JÉSUITES. Peter-Hans Kolvenbach nous parle
«C’est le Seigneur qui fait la différence»
Interview du préposé général de la Compagnie de Jésus à l’occasion des 500 ans de la naissance de saint François Xavier et du bienheureux Pierre Favre, et des 450 ans de la mort de saint Ignace de Loyola
Interview de Peter-Hans Kolvenbach par Giovanni Cubeddu

Saint François Xavier baptise des indigènes
On célèbre en effet cette année les cinq cents ans de la naissance de saint François Xavier, que Pie XI a nommé patron des missions et de celle du bienheureux Pierre Favre, ainsi que les 450 ans de la mort de saint Ignace de Loyola, le fondateur de la Societas Iesu. C’est une bonne occasion pour interviewer le père Peter-Hans Kolvenbach, préposé général de la Compagnie de Jésus depuis septembre 1983.
Quel est l’épisode de la vie de François Xavier qui vous est le plus cher?
PETER-HANS KOLVENBACH: Xavier voulait servir le Seigneur dans la pauvreté et dans l’humilité, comme le lui avaient enseigné Ignace et ses Exercices spirituels. Le fait d’avoir été nommé légat pontifical pour l’Asie n’a pas changé son mode de vie. Il existe des témoignages de l’époque sur la pauvreté de Xavier. Il voyageait à pied avec ses compagnons et ils étaient vêtus si misérablement que les enfants japonais se moquaient d’eux et les accueillaient à coups de pierre. Lorsqu’il décrit ses pérégrinations apostoliques au cœur de l’hiver, Xavier parle de la douleur causée par le gonflement de ses pieds. Une fois, comme il pensait qu’il aurait obtenu la permission de prêcher en public en rendant visite au seigneur de plusieurs provinces, il lui avait demandé une audience, mais il lui a été interdit d’entrer au palais parce qu’il n’avait pas de présents adéquats à lui offrir. Ces expériences l’ont amené à modifier son approche. C’est donc porteur de précieux dons et vêtu de soie qu’il s’est présenté dans la ville de Miyako, avec, en tant qu’ambassadeur du gouverneur de l’Inde, des lettres de créance écrites sur un parchemin historié... Cet épisode incarne un principe important du zèle apostolique de la Compagnie de Jésus: l’usage de moyens adéquats au service des fins les plus élevées. Xavier représente l’“indifférence” enseignée par Ignace dans ses Exercices spirituels. Il était libre, détaché des commodités et des apparences pour que le Seigneur puisse faire la différence parmi ses choix et ses plans apostoliques. Parce qu’il était spirituellement libre, il pouvait adopter un style de vie différent pour qu’il soit possible de prêcher l’Évangile dans la réalité du Japon. Je trouve que cet épisode est particulièrement révélateur.
Il existe deux images classiques de François Xavier, l’une où, le bréviaire en mains, il prend la route des Indes, l’autre dans laquelle il réunit les jeunes indiens en sonnant une clochette pour les inviter au catéchisme et à la prière; et pourtant, saint Ignace avait dit que Xavier était «la glaise la plus rebelle qu’il ait jamais eue à modeler»...
KOLVENBACH: Oui. Quand Ignace l’a rencontré, Xavier rêvait de devenir un intellectuel, un juriste ou un homme d’armes pour obtenir une situation importante dans sa ville natale de Javier et rehausser le prestige de sa famille, humiliée par des batailles politiques. Il a fallu beaucoup de temps et de persévérance de la part d’Ignace avant que ces paroles de l’Évangile, inlassablement répétées, trouvent un écho dans le cœur de Xavier: «Que sert à l’homme de gagner l’univers, s’il vient à perdre son âme?». Bien au contraire, en perdant sa vie pour suivre le Christ, il deviendra riche dans le Christ... Ceci a amené Xavier à faire les Exercices spirituels et à se donner lui-même à Jésus Christ. À partir du moment où il s’est rendu, il s’est donné totalement au Seigneur et il a décidé d’aider gratuitement son prochain, sur les traces du Christ, pauvre et humble.

Peter-Hans Kolvenbach
KOLVENBACH: Les Exercices spirituels sont sans aucun doute le fondement de la spiritualité et de la vie de la Compagnie. De nombreux jésuites se sont rendus compte que Dieu les appelait à la Compagnie de Jésus en suivant les Exercices spirituels dans leur jeunesse et en les consolidant pendant un mois de retraite au cours de leur noviciat. Dans la diversité enrichissante de cultures et de langages, d’approches spirituelles et de compétences professionnelles, tous les jésuites, aidés par l’expérience de saint Ignace, ont découvert un appel à discerner la volonté de Dieu et une manière de poursuivre aujourd’hui la mission du Christ.
