Puis nous sortîmes pour revoir les étoiles
Un professeur de l’Université James Madison (Virginie) explique l’intérêt suscité aux États-Unis par le plus grand des poètes
par Giuliana Fazzion

Les images de Sandow Birk sont tirées de Dante, Enfer, Chronicle books, San Francisco, 2004. Image de l’Enfer dantesque, détail
Comment Dante est-il arrivé aux États-Unis? À travers l’Angleterre, où l’intérêt pour la langue et la littérature italiennes était très vif au temps de la Renaissance. Puis cet intérêt s’affaiblit avec la fin de l’époque élisabéthaine mais reprit à la fin du dix-huitième siècle et dans les premières années du dix-neuvième en se concentrant principalement sur l’étude de la poésie de Dante. La Divine Comédie fut donc intégralement traduite pour la première fois en anglais britannique, puis traversa l’océan pour rencontrer ses premiers lecteurs américains.
Il ne s’agit pourtant pas d’un “veni, vidi, vici”: comme tous les immigrés venus du Vieux Continent, Dante dut attendre patiemment de nombreuses années avant de conquérir sa place sur cette nouvelle terre.
Pour de nombreuses raisons, il pourrait sembler étrange que l’intérêt pour Dante ait trouvé, par les voies les plus diverses, un terrain de développement extrêmement fertile aux États-Unis. L’image d’une Amérique extrovertie et un peu chahuteuse, répandue par le cinéma et par une certaine littérature, ne correspond par complètement à la vérité. En réalité, l’Amérique s’est construite sur des composantes complexes, tortueuses, et elle continue à être traversée, comme l’a écrit Perry Miller, auteur d’études sur l’idéologie puritaine, par le «courant souterrain» des tensions éthiques et religieuses liées à ses origines et à sa naissance même. Cette sensibilité à l’aspect éthique et religieux est fondamentale pour comprendre l’Amérique, qui «naquit comme mythe religieux et qui se présenta au début comme rêve d’une nouvelle polis au-delà de l’océan, d’une nouvelle Jérusalem désirée avec une intensité presque augustinienne et avec une force à la fois dynamique et activiste. Ce paysage vaste, intact, cet espace américain étaient un champ d’aventure et un terrain chargé de mystérieux symboles». En dépit de tous les immenses changements survenus depuis et du fait que des millions d’immigrés venus de toute part aient débarqué dans le Nouveau Monde, ce qui reste fondamental, c’est l’aventure des groupes puritains qui, persécutés en Angleterre, traversèrent l’Atlantique à bord de la “Mayflower” à la fin de l’automne 1620 et fondèrent la colonie de Plymouth dans les environs de Cape Cod.
Les puritains étaient zélés et rigoureux; ils poussaient jusqu’au fanatisme le plus exacerbé le principe protestant du libre arbitre, du rapport direct et dramatique entre l’homme et Dieu; et surtout, ils avaient une sensibilité prête à s’enflammer pour les symboles et les allégories, ils plaçaient en quelque sorte les événements, les personnes et la nature dans un réseau de signes et de figures qui évoquent un peu le Moyen Âge tardif. En outre, comme le dit un écrivain en parlant de la philosophie américaine, la religiosité puritaine s’était développée dès ses origines dans une direction rigoureusement logique et intellectualiste, en vertu de laquelle on ne pouvait parvenir, ou tenter de parvenir à comprendre Dieu lui-même qu’en développant «une sorte de discipline de l’esprit humain».
Aux yeux d’une culture puritaine de ce genre, caractérisée par un travail d’introspection tenace, souvent obsessionnelle, (il suffit de penser aux journaux intimes des puritains) et par l’analyse récurrente des thèmes du péché et du salut, la littérature italienne finissait par apparaître en bonne part comme “profondément profane”, tout imprégnée d’esprit “papiste” et “paganisante”. Pour les puritains les plus acharnés, il pouvait même sembler que se concentrait dans notre littérature tout ce que l’homme puritain et “vertueux” devait fuir.
Dante, en revanche, apparaissait comme le seul, ou presque, qui pût être “récupéré”, en raison de son énergie morale et de sa fermeté de caractère. D’autre part, avec ses polémiques anti-papistes, la littérature protestante s’était déjà appropriée les attitudes et les points de vue dantesques. On en trouve en Amérique un exemple significatif chez l’éminent théologien et prêcheur John Cotton. Celui-ci inclut Dante dans une série de figures appelées, selon lui, par Dieu à témoigner en faveur d’une “première renaissance” à laquelle devait faire fait suite, grâce au protestantisme, une “résurrection” complète du christianisme fondé sur le “ministère de l’Évangile”.

