SYRIE. Les communautés chrétiennes
État "voyou", refuge des chrétiens
Les conseillers de Bush visaient à le renverser après avoir "libéré" l’Irak. Mais aujourd’hui le régime "baasiste" d’Assad assure la vie ordinaire de communautés chrétiennes de tradition apostolique qui craignent maintenant la contagion irakienne
par Gianni Valente
Près de la porte Bab Kissan se trouve
l’église Saint-Paul. De ce côté, les murs de
Damas rappellent encore la nuit où Saul dut s’enfuir de la
ville, caché dans une corbeille par ses nouveaux amis, pour
échapper à ceux qui voulaient se débarrasser de lui.
L’ancien persécuteur des chrétiens, à peine
baptisé par Ananie après avoir rencontré le Seigneur
sur le chemin de Damas, avait précisément en ce lieu
commencé à «proclamer Jésus Fils de Dieu»
dans les synagogues. C’est pourquoi les juifs de Damas,
scandalisés «allaient jusqu’à garder les portes
de la ville, de jour et de nuit, pour pouvoir le tuer».
Si le Damas d’alors était devenu pour Paul un lieu peu sûr et dangereux, il semble que, depuis pas mal de temps, pour les nombreuses personnes qui portent le nom du Christ, ce soit exactement le contraire. Il y a au moins un siècle qu’au Moyen-Orient les chrétiens en fuite vont se réfugier à Damas et dans les autres villes de Syrie. Les chrétiens irakiens qui sont arrivés pour échapper aux violences et aux persécutions de leur pays en proie à la folie ne sont que les derniers de la série. C’était déjà arrivé aux Arméniens qui, en 1915, fuyaient les massacres fomentés par les Jeunes Turcs en Anatolie, puis aux assyriens qui fuyaient l’Irak dans les années Trente, quand le nouvel État indépendant réprimait dans le sang leurs aspirations sécessionnistes (excitées par les fausses promesses du précédent protectorat britannique).
C’est un paradoxe géopolitique éloquent mais totalement passé sous silence que l’État appartenant jusqu’à présent, selon l’administration Bush, au fameux “Axe du Mal” se trouve être une sorte de refuge pour les chrétiens du Moyen-Orient. Une “vocation” qui naît avant tout d’un cocktail de circonstances fortuites de l’histoire ancienne et récente et qui explique, au moins en partie, le caractère varié de la chrétienté présente en Syrie. Cette chrétienté est en effet un véritable kaléidoscope de rites et de traditions (environ un million de fidèles sur presque vingt millions d’habitants, parmi lesquels on compte onze hiérarchies et communautés diverses, trois patriarches d’Églises orientales qui ont leur siège à Damas, ville qui est, de fait et consciemment, l’héritière du Siège apostolique d’Antioche).

De saint Paul aux Français
Après Bethléem, Nazareth et Jérusalem, les plus importants lieux de pèlerinage du Moyen-Orient se trouvent en Syrie: ainsi, par exemple, le sanctuaire rupestre Sainte-Thècle, la disciple de Paul, ou le sanctuaire de Notre-Dame de Saidnaya, qui conserve jalousement, sous clef, une icône attribuée à Luc. Des lieux de prière qui remontent au IVe et au Ve siècle, dans lesquels on entre pieds nus, comme dans les mosquées. À l’ouest d’Alep, les ruines de milliers d’églises disséminées dans les fameuses quatre-vingt-dix “villes mortes” témoignent de l’épanouissement triomphant de la Syrie chrétienne de tradition antiochienne, rapidement remis en cause par l’implantation de la doctrine monophysite que les chrétiens de langue syriaque embrassèrent, entre autres pour se distinguer du point de vue religieux des dominateurs byzantins. Au septième siècle, quand avec les Omeyyades Damas devint la capitale du premier empire islamique, le nouveau pouvoir fit une large place aux chrétiens arabes et arabisés de Syrie. Saint Jean Damascène, fils d’un fonctionnaire du calife de Damas, est l’exemple le plus célèbre de cette importance persistante de la communauté chrétienne englobée dans la civilisation islamique naissante. «Ceux qui demeurent fidèles à leur Église s’arabisent massivement […]. C’est grâce aux chrétiens de Syrie que les conquérants entrent en contact avec la pensée antique et en recueillent l’immense héritage» (J. P. Valognes, Vie et mort des chrétiens d’Orient, Fayard, Paris 1995, p. 704). La vie des chrétiens devint plus difficile avec l’avènement des Abbassides et plus dure encore après les croisades, quand ils subirent les représailles féroces des mamelouks. La longue période des Ottomans est elle aussi ponctuée