Nova et vetera
par le cardinal José Saraiva Martins cmf

Il y a dans la révélation chrétienne une donnée majeure: c’est le Novum! Elle dit à l’homme, sous toutes les formes possibles, quelque chose qu’il ne savait pas, qu’il n’aurait jamais pu imaginer. Le théologien Ratzinger a observé que «le processus créatif constitue toujours un processus réceptif; [...] sur la longueur d’onde de la Révélation, le modelage créatif n’est devenu possible que sous forme de réception»1.
Ce qui veut dire que la décision prise par les pères d’Israël en faveur d’un Dieu personnel et transcendant, ou la confession de l’Église selon laquelle Dieu est communion trinitaire de personnes, ne répond pas à l’origine à une initiative humaine, fruit d’une invention culturelle, mais implique nécessairement un don, une réception et aussi, pour cela même, une véritable initiative historique de la part de Dieu à l’égard de l’homme.
Cet aspect de nouveauté absolue de l’identité de Dieu, qui, en se révélant, fait entrevoir à l’homme une dimension totalement neuve, apparaît constamment dans la lecture que l’actuel Pontife a donnée de la Bible et selon laquelle l’idée de personne est un don qui s’ouvre à nous avec la révélation de Dieu: «Elle nous introduit dans cette intimité de Jésus, dans laquelle Il n’admet que ses amis. Elle montre Jésus du point de vue de cette expérience d’amitié qui permet de regarder dans ce qu’il y a d’intime, elle est une invitation à entrer dans cette intimité»2.
De manière semblable, il faut aussi souligner le fait que non seulement l’idée de personne est le fruit de la Révélation, mais aussi qu’elle représente l’une des expressions les plus significatives de cette révolution sémantique et linguistique que le christianisme a été capable d’opérer.
Que l’on pense, à ce propos, à la contribution apportée par Tertullien à la réflexion théologique, à travers surtout la création d’un langage théologique; Ratzinger dit à ce sujet: «Tertullien a transformé le latin en langue théologique et il a rapidement su formuler, avec une maîtrise presque inexplicable, une terminologie théologique [...] des siècles durent encore passer avant que cette expression pût être accueillie et complétée, y compris sur le plan spirituel»3. Tout aussi significatif est ce qui est dit de l’origine de l’idée de personne. «Pour répondre à ces deux interrogations de fond (qui est Dieu et qui est le Christ), qui se posèrent dès que fut introduite dans la foi la réflexion, cette dernière a utilisé le terme de prósopon = personne, qui tenait jusque là une place insignifiante dans la philosophie ou qui n’était pas utilisé du tout; il lui fut donné une nouvelle signification, et une nouvelle dimension de la pensée humaine se laissa entrevoir»4.
Certes, la force de nouveauté de l’événement chrétien ne se borne pas à l’aspect linguistique, mais c’est à travers ce dernier qu’elle a traduit une poussée de nouveauté culturelle encore plus marquée. Si la tradition chrétienne de l’exégèse prosopographique exprimait une nouveauté littéraire, l’introduction de la catégorie de relation et de celle de personne opérée par les Pères, et surtout par Augustin, montrent bien à quel point ont été bouleversés les anciens paramètres culturels d’un monde profondément marqué par la pensée classique.
Il suffit dans ce cas, de se référer aux thèses de dogmatique trinitaire que le théologien qui occupe actuellement le siège de Pierre a formulées et dans lesquelles il déclare que le paradoxe d’un seul Être en trois Personnes met de l’ordre dans le problème de l’unité et de la multiplicité; de plus, ce paradoxe est subordonné au problème de l’absolu et du relatif, et il met en relief le caractère absolument intratrinitaire de ce dernier. Enfin ce paradoxe est fonction du concept de personne5. Par conséquent, la simple admission qu’à côté de la substance, se trouve aussi, comme forme également originale de l’être, la relation (la personne en Dieu est, constitutionnellement, relation), recèle une authentique révolution du monde: c’est la fin de la suprématie de la pensée centrée sur la substance: «La relation est découverte comme modalité primitive et équipollente»6.