Paolo et Francesca
Le puritanisme commençait cependant, au dix-huitième siècle et dans la période préromantique, à absorber d’autres tendances culturelles; sous l’influence exercée par la nouvelle physique newtonienne, par Locke et par les mouvements des Lumières en général, le “rapport entre Dieu et la raison” se faisait de plus en plus étroit. Le dix-huitième siècle a vu l’intellectualisme théologique et l’activisme puritain se rapprocher peu à peu d’une philosophie des Lumières modérée et adopter des concepts comme ceux de liberté et de salut dans un sens de plus en plus politique et constitutionnel. Ceci n’empêcha pas la persistance d’un sentiment mêlé de défiance et de déférence vis-à-vis de la littérature italienne et de l’image même de l’Italie. Cette dernière était associée à l’évocation de passions immodérées, de séductions à la fois fascinantes et redoutables, exprimées dans une “langue élégante”. Dante, au contraire, semble se situer dans une zone de grandeur sévère et solitaire, encore plus marquée au moment où se répandent les tensions et les inquiétudes préromantiques, le goût de ce qui est élevé et sublime. On ne doit donc pas s’étonner si la première traduction d’un passage de Dante parue en Amérique est celle du très célèbre épisode du comte Ugolino, épisode horrible et pathétique, publié dans la revue New York Magazine en 1791. Son auteur était William Dunlap, écrivain, peintre, impresario de théâtre fort actif et aventureux, metteur en scène et opérateur culturel.
En 1843, Thomas W. Parsons publia à Boston la première traduction américaine d’une bonne partie de la Divine Comédie (les dix premiers chants de l’Enfer). Il faut dire qu’à cette époque les critiques et les écrivains qui parlaient de Dante se fondaient sur le modèle anglais. Mais dans les cercles intellectuels américains, le désir de s’affranchir de l’influence anglaise était tel qu’il donna lieu à une nouvelle vitalité de la culture nationale. Ces intellectuels américains concrétisèrent leur rébellion en important de nouveaux courants d’art et de pensée issus des littératures du continent européen: et là, en première ligne, le plus grand d’entre tous était Dante vers lequel ces intellectuels s’étaient tournés pour trouver la beauté de nouveaux mondes et de nouveaux horizons de pensée et d’art. Ils lui érigèrent un monument à côté de ceux de Shakespeare et de Milton, et il devint presque pour eux le symbole d’une culture cosmopolite à rechercher comme idéal d’un avenir imminent. Ce mouvement amena de nombreux étudiants et de nombreux chercheurs américains à venir en Europe, surtout à Florence, à Rome, à Venise et à Paris. De plus en plus connue, la littérature italienne finit par être jugée supérieure à la littérature française. Dans un article publié en 1817 par la revue littéraire North American Review, on pouvait lire que la langue italienne s’adaptait beaucoup mieux que la langue française à tout type de composition; elle avait plus de dignité et de force, une grande facilité d’expression, une harmonie et une douceur immenses. Les deux revues littéraires North American Review entre 1815 et 1850, année de sa fermeture, et American Quarterly Review dans ses dix années de vie, publièrent plus d’essais, d’articles et d’annotations sur la littérature, l’histoire et l’art italiens qu’ils n’en consacrèrent à la culture des autres pays européens comme la France et l’Allemagne. En 1822 déjà, des traductions en anglais britannique de Dante, de Pétrarque, d’Arioste et de Tasse avaient été réimprimées en Amérique; et en 1850, 103 textes italiens (des réimpressions de traductions déjà sorties en Angleterre et de nouvelles versions faites en Amérique) arrivèrent dans les typographies américaines. Cette période correspond au romantisme, époque à laquelle l’Amérique découvrit le Moyen Âge. Et le meilleur guide pour connaître le vrai monde médiéval fut la Divine Comédie qui offrit aux Américains un tableau complet de cette période historique, la clé pour entrer dans la poésie et dans l’art, dans la philosophie et dans la théologie, dans la pensée religieuse et politique du Moyen Âge. Mais Dante et son univers ne s’offrent pas facilement au tout venant. Dans le premier chant de l’Enfer, Dante écrit que «longue étude» et «grand amour» sont le prix à payer si l’on veut “pénétrer” le secret de son art et l’essence de l’esprit médiéval dont la Divine Comédie est la plus haute expression. De nombreuses années de persévérance et de dur labeur devront passer avant que Dante et le Moyen Âge ne conquièrent la place qu’ils occupent aujourd’hui dans la culture américaine.