de violences et de pogroms antichrétiens qui explosent surtout quand «les chrétiens apparaissent comme l’occasion des ingérences européennes» (ibid. p. 707). Mais dans les périodes tranquilles les chrétiens vivaient, dans la prospérité, de leurs activités commerciales et intellectuelles. À la fin du XIXe siècle, sous la domination turque, les typographies chrétiennes et les textes en arabe qu’elles publient sont un des facteurs qui favorisent la renaissance culturelle et politique de l’“arabité”, laquelle débouchera sur le mouvement pour l’indépendance nationale. Après la Première Guerre mondiale, la période du mandat français, qui a débuté en 1921, imprimera un caractère original et durable au rapport entre communautés chrétiennes et pouvoir politique en Syrie. Tandis qu’au Liban la puissance mandataire cherche à favoriser la création d’un État chrétien, cristallisant les rapports de force entre les confessions religieuses dans une répartition statique du pouvoir, en Syrie, où les chrétiens sont une minorité, c’est la voie, par certains aspects opposée, qui est suivie. La Constitution de 1930, inspirée en partie par le juriste chrétien Edmond Rabbath, estompe dans l’unanimisme arabe les fractures confessionnelles et diminue les risques de conflit religieux, en prescrivant la totale neutralité du pouvoir civil à l’égard des différentes communautés religieuses. Un modèle “laïcisant” qui représentera pour les chrétiens une véritable protection. Quand, en 1943, arrive l’indépendance, les milieux musulmans réclament l’abolition des “décrets de laïcisation” introduits durant le mandat. La nouvelle Constitution élaborée au début des années Cinquante, ne définit pas l’islam, malgré les pressions des Frères musulmans, comme religion d’État et se limite à prescrire comme nécessaire l’appartenance du président à la religion islamique. Durant ces années, les chrétiens qui se sont déclarés en faveur de l’indépendance nationale jouent un rôle politique de grande importance: Fares al-Khoury, déjà leader politique chrétien durant le mandat, est élu par deux fois (1945 et 1954) président du Conseil (ce qui aurait été impensable en Irak ou en Égypte).

La variante alaouite
À partir de la fin des années Quarante, le nationalisme panarabe sécularisant – dans l’élaboration duquel des penseurs chrétiens syriens et libanais comme Michel Aflaq et Antoun Saadé ont joué un rôle-clef – devient l’idéologie officielle des gouvernements militaires éphémères qui se succèdent jusqu’à celui qu’instaure de façon stable le général Hafez al-Assad en 1970. Sous Assad, le socialisme militaire, dont le parti Baas est le pivot, redéfinit sur cette base doctrinale les rapports avec les communautés religieuses: laïcisation de la vie publique, interdiction formelle des discriminations fondées sur la religion, exaltation de l’identité arabo-syrienne comme critère exclusif fondant l’unité nationale, soumission des particularismes religieux à cette identité. Avec le Liban, la Syrie est aujourd’hui le seul pays arabe où l’islam n’est pas formellement déclaré religion d’État par la Constitution et où la religion n’est pas mentionnée sur la carte d’identité des citoyens.
L’option laïcisante et a-confessionnelle du régime s’explique aussi par des raisons d’opportunité politique. La nomenklatura qui a monopolisé le pouvoir avec Hafez al-Assad – et qui continue à le gérer sous son fils Bachar qui lui a “succédé” en 2000 à la présidence du pays – a été recrutée en bonne partie à l’intérieur de la communauté alaouite, le groupe islamique chiite ésotérique, minoritaire, considéré comme hétérodoxe par la majorité sunnite. Ce bloc de pouvoir a adopté la nationalisme panarabe comme justification idéologique d’une hégémonie difficilement justifiable selon les critères de légitimité “islamiques”. Et il n’a pas hésité dans le passé à réprimer dans le sang les symptômes de contagion intégriste qui risquaient d’embraser la majorité sunnite. On n’a certainement pas oublié à Hama, la forteresse traditionnelle du radicalisme islamique, le temps où l’insurrection, qui avait explosé en 1982 contre le régime (accusé d’être “athée” et “pro-communiste” par les rebelles sunnites) fut écrasée par l’intervention de l’artillerie et de l’aviation qui rasèrent au sol le quartier central – à commencer par les mosquées – et firent vingt mille morts.
