Un enseignement ferme et rigoureux tout imprégné de joie
par le cardinal Georges Cottier op

Cette œuvre représente sans aucun doute une préparation disposée par la Providence et appropriée à la succession de Jean Paul II, un Pape d’une stature humaine et spirituelle exceptionnelle. Dans cette succession, nous avons tous perçu que nous étions en train de vivre un moment favorable, un kairós dans la vie de l’Église du Christ.
L’anniversaire de Benoît XVI nous offre l’occasion de méditer sur la signification de ce kairós et d’écouter ainsi ce que l’Esprit dit à l’Église.
Benoît XVI lui-même, en considérant le témoignage de Jean Paul II, déclare que son prédécesseur nous laisse «une Église plus courageuse, plus libre, plus jeune. Une Église qui, selon son enseignement et son exemple, regarde le passé avec sérénité et n’a pas peur de l’avenir» (message du 20 avril 2005). Ce thème sera développé dans la liturgie du 24 avril suivant.
L’Église est jeune. Elle est courageuse. Elle regarde l’avenir avec espoir. C’est ainsi que nous pouvons traduire le climat spirituel, la tonalité des extraordinaires journées du début de ce pontificat.
La présence tutélaire de Jean Paul II était, si l’on peut dire, palpable, et forte était la conscience d’un élan renouvelé de l’Église sur les chemins de l’histoire.
Le numéro présent de 30Jours – numéro d’hommage filial – offre une analyse de divers aspects d’un enseignement déjà très riche et des initiatives qui l’accompagnent. Au centre de cet enseignement, il y a, naturellement, l’éclairante lettre encyclique Deus caritas est du 25 décembre 2005.
Dans ces quelques pages, j’ai concentré mon attention sur quelques-unes des toutes premières interventions du nouveau Pape, cherchant quels pourraient être l’inspiration et le style du pontificat. Je sais que, ce faisant, je cours un risque. Mais il est toujours profitable de réfléchir sur les débuts.
L’homélie du cardinal Ratzinger, le 18 avril, dans la messe pro eligendo Romano Pontifice a eu un grand écho. Elle commence par une profession de foi, qui est aussi le fondement d’une espérance.
Jésus-Christ, qui est la Divine Miséricorde en personne, est par sa Croix vainqueur du mal.
L’opinion publique a retenu la forte dénonciation de la “dictature du relativisme”, sans prêter l’attention voulue à la réponse opposée à cette idéologie désastreuse: l’amitié avec le Christ, Fils de Dieu et vrai Homme, mesure du véritable humanisme. Cette amitié est l’expression d’une foi adulte.
L’homélie se conclut par une méditation de tonalité presque lyrique, inspirée par l’Évangile (Jn 15, 9-17), sur le caractère merveilleux de cette amitié divine. Le Seigneur nous a fait don de lui jusqu’à la mort sur la croix et reste avec nous, sacramentellement présent dans le mystère de l’Eucharistie. La troisième demande du Pater noster exprime notre réponse à ce don: que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Le Seigneur a choisi ses disciples pour qu’ils portent un fruit qui demeure. En vue de la vie de l’âme à semer, il nous a fait don des ministères. Que Dieu nous donne un Pasteur selon son cœur, qui nous mène à la connaissance du Christ, à son amour, à la vraie joie: cette triple prière de la part de qui ne savait pas qu’il allait devenir pape semble l’énonciation d’un programme. Le thème de la vraie joie qui jaillit de la connaissance de l’amour du Christ reviendra souvent dans l’enseignement de Benoît XVI.
Le premier message du nouveau Pape est surtout une prière de foi, dans laquelle le ministère pétrinien est envisagé dans le mystère même de l’Église. Dans l’esprit du Pontife coexistent deux sentiments opposés: le sentiment d’inadéquation et le trouble humain devant la responsabilité qui lui est confiée, mais aussi une vive et profonde reconnaissance à Dieu, qui «n’abandonne pas son troupeau, mais le conduit à travers les temps, sous la conduite de ceux qu’Il a lui-même élus vicaires de son Fils et constitués pasteurs» (cf. Préface I des Apôtres).