Tout ceci a rendu possible et rend de nouveau possible le dépassement de ce que nous appelons “pensée objectivante”, dans la mesure où est proposé un nouveau niveau de l’être. Selon toute probabilité, a observé notre auteur, «il faudra aussi dire que la tâche assignée à la pensée par ces circonstances, est en fait bien loin d’avoir été accomplie, même si la pensée moderne dépend des perspectives ouvertes ici, sans lesquelles elle ne serait même pas imaginable [...]. Je crois qu’en suivant le déroulement de cette lutte [...] on peut voir quel énorme travail et quelle mutation de pensée se trouvent derrière ce concept de personne qui, tel qu’il est présenté, est tout à fait étranger à l’esprit grec et latin; il n’est pas pensé en termes substantiels, mais du point de vue existentiel»7.
La théologie de celui qui s’est défini «un humble travailleur dans la vigne du Seigneur» pourrait être définie comme la capacité de ramener toujours tout à son origine, au point génétique. En effet, «le concept de personne est né de deux questions qui se sont imposées dès l’origine à la pensée chrétienne comme des problèmes centraux; et ces deux interrogations, les voici: qu’est-ce que Dieu et qui est le Christ?»8.
À l’intérieur du discours christologique, l’idée de personne se révèle d’une importance capitale. Au moment même où Ratzinger parle de théologie de l’Incarnation et de théologie de la Croix, ou bien lorsqu’il analyse la christologie, en tant que doctrine sur l’être du Christ, et la sotériologie, il apparaît évident que l’idée christologique de personne comme relation permet de sortir de l’impasse de la séparation des itinéraires sur laquelle la théologie chrétienne a tant de fois buté. En effet, c’est justement la compréhension relationnelle de l’être personnel du Christ qui permet de faire confluer de manière naturelle la théologie de l’Incarnation dans la théologie de la Croix et vice-versa; de même que la conscience de l’identité entre personne et œuvre dans le Christ, (la personne n’a pas la relation, mais elle est relation) permet de formuler une christologie dans une perspective sotériologique et une sotériologie correctement fondée9.
Je conclus encore par une pensée de Ratzinger dont la valeur apparaît particulièrement actuelle: «Dieu, en se fondant sur l’autocompréhension de la foi, se dénomme lui-même, il exprime son intime essence et il se rend nommable, en s’abandonnant à l’homme au point de se laisser nommer par lui»10. Dieu, en Jésus par le don du Saint-Esprit, se fait appeler Abbà, Père, et Il nous introduit dans Sa divine intimité. «L’Apocalypse parle de l’antagoniste de Dieu, de la Bête. Cet animal [...] n’a pas de nom, mais il porte un numéro [...] il est un numéro et il transforme en numéro. Ce que cela signifie, nous l’avons vécu dans les camps de concentration dont l’horreur vient de ce qu’ils effacent le visage, qu’ils transforment en numéro. L’homme devient une fonction. [...] Dieu, en revanche, a un nom et appelle chacun par son nom. Il est une personne et cherche la personne; il a un visage et il cherche notre visage; il a un cœur et il cherche notre cœur. Pour Lui, nous ne sommes pas une fonction!»11.

Benoît XVI avec son frère Georg en visite à l’église paroissiale Sankt Oswald, à Marktl am Inn, son village natal, le 11 septembre 2006
Le chant unanime de l’Église nous rapproche dans l’affection et la dévotion pour le successeur de Pierre que la Providence a su nous donner: «Dominus conservet eum et vivificet eum...».
Notes
1 J. Ratzinger, Introduzione al cristianesimo. Lezioni sul Simbolo apostolico, Queriniana, Brescia 200715, p. 87-88.
2 Idem, Guardare al Crocifisso, Jaca Book, Milan 1992, p. 21.
3 Idem, Dogma e predicazione, Queriniana, Brescia 20052, p. 174.
4 Ibid., p. 173.
5 Cf. idem, Introduzione al cristianesimo, op. cit., p. 135-138.
6 Ibid., p. 141.
7 Idem, Dogma e predicazione, op. cit., p. 183.
8 Ibid., p. 173.
9 Cf. idem, Introduzione al cristianesimo, op. cit., pp. 180-185.
10 Ibid., p. 95.
11 Idem, Il Dio di Gesù Cristo, Queriniana, Brescia 20063, p. 20-21.
12 J. Ratzinger/Benedetto XVI, Vi ho chiamati amici. La compagnia nel cammino della fede, San Paolo, Cinisello Balsamo 2006, p. 31-32.
13 Epistola 48, 3 (CSEL 3/2, 607).