Les chrétiens ont eux aussi payé leur tribut à l’idéologie étatiste et autoritaire du régime. Déjà en 1967 les écoles chrétiennes ont été nationalisées, les écoles catholiques en particulier qui, se raidissant dans leur refus de tout compromis avec les prétentions dirigistes du gouvernement, condamnèrent à disparaître un patrimoine éducatif et culturel extrêmement précieux. La politique économique de type étatiste en vigueur depuis plus de trente ans a frustré les aspirations professionnelles et économiques de beaucoup de chrétiens appartenant traditionnellement à l’élite bourgeoise, poussant de nombreux clans de familles chrétiennes influentes à émigrer. Et toute la vie associative et l’utilisation des biens ecclésiastiques s’opèrent sous l’étroite surveillance de l’État. Les chefs des Églises sont même tenus à faire une déposition devant les services de sécurité chaque fois qu’ils reviennent d’un voyage à l’étranger. Mais à l’intérieur de ces limites, le mélange d’idéologie nationaliste “laïque” et de pouvoir accaparé par une minorité islamique marginale continue à représenter une circonstance fortuite qui, de fait, facilite la vie ordinaire des communautés chrétiennes en Syrie.
Il n’existe en Syrie aucune restriction à la libre expression des pratiques et des dévotions chrétiennes. Messes, processions, pèlerinages, colonies de vacances, conférences, cours de catéchisme, et même scoutisme confessionnel se déroulent dans les villes et les villages sans la discrétion excessive, sans la dissimulation timide qui marquent les manifestations extérieures et publiques de la foi chrétienne dans d’autres pays à majorité musulmane. Les solennités chrétiennes de Noël et de Pâques – celles des catholiques latins comme celles des chrétiens orientaux – sont des jours de fête dans tout le pays. Dans les quartiers chrétiens, aux carrefours et sur les façades des maisons, l’on peut voir de petits édicules marials et des crucifix. Les églises comme les mosquées sont exemptées du paiement des services publics gérés par l’État, lequel consent, par ailleurs, des matériaux au prix de revient pour la construction et la restauration des édifices religieux. En juin dernier, un décret présidentiel a donné aux communautés catholiques la possibilité de régler des questions de droit privé familial et d’héritage selon des normes et des critères non conformes à la législation de dérivation coranique en vigueur auprès de la majorité des musulmans. Vers la mi-décembre, Benoît XVI, dans son discours à l’ambassadeur syrien près le Saint-Siège, a parlé de la Syrie comme d’un exemple unique au monde «de coexistence pacifique et de tolérance entre les adeptes des différentes religions» et il s’est félicité de «la législation récemment introduite par le gouvernement syrien pour reconnaître le statut juridique des Églises présentes dans [ce] pays».

Ombres irakiennes
Mais maintenant, le panarabisme “laïque” nationaliste, après avoir perdu, à l’avantage du radicalisme islamique, toute force de mobilisation politique dans le reste du monde arabe, semble soumis lui aussi à de fortes pressions dans son dernier retranchement syrien. Il y a longtemps que le régime baasiste a cessé de se montrer indifférent en matière religieuse. En Syrie aussi la renaissance islamique modifie en profondeur le vécu social quotidien. Ferveur religieuse des jeunes générations, multiplication exorbitante des mosquées et de leurs bruyants haut-parleurs, floraison de confraternités et de centres culturels islamiques, prolifération des écoles coraniques naguère interdites, diffusion à rythme exponentiel du voile féminin, lectures coraniques enregistrées sur cassettes et diffusées sur les autocars publics de long parcours par des chauffeurs dévots. Le gouvernement s’efforce d’endiguer l’islamisation de la vie collective par une politique de concorde interconfessionnelle qui exige de la part des leaders religieux un alignement plein et constant. En Syrie plus qu’ailleurs, les réactions officielles des chefs musulmans au discours que Benoît XVI a tenu à Ratisbonne ont paru l’expression d’un détachement intellectuel et d’une modération “académique”. Mais la catastrophe irakienne suscite dans l’esprit des minorités chrétiennes des comparaisons inquiétantes. Le père Pierre Masri, directeur de la Bibliothèque spirituelle d’Alep nous confie: «Les chrétiens d’ici ont entendu de la bouche de nos frères qui ont fui l’Irak des histoires terribles, des abîmes de férocité que personne jusqu’à présent n’aurait pu imaginer. Et tout le monde voit bien que les facteurs à l’œuvre dans le scénario irakien avant la guerre sont aussi présents dans la situation actuelle en Syrie. Ici aussi il y a des sunnites, des alaouites, des chiites, des kurdes. Ici aussi il y a des indices d’infection intégriste, une infection maîtrisée jusqu’à présent par les appareils de sécurité. Ici aussi il y a une direction politique qui est depuis toujours dans le collimateur des États-Unis…».