Benoît XVI salue la foule à la fin de la messe de début de son ministère, le 24 avril 2005
Tout son message est comme illuminé par le souvenir de Jean Paul II: on accueille son exemple, on sent sa présence tutélaire, on affirme la volonté de continuité, spécialement dans l’application du Concile Vatican II.
Autre point saillant du message inaugural: Benoît XVI attire l’attention sur la signification spirituelle du fait que son pontificat commence dans l’Année de l’Eucharistie voulue par son prédécesseur. L’Eucharistie est la source et le point culminant de la vie et de la mission de l’Église, où tout naît de la communion avec le Christ ressuscité, présent dans le sacrement de Son corps et de Son sang: la communion fraternelle, l’engagement pour l’annonce et le témoignage de l’Évangile, l’ardeur de la charité envers tous les hommes, spécialement les pauvres et les faibles.
Le Pape, en outre, annonce des événements significatifs qui auront pour centre l’Eucharistie: le Congrès eucharistique de Bari, la Journée mondiale de la jeunesse à Cologne en août, le synode des évêques en octobre.
Le Pontife demande à tous d’intensifier l’amour et la dévotion à Jésus Eucharistie et d’«exprimer de façon courageuse et claire la foi dans la présence réelle du Seigneur, en particulier à travers la solennité et la dignité des célébrations». Avec affection, Benoît XVI le demande de manière particulière aux prêtres, rappelant la lettre du Jeudi saint que leur avait adressée son prédécesseur. L’existence sacerdotale doit avoir à titre spécial une “forme eucharistique”. «La pieuse célébration quotidienne de la messe, centre de la vie et de la mission de chaque prêtre contribue avant tout à cet objectif».
Soutenus par l’Eucharistie, les catholiques doivent tendre à la pleine et visible unité ardemment souhaitée par le Seigneur au Cénacle.
La vigueur et la clarté des paroles sur l’engagement œcuménique ont beaucoup frappé. Le successeur de Pierre se laisse interpeller par la cause de l’unité des chrétiens.
De façon analogue, il n’épargnera pas ses forces pour favoriser le dialogue avec les diverses civilisations et avec les adeptes des autres religions.
Ainsi, dès le premier message, s’est dessinée l’orientation du pontificat. Tous les hommes sont appelés à rencontrer le Christ, le Fils du Père. C’est dans la communion avec Lui que se trouve la vraie joie et que se découvre le sens de l’Église et de l’Eucharistie, mystères de foi. Le successeur de Pierre s’engage personnellement à l’annonce «de cet unique Évangile de salut». Il le répétera le 22 avril aux cardinaux. Malgré sa fragilité humaine, Dieu lui a «confié la tâche de diriger et de guider l’Église, afin qu’elle soit dans le monde un sacrement d’unité pour tout le genre humain. Nous en sommes certains, c’est le Pasteur éternel qui conduit son troupeau avec la force de son Esprit, lui assurant, en tout temps, des Pasteurs qu’Il a choisis».
L’homélie de la solennelle concélébration eucharistique pour le début du ministère pétrinien, le 24 avril, frappe par sa beauté. C’est un texte à méditer. Forme et contenu se correspondent si parfaitement que toute tentative pour le résumer risque de le trahir.
L’homélie elle-même se fonde comme mouvement liturgique. Les litanies des saints nous amènent ainsi au souvenir de l’expérience vécue durant les jours de la maladie et de la mort de Jean Paul II et à la contemplation de l’Église du ciel, laquelle soutient le nouveau Pontife. Durant ces journées inoubliables, nous avons fait l’expérience de la joie que le Christ ressuscité nous a promise: l’Église est vivante, l’Église est jeune, «elle porte en elle l’avenir du monde et c’est pourquoi elle montre aussi à chacun de nous le chemin vers l’avenir».
«Comme une onde qui se répand», la pensée du Pape se diffuse dans le monde entier. L’image nous renvoie à la grande encyclique de Paul VI Ecclesiam Suam.
