Camps de concentration pour Palestiniens
Plus d’un million de Palestiniens vivent dans des conditions de misère absolue dans les camps de réfugiés. C’est l’un des principaux éléments d’instabilité du Moyen-Orient. Nous en avons parlé avec Robert L. Stern, qui préside la Mission pontificale pour la Palestine
Interview de Robert L. Stern par Giovanni Cubeddu

Mgr Robert L. Stern, archimandrite du patriarcat gréco-catholique de Jérusalem, préside depuis 1987, par nomination du Pape, cette agence spéciale du Saint-Siège qui a son siège principal à New York et ses bureaux au Vatican, à Jérusalem, à Beyrouth, à Amman et qui, aujourd’hui, exerce son action caritative et pastorale en Palestine, en Israël, au Liban, en Syrie, en Jordanie et en Irak. Il nous parle ainsi de son travail et de la charité du Pape à l’égard des Palestiniens.
Quelle est la Palestine qu’aide la Mission pontificale?
ROBERT L. STERN: Depuis qu’en 1967 Israël a pris le contrôle politique de la Palestine, une population entière vit sous l’occupation militaire d’un autre pays. Et l’Autorité nationale palestinienne n’est pas un véritable gouvernement. La Mission pontificale exerce son activité dans une situation où les institutions gouvernementales auxquelles les gens s’adressent d’habitude ne sont pas en mesure d’assumer leur rôle. Et les organismes publics, qui existent bien, ne fonctionnent pas comme ils le devraient. Alors, bien sûr, en plus du soutien que nous apportons aux Églises et aux communautés chrétiennes présentes en Terre Sainte, nous essayons de faire quelque chose de bon pour le peuple.
Pouvez-vous nous donner quelques exemples récents d’aides que vous avez apportées?
STERN: Notre Mission a travaillé dans la région de Bethléem, Beit Jala, Beit Sahour et aussi au nord de Jérusalem, à Ramallah, où il y avait une présence chrétienne. Mais nous ne nous occupons pas seulement des chrétiens. Par exemple, alors que l’Église locale favorise la construction de nouveaux appartements, la Mission pontificale répare depuis des années les maisons détruites, surtout dans les quartiers de la vieille ville de Jérusalem où continue à vivre une partie extrêmement pauvre de la population palestinienne. La tension entre les Israéliens et les Palestiniens a provoqué une grande pauvreté si bien que nous, aujourd’hui, nous appuyons des initiatives susceptibles de créer des emplois et, dans ce but, nous subventionnons de préférence les travaux qui demandent une importante main d’œuvre et qui permettent donc à un grand nombre de familles de se nourrir.
Réparer des maisons, n’est-ce pas, en un certain sens, aller au-delà des activités propres de votre Mission?
STERN: Mais il est absolument nécessaire d’aider ces pauvres gens. Quand notre Mission a été fondée, le but premier était la mobilisation du monde catholique international pour aider la Terre Sainte et la coordination en Terre Sainte de tous les secteurs de l’Église – les patriarches, les évêques, les religieux et les religieuses, les associations de laïcs… En 1949, personne ne s’occupait de cette coordination, aujourd’hui, nous sommes beaucoup plus nombreux.

Trois générations dans le camp de Gaza, en Jordanie, dans l’attente que quelque chose change
STERN: Tous ceux qui se trouvent dans le besoin. Statistiquement, ce ne sont pas les juifs pour lesquels il existe un très grand nombre d’organismes de soutien. La très grande majorité des musulmans, au contraire – vu que les chrétiens sont très peu nombreux – sont, bien qu’il existe de très nombreuses institutions caritatives musulmanes, dans une situation de grande la pauvreté. Alors… le critère adopté par notre Mission, c’est que l’on apporte de l’aide aux régions dans lesquelles il y a encore des chrétiens, mais sans jamais exclure l’aide aux autres, comme les musulmans. L’exemple le plus parlant est celui de l’Université de Bethléem – fondée par un accord entre la Congrégation pour les Églises orientales et les Frères des écoles chrétiennes – qui est ici connue comme l’“Université du Vatican”. Les étudiants sont, pour un tiers environ, chrétiens, les autres sont tous musulmans. Nous disons que “ce n’est pas le credo mais le besoin” qui guide la charité que nous faisons au nom du Pape en Terre Sainte.