Comme nous l’avons dit plus haut, la première traduction américaine d’un passage de Dante (l’épisode du comte Ugolino) fut publiée en 1791.
L’une des premières traductions parvenues en Amérique fut celle de l’auteur anglais Henry Cary qui traduisit l’Enfer en 1805 et la Divine Comédie tout entière en 1814; mais aussi bonnes soient-elles, même des traductions comme celle de Cary ne sont pas en mesure d’offrir une connaissance profonde de l’art du grand poète à un lecteur qui ne comprend pas la langue dans laquelle la Comédie a été écrite.
Pour autant que l’on sache, le premier professeur officiel d’italien aux États-Unis fut Carlo Bellini auquel fut attribuée en 1779, grâce à l’aide de son ami Filippo Mazzei et avec la recommandation du président Thomas Jefferson, la chaire de la faculté de Langues de l’Université “William & Mary”. Il en profita pour commencer des cours sur Dante, et quitta la chaire en 1803.
New York n’était encore qu’une petite ville lorsque vint s’y installer, en 1805, Lorenzo Da Ponte (1749-1838). Il s’agit de l’aventureux homme de lettres vénitien qui, banni de sa ville, s’était rendu d’abord à Dresde et puis à Vienne, à la cour de l’empereur Joseph II, où il avait rédigé pour Mozart les livrets des Noces de Figaro, de Così fan tutte et de Don Juan. Il quitta Vienne entre amours et intrigues, alla à Londres où il épousa une Anglaise et s’établit finalement en Amérique. Il fut le premier à ouvrir dans ce pays une école privée où l’italien était enfin enseigné par un professeur compétent. Da Ponte fonda en 1807 l’Académie de Manhattan, où sa femme et lui enseignaient aux jeunes Américains le latin, le français et l’italien. Il publia la même année, à New York, une petite autobiographie en italien et y ajouta en appendice les traductions de l’épisode du comte Ugolino et de quelques passages de l’Enfer. Ce livre, que Da Ponte destinait à l’usage de ses élèves, est important parce qu’il fut le premier texte en italien imprimé en Amérique. Da Ponte adorait Dante et dès que ses élèves commençaient à savoir utiliser les verbes, les adjectifs et les substantifs, il leur faisait lire la Divine Comédie et les poussait à en apprendre des vers par cœur. Il fut ensuite appelé à enseigner l’italien au Columbia College et là aussi, il trouva moyen d’introduire l’étude de Dante dans son enseignement. Pendant que Da Ponte enseignait à New York, un jeune sicilien, Pietro D’Alessandro, poète romantique en exil pour des raisons politiques, s’installait à Boston et y gagnait sa vie en enseignant l’italien; plus tard, il fut rejoint par un autre sicilien, Pietro Bachi, que sa grande culture amènera à enseigner l’italien à Harvard où il sera le premier professeur d’italien, pour devenir ensuite l’assistant de George Ticknor. Ce dernier, professeur de Langues et littératures étrangères, consacra en 1831, pour la première fois un cours spécifique à Dante. Ticknor quittera Harvard en 1835 et son successeur à la chaire de Langues et littératures étrangères sera Henry Wadsworth Longfellow. Ce dernier dès lors, et ceci pendant vingt ans, c’est-à-dire pendant toute la période où il sera professeur à Harvard, consacrera la plus grande partie de son enseignement à Dante. C’est justement à l’occasion de ce cours qu’il commença à traduire des vers du Purgatoire en anglais. Il entreprit la traduction systématique du Purgatoire en 1843, mais il progressa lentement, entre autres parce qu’il se consacra à d’autres travaux pendant les dix années qui suivirent. La traduction du Purgatoire fut achevée en 1853. Après une nouvelle pause prolongée, due à la mort tragique de sa femme, il revint à la traduction de la Divine Comédie en 1861. Il travailla cette fois sans relâche et termina l’Enfer en 1863. En 1867, la Divine Comédie était entièrement traduite.

Aux portes de la ville de Dité
James Russel Lowell (1819-1891) hérita du poste de Longfelow en 1855. Il n’est pas connu pour sa traduction de la Divine Comédie mais pour un essai très important sur Dante, et il était réputé à Harvard pour son cours sur le plus grand des poètes. Il devint ministre des Affaires étrangères en 1877 et, envoyé en Espagne, il laissa son poste à son collègue et ami Charles Norton.