À la fin de 2003, à quelques mois de la “libération” de l’Irak, les deux Chambres du Parlement américain avaient voté des sanctions contre la Syrie, accusant Damas de «soutenir le terrorisme» et mettant en accusation la politique syrienne au Liban. Durant ces mois-là, l’administration Bush déclarait qu’elle misait sur «un changement en Syrie». Le “prince des ténèbres” Richard Perle, alors président du Defense Policy Board et grand stratège néo-conservateur de la politique étrangère des États-Unis, avait suggéré d’envoyer en Syrie les troupes américaines qui avaient abattu le régime irakien. En 2004, alors que l’on posait les bases de la substantielle indépendance du Kurdistan irakien, les Kurdes de Syrie, avec un sens éloquent de l’opportunité, allumaient des foyers insurrectionnels dans le Nord-est du pays.
Maintenant que la ligne néo-conservatrice de la politique américaine semble en passe de disparaître et qu’entre la Syrie et les États-Unis des canaux directs de dialogue s’ouvrent à nouveau à l’occasion des sommets sur la tragique situation en Irak (celui du 10 mars dernier et celui qui est prévu pour le 10 avril), les chrétiens de Syrie se sentent eux aussi concernés par l’évolution des choses. «Ils savent bien», raconte don Masri, «qu’ils seraient les premiers à payer la déstabilisation politique du pays provoquée de l’extérieur. Et ils répètent tous la même chose: si nous devons choisir entre la démocratie et la vie, nous choisissons la vie».
Si le Damas d’alors était devenu pour Paul un lieu peu sûr et dangereux, il semble que, depuis pas mal de temps, pour les nombreuses personnes qui portent le nom du Christ, ce soit exactement le contraire. Il y a au moins un siècle qu’au Moyen-Orient les chrétiens en fuite vont se réfugier à Damas et dans les autres villes de Syrie. Les chrétiens irakiens qui sont arrivés pour échapper aux violences et aux persécutions de leur pays en proie à la folie ne sont que les derniers de la série. C’était déjà arrivé aux Arméniens qui, en 1915, fuyaient les massacres fomentés par les Jeunes Turcs en Anatolie, puis aux assyriens qui fuyaient l’Irak dans les années Trente, quand le nouvel État indépendant réprimait dans le sang leurs aspirations sécessionnistes (excitées par les fausses promesses du précédent protectorat britannique).
C’est un paradoxe géopolitique éloquent mais totalement passé sous silence que l’État appartenant jusqu’à présent, selon l’administration Bush, au fameux “Axe du Mal” se trouve être une sorte de refuge pour les chrétiens du Moyen-Orient. Une “vocation” qui naît avant tout d’un cocktail de circonstances fortuites de l’histoire ancienne et récente et qui explique, au moins en partie, le caractère varié de la chrétienté présente en Syrie. Cette chrétienté est en effet un véritable kaléidoscope de rites et de traditions (environ un million de fidèles sur presque vingt millions d’habitants, parmi lesquels on compte onze hiérarchies et communautés diverses, trois patriarches d’Églises orientales qui ont leur siège à Damas, ville qui est, de fait et consciemment, l’héritière du Siège apostolique d’Antioche).