François Xavier est mort comme Ignace, sans le réconfort de la religion...
KOLVENBACH: On cite souvent une anecdote de la vie de saint Louis de Gonzague. On raconte qu’il était en train de jouer au billard avec d’autres jeunes jésuites lorsque l’un d’entre eux lui a demandé: «Louis, si on te disait que ton heure est arrivée, que ferais-tu?»; et on ajoute qu’il aurait répondu «Je continuerais à jouer...». Vraie ou fausse, cette anecdote révèle un aspect important de la spiritualité ignacienne. Plus que la préparation immédiate au moment de la mort, ce sont les heures et les années qui la précèdent, soutenues par la grâce de Dieu et vécues dans l’accomplissement de Sa volonté, qui pèsent au moment de la rencontre avec le Christ dans la perspective de l’éternité. Les quelques jésuites qui étaient au chevet d’Ignace moribond étaient “désemparés” par l’absence des gestes qu’on attend d’habitude d’un fondateur au terme de sa vie: appeler ses collaborateurs, leur donner ses derniers conseils, nommer un successeur... Ignace n’a jamais pensé qu’il gouvernait “sa” Compagnie, mais la Compagnie de Jésus. Les jésuites ont été tout à fait surpris qu’Ignace soit mort simplement, “comme une personne normale”. Le seul témoin de la mort de Xavier nous dit qu’il était heureux au moment de son trépas solitaire, car il était convaincu que le moment de rencontrer Celui qui avait été son Seigneur et son compagnon pendant sa vie était venu pour lui.
Le cardinal Tucci a écrit qu’on pourrait facilement voir en Xavier l’âme du conquistador de cette époque, alors que ce qui l’anime, continue le cardinal, c’est la conviction que personne ne peut être sauvé sans avoir reçu le baptême. Quel exemple et quel enseignement pouvons-nous en tirer?
KOLVENBACH: Sous bien des aspects, Xavier était un homme de son temps. Pour la théologie apprise à Paris et pour le milieu religieux dans lequel il avait vécu, le baptême était une nécessité absolue pour être sauvé. Xavier souffrait beaucoup de voir les Japonais pleurer car il leur avait dit que leurs ancêtres étaient condamnés à l’enfer parce qu’ils n’étaient pas baptisés. Par la suite, il a surtout mis l’accent sur la miséricorde de Dieu, qui aurait accepté les justes qui ignoraient la nécessité du baptême sans que ce soit leur faute. Et nous autres, guidés par l’Église et par le Concile œcuménique Vatican II, nous savons aujourd’hui qu’il faut trouver le germe de la vérité en chaque homme, et que Dieu offrira le salut à ceux qui n’ont pas eu la possibilité de connaître Jésus; mais ce n’était pas la doctrine au temps de Xavier. Quoiqu’il en soit, les nouvelles interprétations du Concile Vatican II n’ont pas diminué l’urgence, pour l’Église tout entière, d’être missionnaire avec la même passion que Xavier.

Exemplaire des Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola conservé à l’université de Valence, Anvers, 1671
KOLVENBACH: Nos contacts avec la culture chinoise nous ont appris avant tout à respecter et à admirer ses conquêtes dans le domaine de l’esprit humain. L’Occident est allé à la rencontre de l’Orient avec un complexe de supériorité. Xavier et les missionnaires qui l’ont suivi ont aidé l’Occident à adopter une attitude plus nuancée et à acquérir la capacité d’apprécier des aspects qui n’étaient pas nés de l’héritage gréco-romain. S’il est vrai que, sous l’influence du christianisme, l’Europe a développé une philosophie sur les droits de l’homme et la dignité humaine qui n’est pas du tout évidente dans certaines autres cultures, il est vrai aussi que d’autres valeurs humaines sont mieux préservées dans les cultures orientales.
Les relations entre l’Église et la Chine sont évidemment complexes et il faudra des efforts inlassables des deux côtés avant que soit trouvée une entente. Il n’est pas facile de comprendre les raisons de certaines requêtes de la Chine, et il est clair que la Chine ne comprend pas la nature de l’Église.