Éditeur, professeur d’histoire de l’art, grand ami et admirateur de Longfellow, Norton (1827-1908) devint le nouveau professeur de Dante à Harvard. Sa passion pour le grand poète l’amena à comprendre intimement Dante et son univers. Sa grande sensibilité artistique, son enthousiasme communicatif lui procurèrent de nombreux amis et admirateurs non seulement en Amérique mais aussi en Angleterre et en Italie, et son nom devint familier aux spécialistes européens de Dante.
Norton travailla beaucoup à la fondation de la “Dante Society” à Cambridge. Au mois de février 1881, il y eut une réunion dans l’habitation de Longfellow où s’était déjà formé, en 1865, le cercle pour la traduction de Dante. C’est là que fut décidée la création de la Société dont Longfellow fut élu président. Mais trois mois après, en mai 1882, ce dernier mourut et la présidence passa à Lowell. En 1891, à la mort de Lowell, la présidence de la société passa à Norton qui conserva cette charge jusqu’à sa mort en 1908.
En 1887, la “Dante Society” de Cambridge institua un prix à décerner chaque année «à des étudiants ou à de récents lauréats de Harvard pour le meilleur essai sur Dante». Cette tradition existe encore aujourd’hui.
Comme nous l’avons dit, l’aspiration des Américains à tout apprendre sur l’Italie, sur son art, sur sa littérature, venait d’Angleterre. Mais à partir de 1830, les Américains commencèrent à voyager et à découvrir l’Italie. Et comme il n’y avait pas grand chose à faire dans les consulats américains des plus grandes villes italiennes, les consuls passaient leur temps à apprendre la langue, la littérature, l’art, l’histoire et toutes ces expériences étaient recueillies dans des livres et des mémoires que le public américain lisait avec grand intérêt.
De ce côté-là de l’océan, un autre phénomène contribua à l’enrichissement de la connaissance de notre littérature aux États-unis. Après l’ère napoléonienne, l’échec de différents mouvements révolutionnaires poussa de nombreux Italiens d’une certaine culture à chercher asile en Amérique et une fois arrivés là-bas, ils gagnaient leur vie en enseignant la langue et la littérature italienne. C’est à travers ces canaux que le peuple américain connut l’Italie, qu’il en apprécia les beautés naturelles et artistiques et qu’il en apprit la grande histoire.
Florence et Rome étaient des villes irrésistibles pour les Américains. De jeunes artistes américains arrivaient à Florence et certains s’y installaient à vie. Le nom de Florence était indissolublement lié à Dante et ceux qui étudiaient sérieusement la Divine Comédie étaient convaincus qu’ils ne pouvaient pas la comprendre s’ils ne visitaient pas cette ville.
Au dix-neuvième siècle, on voit constamment paraître des essais sur Dante dans les revues littéraires américaines, mais ceux-ci ne font aucunement référence à l’allégorie et au symbolisme de son œuvre, et n’évoquent que l’histoire de sa ville, l’histoire romantique de son amour, ses aventures politiques et son exil.
L’intérêt pour Dante s’intensifia entre 1880 et 1890, période où la culture générale fit de grands progrès aux États-Unis. On le constate avec le grand nombre d’écrits publiés sur Dante durant ces années, mais deux choses sont particulièrement importantes: la première, c’est que ces publications viennent de villes comme Chicago, St Louis, St Paul et Denver, ainsi que du Sud et du Far West; la seconde, c’est la contribution des femmes-écrivains américaines, qui ont toujours tenu une place importante dans l’histoire culturelle locale, mais qui dans ce cas, contribuèrent grandement à la célébrité du poète florentin. Elles sont en effet les premières à aborder la philosophie de Dante. L’œuvre de Susan E. Blow, dont les articles furent recueillis et publiés dans un livre intitulé A study on Dante, mérite d’être rappelée. Ce livre représente la première tentative d’un spécialiste américain de Dante d’analyser la structure de la Divine Comédie en ayant pour propos d’explorer en détail la signification philosophique et spirituelle de son allégorie.
La fin du dix-neuvième siècle, du romantisme et les découvertes scientifiques qui marquèrent la vie américaine apportèrent des changements dans la littérature et les arts. La nouvelle tendance était au réalisme et Dante, le héros du romantisme, semblait destiné à perdre la puissante séduction qu’il exerçait sur le grand public. Mais au contraire, l’étude de Dante gagna en profondeur et en intensité dans les cercles intellectuels et dans les instituts universitaires de tout le pays. De nouveaux livres écrits non par des dilettantes, mais par des penseurs de grande réputation trouvèrent un public enthousiaste parmi les intellectuels, et en dépit des changements intervenus dans les idées et dans les goûts, Dante resta, en Amérique, sur le piédestal où l’avaient placé les trois grands savants de Cambridge et leurs successeurs.