Le message du 20 avril trace déjà les grandes lignes d’un programme de gouvernement, soulignant certaines tâches prioritaires. Mais il ne dit pas encore l’essentiel. En effet le Pontife poursuit en disant: «Mon véritable programme de gouvernement est de ne pas faire ma volonté, de ne pas poursuivre mes idées, mais, avec toute l’Église, de me mettre à l’écoute de la parole et de la volonté du Seigneur, et de me laisser guider par Lui, de manière que ce soit Lui-même qui guide l’Église en cette heure de notre histoire».
Deux signes liturgiques représentent le début du ministère pétrinien: le pallium et la remise de l’anneau du pêcheur. L’homélie en développe la richesse symbolique.
Le premier évoque la figure du Bon Pasteur. Le serviteur des serviteurs de Dieu, comme l’est l’évêque de Rome, prend sur ses épaules le joug de Dieu, c’est-à-dire la volonté de Dieu – joug qui n’opprime pas, mais libère, purifie et est source de joie. Il faut lire la totalité du commentaire. Je relève ces fortes affirmations: «Le Dieu qui est devenu agneau nous dit que le monde est sauvé par le Christ crucifié et non par ceux qui ont crucifié. Le monde est racheté par la patience de Dieu et détruit par l’impatience des hommes».
Le signe de l’anneau rappelle l’appel, lancé à Pierre, à devenir pêcheur d’hommes (cf. Lc 5, 1-11). «Il n’y a rien de plus beau que de Le connaître et de communiquer aux autres l’amitié avec Lui. La tâche du pasteur, du pêcheur d’hommes, peut souvent apparaître pénible. Mais elle est belle et grande, parce qu’en définitive elle est un service rendu à la joie, à la joie de Dieu qui veut faire son entrée dans le monde». De ces deux images, «émerge de manière très explicite l’appel à l’unité».
En conclusion, Benoît XVI nous invite à retourner par le souvenir, sur la place Saint-Pierre, le 22 octobre 1978, jour où commença le ministère du pape Jean Paul II, et à laisser résonner en nous ses paroles: «N’ayez pas peur, ouvrez, ouvrez même toute grande la porte au Christ!».
Le nouveau pontificat sera certainement soutenu par un grand souffle missionnaire.

Benoît XVI, à l’occasion de la mémoire de la Bienheureuse Vierge Marie de Lourdes, encense la statue de la Vierge dans la basilique vaticane, le 11 février 2007
Il est nécessaire, dans cette perspective, de souligner l’importance du discours à la Curie du 22 décembre.
L’Église, mystère de foi, est en effet le cœur de l’enseignement du Concile Vatican II. Benoît XVI, s’interrogeant sur la façon dont celui-ci est reçu, met en évidence un conflit d’herméneutiques, l’herméneutique de la discontinuité et de la rupture et l’herméneutique, la seule correcte, de la réforme dans la continuité. La croissance de l’Église dans l’histoire doit être interprétée en ce sens. L’exemple de la liberté religieuse montre clairement comment des formes concrètes, dépendantes de la situation historique, peuvent être soumises à des changements. Des déclarations de fond peuvent rester valides, alors que peuvent changer, en fonction du contexte, les formes de leur application. Les condamnations de Pie IX se fondaient sur la prétention de fonder la liberté religieuse sur le relativisme, alors que le Concile Vatican II affirme, en relation avec la nature de l’État moderne, et plus encore, en suivant les exigences de la vérité elle-même, le principe de la liberté religieuse, en accord avec l’enseignement de Jésus lui-même et avec le témoignage des premiers martyrs.
J’ai cherché à résumer une argumentation que le Saint-Père a amplement développée et qui fait de ce discours l’un des documents majeurs de son enseignement.
Une dernière observation qui n’a rien de marginal: l’évocation de la joie revient souvent dans les paroles de Benoît XVI. La joie est presque la tonalité de fond d’un enseignement par ailleurs ferme et rigoureux.