Pouvez-vous nous décrire la pauvreté en Palestine?
STERN: À Gaza, une grande partie de la population vit encore dans les camps de réfugiés, lesquels sont administrés par les Nations Unies. Les camps sont comme un vieux village privé de toute organisation. Les gens habitent dans des maisons étroites, faites de blocs de ciment, il n’y a pas de véritables rues mais des parcours plus ou moins aisés et tous les gens vivent entassés les uns sur les autres. Douze personnes vivent parfois dans la même pièce parce que les enfants sont nombreux. La liberté de mouvement est limitée. Les gens vivent de ce que donnent les Nations Unies. Il n’y a pas assez de travail. Quand l’un de ces nombreux enfants devient majeur et veut se marier, il doit d’abord trouver un lieu où aller vivre et un salaire. Mais il n’y a ni l’un ni l’autre pour qui vit dans le camp. On peut seulement ajouter à la maison d’origine une pièce de plus en briques. Pièce qui donnera toujours sur la saleté habituelle des rues de ces camps où il est difficile d’accéder à l’eau propre et dans lesquels règne toujours le plus grand désordre. C’est une bien triste vie!
Il y a deux ans, nous avons construit un petit parc de jeux pour les enfants de Gaza. Vous auriez dû voir leur curiosité, leurs regards. C’était la première fois de leur vie que quelqu’un leur donnait quelque chose pour jouer. Eux qui sont habitués à ne recevoir que le minimum vital, à vivre comme ils peuvent.
Il n’y a pas de mot pour expliquer la difficulté de la vie à Gaza. Et permettez-moi d’ajouter quelque chose à quoi je tiens.
Je vous en prie.
STERN: Il y a des gens qui se posent la question rhétorique de savoir pourquoi des garçons et des filles de Palestine acceptent de se faire exploser comme des martyrs. Ces jeunes n’ont pas la possibilité de faire d’études, de voyager, de travailler, de constituer une famille, ils vivent dans l’absurdité la plus totale, ils n’ont pas d’autre espoir que de s’anéantir dans un moment de gloire pour leur religion.
Je ne suis ni un politique ni un économiste, mais je peux imaginer que le jour où nous aurons du travail à offrir à ces jeunes musulmans, nous aurons renversé les plans des terroristes. Il suffit d’une honnête paie hebdomadaire et de la possibilité pour les garçons de sortir avec leur amie.
Je suis convaincu, malgré leur discours très négatif, que les responsables du Hamas comprendront parfaitement cette situation. Ils veulent un avenir pour leur peuple, comme tous ceux qui dirigent la politique. Et l’aspect positif de leur politique, c’est la quantité de services sociaux et de bien-être qu’ils ont cherché à donner à leur peuple. C’est un fait que ne doit pas faire oublier leur langage et les slogans qui, comme on dit en arabe, hurlent.
Vous considérez que c’est une erreur de faire pression sur le gouvernement du Hamas en interrompant l’aide économique internationale à la Palestine.
STERN: Je répète que je n’ai pas l’intention de porter un jugement politique. Mon impression est qu’en agissant ainsi on ne suscite dans le peuple – et chez les jeunes – qu’un nouveau désespoir, lequel peut être exploité par les terroristes. L’objectif déclaré de ceux qui veulent l’embargo des aides est, dans le court terme, de forcer le gouvernement actuel à changer d’orientation politique et de laisser la paix comme un objectif à long terme… C’est une erreur totale. Premièrement, bloquer les fonds, c’est toujours une punition pour le peuple et jamais pour les dirigeants, et le peuple souffre déjà trop. Deuxièmement, il faut tenir compte de la mentalité arabe: en agissant ainsi, nous les atteignons dans leur honneur, dans leur dignité, avec toutes les conséquences que cela comporte. L’embargo aura des effets 100% opposés à ce que l’on en attend. Je suis convaincu, et bien sûr j’espère, qu’à travers une collaboration mutuelle on pourra arriver à un accord avec le Hamas.