Le vingtième siècle
Au vingtième siècle, Dante “is still alive and well”. La “Dante Society” s’est transformée en 1954 en une société par actions la “Dante society of America Inc.” et son rapport annuel est désormais devenu l’un des plus importants instruments de consultation: on y rend compte de la bibliographie des études sur Dante, on y publie des essais, des notes, des interventions et ceux-ci sont souvent d’un intérêt remarquable. À l’université de Harvard, la société possède une riche bibliothèque de littérature sur Dante, la deuxième par ordre d’importance des remarquable États-Unis, derrière celle que la Cornell University a héritée de Daniel Williard Fiske, chercheur et bibliophile. La Société exerce aussi des activités promotionnelles et gère un “Dante Prize” destiné à des mémoires de maîtrise et à des recherches sur Dante.
La présence de Dante dans la culture américaine a désormais des effets remarquables. L’influence de l’écrivain italien s’exerce, par exemple, sur l’œuvre d’un grand nombre de poètes, comme le montre un livre paru il y a quelques années sous le titre The Poet’s Dante, un recueil d’essais écrits par de célèbres poètes du vingtième siècle. Les auteurs de ce recueil, Peter Hawkins (professeur d’Études religieuses à l’Université de Boston) et Rachel Jacoff (professeur de Littérature comparée et d’Études italiennes au Wellesley College) écrivent dans l’introduction que, comme la plus grande partie des lecteurs de Dante, ils entrèrent en contact avec le plus grand des poètes à travers Ezra Pound et Thomas S. Eliot. Lorsqu’ils firent leur master à la faculté d’Anglais, l’italien devint la langue qu’il fallait apprendre pour étudier Dante. Pour eux, Dante était vraiment “le poète souverain”, et c’est justement pour cela qu’ils lisaient en particulier James Merril, Gjertrud Schnackenberg, Charles Wright, Seamus Heaney, des poètes qui avaient des affinités avec Dante qui se sentaient en dette envers lui pour l’inspiration qu’ils en avaient reçue. C’est de là que naquit l’idée de rassembler des essais écrits par des poètes contemporains qui racontent comment ils ont “rencontré” Dante pour la première fois, ce qui les attirés vers lui, ce qui les a tenus à distance et qui disent si ses écrits ont eu une influence directe sur leurs propres travaux. On y trouve des essais d’Ezra Pound, Thomas S. Eliot, Osip Mandelstam, Robert Duncan, Howard Nemerov, Seamus Heaney, Jacqueline Osherow, Robert Pinsky, Rosanna Warren, Daniel Halpern, Mark Doty, le très bel essai de Jorge Luis Borges, et d’autres.

Le Minotaure
Il y a actuellement plus de traductions de Dante en anglais que dans toute autre langue, et les États-Unis produisent plus de traductions de Dante que tout autre pays. Le poète Eliot dit en 1929 que Dante et Shakespeare se partagent le monde moderne: la moitié du monde qui “appartient” à Dante croît d’année en année. En 1989, soixante ans environ après Eliot, l’écrivain Stuart McDougal dit que l’influence de Dante sur les plus grands écrivains du monde moderne a dépassé de loin celle de Shakespeare. En effet, Dante a accompli le crossover. Il a “émigré” du champ littéraire, culturel et universitaire pour passer dans le monde extérieur et il touché à la fois le public cultivé et non cultivé.
Le vingtième siècle est celui des grandes traductions. C’est pour cela qu’y est né un débat qui, en un certain sens, continue encore aujourd’hui: traduction en vers ou en prose? Certains sont hostiles à une traduction anglaise qui utiliserait la terza rima, pour les raisons suivantes: 1) l’anglais est pauvre en rimes; 2) le fait de “faire la terza rima” ne se prête pas à cette langue; 3) en anglais, le vers ne s’adapte pas à la formation constante de la rime.
Traduction trahison. Tout traducteur de Dante sait à quel point c’est vrai. En disant cela, on reconnaît humblement l’extrême difficulté de rendre justice à Dante, considéré par Byron comme «le plus intraduisible des poètes». En effet, tous les traducteurs reconnaissent qu’en cherchant à conserver certains aspects de la poésie, on en perd d’autres dans la traduction, et nombre d’entre eux sont d’accord avec Dorothy Sayers selon laquelle le plus grand compliment que l’on puisse faire à un traducteur de Dante, c’est de dire qu’il a encouragé les lecteurs à lire le poète dans le texte original.
