et aussi votre célèbre prédécesseur, le cardinal James Gibbons, grand défenseur des travailleurs sacrifiés à la révolution industrielle.
KEELER: Les Pères sulpiciens avaient déjà pris soin des réfugiés noirs venant de Haïti entre 1792 et 1793, à l’endroit où, en 1807, la Mère Seton a ensuite établi la première comunauté religieuse aux États-Unis, les Soeurs de la Charité.
En ce qui concerne Gibbons, je rappelle qu’il a été l’un de ceux qui ont le plus fait pour encourager le pape Léon XIII à écrire l’encylique Rerum novarum. Gibbons est un défenseur de la doctrine sociale chrétienne.
Éminence, qu’est-ce que le “Catéchisme de Baltimore”?
KEELER: Comme il y avait beaucoup de catéchismes différents aux États-Unis, le troisième Concile plénier américain a donné mandat d’en composer un qui puisse être valide dans tous le pays. Le Concile a institué dans ce but un comité et a choisi un prêtre italien pour rédiger le texte, lequel a ensuite été revu par un comité d’évêque. Le catéchisme a été publié autour de 1890.
Que devait être le catéchisme selon l’Église des États-Unis?
KEELER: Très clair et cohérent. Il devait expliquer les principaux points de doctrine de l’Église catholique qui, à l’époque, étaient les enseignements du Concile de Trente. Avec le Concile Vatican II, certaines parties de notre catéchisme sont devenues un peu désuètes. Ainsi, par exemple, tout ce qui concernait la façon de traiter les autres religions et la justice sociale. L’œcuménisme, le dialogue interreligieux n’étaient pas dans l’horizon de Trente car existaient à l’époque de fortes polémiques et les familles de l’islam, du judaïsme et de la chrétienté s’opposaient entre elles.
Pendant très longtemps Baltimore a été une grande source de vocations au sacerdoce.

John Carroll, premier évêque catholique des États-Unis d’Amérique
Les vocations sont un don de Dieu et, en 2005, elles ont dépassé tout ce que j’ai connu depuis que je suis archevêque. C’est une bénédiction. En septembre, douze candidats sont entrés au séminaire. On assiste aujourd’hui à un grand fléchissement des vocations, les jeunes ont tant de possibilités qui s’ouvrent devant eux, et puis il y a une grande satiété générale... Mais je vois des vocations splendides et je suis très reconnaissant au Seigneur. Il y a eu des vocations de prêtres et de religieuses vraiment bénies.
Avez-vous déjà pensé à ce que vous direz à vos fidèles le jour où la cathédrale restaurée rouvrira ses portes?
KEELER: Mais c’est l’église elle-même qui raconte son histoire. Nous cherchons à la faire redevenir ce que voulait qu’elle fût Benjamin Henry Latrobe, l’architecte qui en a dessiné gratuitement le plan. C’est lui aussi qui a conçu le Capitole de Washington pour Thomas Jefferson, lequel voulait une reproduction de ce qu’il avait vu à Paris, c’est-à-dire un édifice dans lequel pouvait entrer beaucoup de lumière. C’est ainsi qu’a été construite notre cathédrale et les transformations que l’on a dû lui faire subir durant la Seconde Guerre mondiale en raison des blackouts anti-aériens seront désormais supprimées. Nous rouvrirons les fenêtres, nous agrandirons les lucernaires pour qu’elle puisse recevoir toute la lumière possible.
Le pape Jean Paul II a béni notre projet de restauration, il m’a dit qu’il se rappelait très bien les deux visites qu’il avait faites à Baltimore et il m’a rappelé que notre basilique américaine, avec toute sa lumière, était le symbole dans le monde entier de la liberté religieuse.