La Compagnie de Jésus a toujours connu des histoires d’amitié et de sainteté comme celle d’Ignace et de Xavier, ou celle de Pierre Favre...
KOLVENBACH: Les premiers compagnons ont développé une profonde amitié qui a énormément renforcé l’unité de leurs entreprises. Leur amitié a précédé le lien spirituel qui les a rapprochés plus tard comme membres de la Compagnie de Jésus. Avant même de prendre la décision de créer formellement un groupe (selon la Formule de l’Institut présentée à Jules III: «s’il plaît à Dieu, nous aurons peut-être des imitateurs de ce genre de vie»), Ignace et ses compagnons se sont identifiés comme «un groupe d’amis du Seigneur». Comme vous l’avez dit, il y avait entre eux, au-delà de leurs fortes personnalités et de leurs provenances différentes, une belle et profonde amitié fondée sur leur familiarité avec le Christ.
Ignace, François-Xavier et Pierre Favre ont tous eu des relations personnelles avec les papes de leur temps.
KOLVENBACH: Le fait que les premiers jésuites aient été inconditionnellement disposés à recevoir et à accomplir les “missions” – quelque mission que ce fût – que leur aurait confiée le Pape était évidemment une nouveauté pour l’époque, et cette attitude a favorisé leur lien avec les papes. Par ailleurs, certains jésuites étaient des théologiens remarquables avec lesquels les papes aimaient converser. Un bon nombre d’entre eux ont été les “théologiens du Pape” au Concile de Trente, et Favre est mort d’épuisement au bout d’un long voyage à pied sur la route du Concile auquel le Pape l’avait convoqué. Ignace n’avait qu’un désir, c’est que les jésuites qu’il avait réunis et formés soient envoyés en mission par le vicaire du Christ sur cette terre. François Xavier fut en effet envoyé en Asie comme légat pontifical.
D’où proviennent aujourd’hui les vocations de la Compagnie de Jésus? La grande expérience des jésuites en matière d’acculturation et d’éducation donne-t-elle encore des fruits?
KOLVENBACH: Chaque année, environ cinq cents jeunes entrent dans la Compagnie de Jésus. Il est difficile de résumer d’un mot les origines de leur vocation. Quoiqu’il en soit, les Exercices spirituels sont souvent, comme à l’origine, le moyen par lequel les jeunes reconnaissant l’appel du Seigneur. Les institutions éducatives, sociales et pastorales de la Compagnie sont encore aujourd’hui le milieu dans lequel naissent beaucoup de vocations.

Le bienheureux Pierre Favre
KOLVENBACH: La sculpture à laquelle vous faites allusion a attiré l’attention de nombreuses personnes à l’occasion de la célébration des cinq cents ans de la naissance de Xavier. Il s’agit en effet d’une représentation plutôt insolite du Christ, qui sourit sur la croix. Les historiens nous disent que cette sculpture, qui date du XIIe siècle, était dans le château et que Xavier priait devant elle. Je ne crois pas que cette sculpture ait été très connue des jésuites jusqu’à une date récente, mais il est sûr que la sereine beauté du visage du Christ nous rappelle ses paroles: «Tout est accompli» pour notre salut. C’est aussi la signification de la mort de Xavier: «Il semblait heureux dans la mort».
Il est désormais officiel que vous êtes sur le point de quitter la responsabilité de diriger la Compagnie de Jésus. Voulez-vous nous dire, à cette occasion, quelque chose qui vous tient à cœur ?
KOLVENBACH: En réalité, je n’ai pas grand chose à dire à ce propos. Le Saint-Père a eu la bonté de comprendre que les raisons pour lesquelles saint Ignace voulait que le supérieur général soit désigné à vie ont changé. Aujourd’hui, nous pouvons vivre plus longtemps, sans que soient garanties l’énergie et la capacité nécessaires pour guider et inspirer un groupe comme la Compagnie de Jésus, avec ses vint mille membres dispersés dans de si nombreuses nations et engagés dans des domaines si différents d’action apostolique. Avec la permission du Saint-Père, j’ai consulté mes conseillers et tous les pères provinciaux. Ils ont tous été d’accord avec mon intention de présenter ma démission à la prochaine Congrégation générale. Il revient à la Congrégation de l’accepter, mais j’ai la conviction qu’en 2008, après vingt-cinq ans dans cette charge et au seuil de mes quatre-vingts ans, mes frères seront disposés à nommer mon successeur.