Qu’attend-on d’une traduction? Qu’elle communique le sentiment et le sens de l’œuvre originale. Dans le cas de la Divine Comédie, les opinions sont divisées entre ceux qui affirment que l’esprit et le sens de cette œuvre se communiquent mieux à travers une traduction en vers et ceux qui préfèrent une traduction en prose. De nombreux critiques s’accordent à penser que les deux solutions présentent chacune des avantages. La traduction en prose communique mieux le sens littéral, tandis que la traduction en vers peut communiquer le sens du mouvement et du rythme de la poésie de Dante. Aux États-Unis, on utilise dans l’enseignement de ce chef d’œuvre qu’est la Divine Comédie des éditions bilingues, dans lesquelles le texte original est à la page de gauche et la traduction à la page de droite. Le poète Thomas S. Eliot et d’autres ont déclaré qu’ils avaient appris à lire l’italien grâce à ces éditions.
Les traductions qui ont le plus cours dans les universités américaines
John D. Sinclair (prose, édition bilingue), est encore aujourd’hui l’édition la plus populaire. Sinclair choisit la prose pour atteindre son but qui est de combiner une traduction littérale ou presque du texte italien avec une forme correcte en langue anglaise.
Cette traduction est renommée parce qu’elle est soignée et écrite dans un anglais élégant. Des notes explicatives, considérées par de nombreux professeurs comme “un petit joyau” se trouvent à la fin de chaque chant. Elles contiennent le résumé du chant, dans lequel l’auteur traite la partie historique, les qualités esthétiques en fournissant des éléments de critique. Toujours à la fin de chaque chant, de brèves notes numérotées rappellent certains mots du texte.
Charles S. Singleton (prose, édition bilingue), est une traduction claire et soignée. Chaque partie du poème est en deux volumes, l’un contenant le texte et la traduction et l’autre les commentaires de théologie et de mythologie, l’analyse linguistique, historique et biographique. On n’y trouve pas de résumé de chaque chant.
John Ciardi (en vers), est une traduction populaire, mais qui a suscité des controverses. Ciardi a utilisé des dummy, ou “terza rima” dite défectueuse pour recourir à un anglais idiomatique et en même temps pour communiquer les sensations du poème. La critique lui conteste l’usage de certaines “licences poétiques” non nécessaires.
Mark Musa (Enfer, en vers), est une version très utilisée dans les lycées. Il a choisi une forme poétique sans rime pour obtenir une traduction soignée.
L’université de Harvard utilise la traduction de Jean et Robert Hollander pour l’enseignement de l’Enfer et du Purgatoire, et celle de Mandelbaum pour le Paradis.
Conclusion
Au cours de l’été 1999, la rubrique “Bookend” du New York Times a été entièrement dédiée au créateur de bandes dessinées Seymour Chwast, qui a choisi pour cette édition l’univers de la Divine Comédie. La page fut intitulée: La Divine Comédie de Dante: le Diagramme. Cette amusante représentation des trois règnes a offert aux lecteurs du dimanche de cette rubrique consacrée aux livres une vision schématique de l’œuvre de Dante. Mais on peut se poser une question: pourquoi cette bande dessinée était-elle là, sans explications particulières, et dans un des journaux les plus célèbres et peut-être les plus vendus au monde? Et pourquoi le New York Times présumait-il qu’un lecteur quelconque connaissait le poème?
Le fait est que Dante est connu non seulement de ceux qui ont lu le poème au moins une fois, mais aussi d’un nombre encore plus grand de personnes qui n’en ont pas lu une seule page. Dante est une figure populaire de la culture contemporaine américaine. Par exemple, différents films américains – Clerks (1994), Seven (1995), Dante’s Peak (1997) – font allusion au poème et en tirent leur inspiration. Il y a même un groupe de rock qui a choisi de s’appeler “Divine Comedy”, dans l’idée qu’on se souviendrait facilement de ce nom. Aux États-Unis de nombreux bars et restaurants s’appellent “Dante’s Inferno” et les journalistes emploient fréquemment cette expression pour décrire des situations sociales et politiques particulièrement critiques.
Comme on l’a vu, la célébrité de Dante n’a jamais faibli en sept cents ans, et elle ne faiblira jamais parce que son message est universel et toujours actuel.