Des pèlerins musulmans se reposent au pied de la Coupole des Horloges, dans la cour de la mosquée des Omeyyades
Après Bethléem, Nazareth et Jérusalem, les plus importants lieux de pèlerinage du Moyen-Orient se trouvent en Syrie: ainsi, par exemple, le sanctuaire rupestre Sainte-Thècle, la disciple de Paul, ou le sanctuaire de Notre-Dame de Saidnaya, qui conserve jalousement, sous clef, une icône attribuée à Luc. Des lieux de prière qui remontent au IVe et au Ve siècle, dans lesquels on entre pieds nus, comme dans les mosquées. À l’ouest d’Alep, les ruines de milliers d’églises disséminées dans les fameuses quatre-vingt-dix “villes mortes” témoignent de l’épanouissement triomphant de la Syrie chrétienne de tradition antiochienne, rapidement remis en cause par l’implantation de la doctrine monophysite que les chrétiens de langue syriaque embrassèrent, entre autres pour se distinguer du point de vue religieux des dominateurs byzantins. Au septième siècle, quand avec les Omeyyades Damas devint la capitale du premier empire islamique, le nouveau pouvoir fit une large place aux chrétiens arabes et arabisés de Syrie. Saint Jean Damascène, fils d’un fonctionnaire du calife de Damas, est l’exemple le plus célèbre de cette importance persistante de la communauté chrétienne englobée dans la civilisation islamique naissante. «Ceux qui demeurent fidèles à leur Église s’arabisent massivement […]. C’est grâce aux chrétiens de Syrie que les conquérants entrent en contact avec la pensée antique et en recueillent l’immense héritage» (J. P. Valognes, Vie et mort des chrétiens d’Orient, Fayard, Paris 1995, p. 704). La vie des chrétiens devint plus difficile avec l’avènement des Abbassides et plus dure encore après les croisades, quand ils subirent les représailles féroces des mamelouks. La longue période des Ottomans est elle aussi ponctuée de violences et de pogroms antichrétiens qui explosent surtout quand «les chrétiens apparaissent comme l’occasion des ingérences européennes» (ibid. p. 707). Mais dans les périodes tranquilles les chrétiens vivaient, dans la prospérité, de leurs activités commerciales et intellectuelles. À la fin du XIXe siècle, sous la domination turque, les typographies chrétiennes et les textes en arabe qu’elles publient sont un des facteurs qui favorisent la renaissance culturelle et politique de l’“arabité”, laquelle débouchera sur le mouvement pour l’indépendance nationale. Après la Première Guerre mondiale, la période du mandat français, qui a débuté en 1921, imprimera un caractère original et durable au rapport entre communautés chrétiennes et pouvoir politique en Syrie. Tandis qu’au Liban la puissance mandataire cherche à favoriser la création d’un État chrétien, cristallisant les rapports de force entre les confessions religieuses dans une répartition statique du pouvoir, en Syrie, où les chrétiens sont une minorité, c’est la voie, par certains aspects opposée, qui est suivie. La Constitution de 1930, inspirée en partie par le juriste chrétien Edmond Rabbath, estompe dans l’unanimisme arabe les fractures confessionnelles et diminue les risques de conflit religieux, en prescrivant la totale neutralité du pouvoir civil à l’égard des différentes communautés religieuses. Un modèle “laïcisant” qui représentera pour les chrétiens une véritable protection. Quand, en 1943, arrive l’indépendance, les milieux musulmans réclament l’abolition des “décrets de laïcisation” introduits durant le mandat. La nouvelle Constitution élaborée au début des années Cinquante, ne définit pas l’islam, malgré les pressions des Frères musulmans, comme religion d’État et se limite à prescrire comme nécessaire l’appartenance du président à la religion islamique. Durant ces années, les chrétiens qui se sont déclarés en faveur de l’indépendance nationale jouent un rôle politique de grande importance: Fares al-Khoury, déjà leader politique chrétien durant le mandat, est élu par deux fois (1945 et 1954) président du Conseil (ce qui aurait été impensable en Irak ou en Égypte).