Une vue du camp de Sabra et Chatila, au Liban. Les conduites d’eau et les câbles électriques s’entremêlent dangereusement. La lumière arrive difficilement dans les rues étroites et toujours mouillées
STERN: Elle est différente mais tout aussi pénible. Les Palestiniens réfugiés au Liban vivent tous dans des camps gérés par les Nations Unies. Les difficultés viennent en partie de la répartition traditionnelle, mais le système grince désormais, des pouvoirs constitutionnels au Liban entre chrétiens maronites, musulmans sunnites et musulmans chiites, répartition fondée sur les pourcentages respectifs de population. Or, aucun de ces trois groupes ne veut qu’une nombreuse composante palestinienne entre en jeu et tout le monde est d’accord pour dire que la seule perspective pour ces réfugiés est de retourner chez eux. Mais ce retour est désormais pratiquement impossible. Ainsi, il ne reste plus à ces pauvres gens que les camps de réfugiés, c’est-à-dire une vie de prisonniers. Je rêve du jour où il y aura un État palestinien universellement reconnu. Peut-être alors tous ces pauvres gens pourront-ils avoir un passeport palestinien et obtenir un visa de séjour pour travailler au Liban. Car, les choses étant ce qu’elles sont, le Liban, de toute façon, n’acceptera jamais que ces réfugiés deviennent des citoyens libanais. Il y a aujourd’hui dans les camps de réfugiés plus de deux cent mille musulmans palestiniens, armés, vivant dans un isolement complet, qui ne peuvent pas aller en Palestine. C’est une vie insupportable qui les a, on le comprend, rendus méchants.
Les Palestiniens quittent aujourd’hui l’Irak.
STERN: Oui, mais les Palestiniens qui quittent l’Irak ne sont pas aussi nombreux que les Irakiens qui, aujourd’hui, émigrent de plus en plus en Jordanie, en Syrie, au Liban. Et ceux qui, proportionnellement, fuient toujours plus, ce sont les chrétiens. Le directeur de notre bureau d’Amman qui s’occupe de la Jordanie et de l’Irak, m’a dit que, bien qu’il n’y ait pas encore de chiffres officiels, les réfugiés irakiens en Jordanie pourraient bien être plusieurs millions, alors que la population jordanienne est de cinq millions. Notre Mission pontificale fait tout pour soutenir l’Église locale et apporter une aide à ces réfugiés. Normalement, nous aidons ceux qui veulent quitter l’Irak et aller en Europe, en Amérique du Nord ou du Sud ou en Australie.
Dans l’œuvre de charité en Palestine vous représentez le pape. Y a-t-il un fait dont vous vous souveniez particulièrement?
STERN: Le pape Jean Paul II est venu en Terre Sainte en 2000. Et dans des cas de ce genre, le président de la Mission pontificale jouit de petits privilèges, comme celui de participer de près à ce qui se passe. Je me rappelle en particulier la messe en plein air que Jean Paul II a célébrée à Bethléem, devant la basilique qui a été érigée là où est né Jésus. À un certain moment, comme cela arrive tous les jours, est montée de la mosquée voisine la voix du muezzin qui appelait les fidèles à la prière. La voix était forte et diffusée par des haut-parleurs. Le Pape, à ce moment, s’est arrêté, il n’a pas élevé la voix pour couvrir celle des haut-parleurs, mais il a attendu. Jusqu’à la fin de la prière musulmane. Puis il a repris la liturgie. C’est comme si le Pape nous avait dit de cette façon que la communauté chrétienne palestinienne doit comprendre et respecter les musulmans, qui sont nos frères, espérer qu’ils feront preuve eux aussi de compréhension et prier pour qu’il en soit ainsi.
Le silence respectueux du Pape a été l’image de la cohabitation entre chrétiens et musulmans en Palestine.