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INÉDITS
Tiré du n° 08 - 2006

Le souvenir de l’actuelle communauté des Quatre Saints Couronnés

Nos sœurs, calmes dans la tempête



la communauté monastique des Quatre Saints Couronnés à Rome


Sœur Emilia Umeblo

Sœur Emilia Umeblo

«On entend des rumeurs douloureuses d’une seconde guerre mondiale qui est malheureusement aux portes et dont on peut attendre les conséquences les plus douloureuses [...]». C’est ce que nous trouvons écrit dans les chroniques de notre communauté monastique dans le monastère des Quatre Saints Couronnés à Rome. Nous sommes en 1940. La guerre frappe avec force, même aux portes du monastère, et les religieuses notent: «Comme on sent que le début de la guerre s’approche, nous devons penser à préparer un endroit sûr pour nous réfugier». Et quelque temps après «au son de la sirène, réveillées par ce lugubre son, nous nous rendons toutes au refuge et nous attendons en priant le signal que le danger est passé [...]. Il n’y a plus de tranquillité nulle part».
À partir de ce moment, il est difficile de dire comment ont vécu nos sœurs qui ont passé ces terribles années de guerre. Ce qui est enregistré dans notre Mémorial permet seulement de deviner ce qui se vivait à l’intérieur du monastère en ce temps de grandes épreuves: «On continue avec les angoisses que nous a procurées la grande guerre. Effroi continuel causé par les alarmes nocturnes. Privations de choses nécessaires». «On manque de tout». Le monde était en flammes, la douleur et la violence se répandaient et ces femmes, avec tous leurs frères de l’époque, portaient le poids d’une histoire beaucoup plus grande qu’elles.
Les religieuses qui ont vécu ces années-là ne sont plus parmi nous, mais nous entendons encore dans nos murs l’écho de leurs récits. Leurs mots nous permettent de découvrir la possibilité d’une lecture de l’histoire, celle des grands événements, qui passe à travers la petite expérience, toute personnelle, cachée et silencieuse, qui rend encore plus authentique le vécu commun des hommes et des femmes de ce temps.
Nous qui vivons aujourd’hui ici et qui recueillons l’héritage humain et spirituel de celles qui nous ont précédé, nous savons bien qu’ont trouvé refuge ici des hommes politiques, des patriotes, des déserteurs peut-être, et des familles entières de juifs, y compris les grands parents et les petits enfants. Nos comptes-rendus présentent les noms et les prénoms des hôtes inattendus et surtout l’ordre du Saint-Père, Pie XII, de leur ouvrir les portes de la clôture, de les protéger, de les cacher, de les nourrir en les sauvant de la déportation et d’une mort certaine.
La mère prieure était à l’époque sœur Maria Rita Saporetti, une femme déterminée, intelligente et spirituelle, dotée d’une grande foi et d’une sympathie communicative. Non seulement elle – et la communauté tout entière – ne s’est pas soustraite à la tâche que le Pape et l’Église leur confiait, mais elles ont réussi à créer un climat de véritable accueil et de familiarité avec tous ceux qui franchissaient le seuil de la clôture pour y trouver refuge.
On partageait le peu qu’il y avait à manger «en faisant des miracles»! S’il le fallait, on faisait enfiler des habits religieux à des hommes et à des femmes, on leur faisait endosser le voile et on les accompagnait dans le potager comme s’ils étaient de vraies religieuses au travail. Certains participaient au service de l’autel et de la sacristie. Un bon nombre d’entre eux ont obtenu de faux papiers et de nouveaux noms pour des familles entières, grâce à l’aide de l’entreprenante mère Rita, qui avait un parent employé à la mairie.
Le risque d’être découvertes était toujours très grave et les craintes ne firent que grandir lorsqu’on apprit que les SS avaient fait irruption dans le couvent bénédictin de Saint-Paul-hors-les-Murs.
On marche encore aujourd’hui dans le réfectoire sur une trappe qui s’ouvre sur une petite pièce souterraine; aucune d’entre nous n’y fait vraiment attention, mais nous savons que c’était l’endroit choisi comme cachette pour y conduire les réfugiés en cas de perquisition.
Mais lorsque deux officiers des SS se sont présentés à la grille de la porterie, la détermination de la mère supérieure et des religieuses les a fait résister à leurs argumentations arrogantes et la clôture n’a pas été violée. La frayeur avait été grande et les religieuses, dont la meilleure arme est, comme on le sait, la prière, racontaient fièrement qu’elles avaient eu le dessus, pour la plus grande joie et le soulagement de tout le monde. Ce jour-là, il y a eu fête au couvent.
Aujourd’hui, nous sourions affectueusement en lisant la liste plutôt curieuse de tout ce qui avait été confié à la garde des sœurs: voitures, motos, camions, chevaux, vaches, papier, bicyclettes [...], meubles, linge [...]; tout avait de la valeur et tout était soigneusement caché pour la sauvegarde de ces pauvres gens persécutés par les Allemands qui pillaient tous leurs biens.
Il est sûr que ces années ont été très dures pour tout le monde; la souffrance, le désarroi et l’incertitude de l’avenir semblaient les seuls protagonistes de la vie quotidienne de l’époque.
Et pourtant ici, à l’intérieur de ces hauts murs, il n’était pas rare qu’on retrouve la dignité de la vie; les récits de foi retrouvée, d’amitié, de voisinage fraternel et de solidarité se croisaient dans la simplicité du partage d’une vie faite de silence et de prière, dans une communion qui a eu vaincu toutes les peurs. Ce sont les souvenirs les plus beaux.


La communauté monastique des Augustines
des Quatre Saints Couronnés à Rome


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