De jeunes garçons au travail dans le souk al-Bzouriyé de Damas
À partir de la fin des années Quarante, le nationalisme panarabe sécularisant – dans l’élaboration duquel des penseurs chrétiens syriens et libanais comme Michel Aflaq et Antoun Saadé ont joué un rôle-clef – devient l’idéologie officielle des gouvernements militaires éphémères qui se succèdent jusqu’à celui qu’instaure de façon stable le général Hafez al-Assad en 1970. Sous Assad, le socialisme militaire, dont le parti Baas est le pivot, redéfinit sur cette base doctrinale les rapports avec les communautés religieuses: laïcisation de la vie publique, interdiction formelle des discriminations fondées sur la religion, exaltation de l’identité arabo-syrienne comme critère exclusif fondant l’unité nationale, soumission des particularismes religieux à cette identité. Avec le Liban, la Syrie est aujourd’hui le seul pays arabe où l’islam n’est pas formellement déclaré religion d’État par la Constitution et où la religion n’est pas mentionnée sur la carte d’identité des citoyens.
L’option laïcisante et a-confessionnelle du régime s’explique aussi par des raisons d’opportunité politique. La nomenklatura qui a monopolisé le pouvoir avec Hafez al-Assad – et qui continue à le gérer sous son fils Bachar qui lui a “succédé” en 2000 à la présidence du pays – a été recrutée en bonne partie à l’intérieur de la communauté alaouite, le groupe islamique chiite ésotérique, minoritaire, considéré comme hétérodoxe par la majorité sunnite. Ce bloc de pouvoir a adopté la nationalisme panarabe comme justification idéologique d’une hégémonie difficilement justifiable selon les critères de légitimité “islamiques”. Et il n’a pas hésité dans le passé à réprimer dans le sang les symptômes de contagion intégriste qui risquaient d’embraser la majorité sunnite. On n’a certainement pas oublié à Hama, la forteresse traditionnelle du radicalisme islamique, le temps où l’insurrection, qui avait explosé en 1982 contre le régime (accusé d’être “athée” et “pro-communiste” par les rebelles sunnites) fut écrasée par l’intervention de l’artillerie et de l’aviation qui rasèrent au sol le quartier central – à commencer par les mosquées – et firent vingt mille morts.
Les chrétiens ont eux aussi payé leur tribut à l’idéologie étatiste et autoritaire du régime. Déjà en 1967 les écoles chrétiennes ont été nationalisées, les écoles catholiques en particulier qui, se raidissant dans leur refus de tout compromis avec les prétentions dirigistes du gouvernement, condamnèrent à disparaître un patrimoine éducatif et culturel extrêmement précieux. La politique économique de type étatiste en vigueur depuis plus de trente ans a frustré les aspirations professionnelles et économiques de beaucoup de chrétiens appartenant traditionnellement à l’élite bourgeoise, poussant de nombreux clans de familles chrétiennes influentes à émigrer. Et toute la vie associative et l’utilisation des biens ecclésiastiques s’opèrent sous l’étroite surveillance de l’État. Les chefs des Églises sont même tenus à faire une déposition devant les services de sécurité chaque fois qu’ils reviennent d’un voyage à l’étranger. Mais à l’intérieur de ces limites, le mélange d’idéologie nationaliste “laïque” et de pouvoir accaparé par une minorité islamique marginale continue à représenter une circonstance fortuite qui, de fait, facilite la vie ordinaire des communautés chrétiennes en Syrie.
Il n’existe en Syrie aucune restriction à la libre expression des pratiques et des dévotions chrétiennes. Messes, processions, pèlerinages, colonies de vacances, conférences, cours de catéchisme, et même scoutisme confessionnel se déroulent dans les villes et les villages sans la discrétion excessive, sans la dissimulation timide qui marquent les manifestations extérieures et publiques de la foi chrétienne dans d’autres pays à majorité musulmane. Les solennités chrétiennes de Noël et de Pâques – celles des catholiques latins comme celles des chrétiens orientaux – sont des jours de fête dans tout le pays. Dans les quartiers chrétiens, aux carrefours et sur les façades des maisons, l’on peut voir de petits édicules marials et des crucifix. Les églises comme les mosquées sont exemptées du paiement des services publics gérés par l’État, lequel consent, par ailleurs, des matériaux au prix de revient pour la construction et la restauration des édifices religieux. En juin dernier, un décret présidentiel a donné aux communautés catholiques la possibilité de régler des questions de droit privé familial et d’héritage selon des normes et des critères non conformes à la législation de dérivation coranique en vigueur auprès de la majorité des musulmans. Vers la mi-décembre, Benoît XVI, dans son discours à l’ambassadeur syrien près le Saint-Siège, a parlé de la Syrie comme d’un exemple unique au monde «de coexistence pacifique et de tolérance entre les adeptes des différentes religions» et il s’est félicité de «la législation récemment introduite par le gouvernement syrien pour reconnaître le statut juridique des Églises présentes dans [ce] pays».

Gestes de dévotion musulmane devant le mausolée de saint Jean Baptiste, dans la mosquée des Omeyyades
Mais maintenant, le panarabisme “laïque” nationaliste, après avoir perdu, à l’avantage du radicalisme islamique, toute force de mobilisation politique dans le reste du monde arabe, semble soumis lui aussi à de fortes pressions dans son dernier retranchement syrien. Il y a longtemps que le régime baasiste a cessé de se montrer indifférent en matière religieuse. En Syrie aussi la renaissance islamique modifie en profondeur le vécu social quotidien. Ferveur religieuse des jeunes générations, multiplication exorbitante des mosquées et de leurs bruyants haut-parleurs, floraison de confraternités et de centres culturels islamiques, prolifération des écoles coraniques naguère interdites, diffusion à rythme exponentiel du voile féminin, lectures coraniques enregistrées sur cassettes et diffusées sur les autocars publics de long parcours par des chauffeurs dévots. Le gouvernement s’efforce d’endiguer l’islamisation de la vie collective par une politique de concorde interconfessionnelle qui exige de la part des leaders religieux un alignement plein et constant. En Syrie plus qu’ailleurs, les réactions officielles des chefs musulmans au discours que Benoît XVI a tenu à Ratisbonne ont paru l’expression d’un détachement intellectuel et d’une modération “académique”. Mais la catastrophe irakienne suscite dans l’esprit des minorités chrétiennes des comparaisons inquiétantes. Le père Pierre Masri, directeur de la Bibliothèque spirituelle d’Alep nous confie: «Les chrétiens d’ici ont entendu de la bouche de nos frères qui ont fui l’Irak des histoires terribles, des abîmes de férocité que personne jusqu’à présent n’aurait pu imaginer. Et tout le monde voit bien que les facteurs à l’œuvre dans le scénario irakien avant la guerre sont aussi présents dans la situation actuelle en Syrie. Ici aussi il y a des sunnites, des alaouites, des chiites, des kurdes. Ici aussi il y a des indices d’infection intégriste, une infection maîtrisée jusqu’à présent par les appareils de sécurité. Ici aussi il y a une direction politique qui est depuis toujours dans le collimateur des États-Unis…».
À la fin de 2003, à quelques mois de la “libération” de l’Irak, les deux Chambres du Parlement américain avaient voté des sanctions contre la Syrie, accusant Damas de «soutenir le terrorisme» et mettant en accusation la politique syrienne au Liban. Durant ces mois-là, l’administration Bush déclarait qu’elle misait sur «un changement en Syrie». Le “prince des ténèbres” Richard Perle, alors président du Defense Policy Board et grand stratège néo-conservateur de la politique étrangère des États-Unis, avait suggéré d’envoyer en Syrie les troupes américaines qui avaient abattu le régime irakien. En 2004, alors que l’on posait les bases de la substantielle indépendance du Kurdistan irakien, les Kurdes de Syrie, avec un sens éloquent de l’opportunité, allumaient des foyers insurrectionnels dans le Nord-est du pays.
Maintenant que la ligne néo-conservatrice de la politique américaine semble en passe de disparaître et qu’entre la Syrie et les États-Unis des canaux directs de dialogue s’ouvrent à nouveau à l’occasion des sommets sur la tragique situation en Irak (celui du 10 mars dernier et celui qui est prévu pour le 10 avril), les chrétiens de Syrie se sentent eux aussi concernés par l’évolution des choses. «Ils savent bien», raconte don Masri, «qu’ils seraient les premiers à payer la déstabilisation politique du pays provoquée de l’extérieur. Et ils répètent tous la même chose: si nous devons choisir entre la démocratie et la vie, nous choisissons la vie».