Des épisodes de mes années de jeunesse
Mais le fait d’entendre Pie XI protester à voix haute et plus encore, de le voir pleurer, me troubla tellement que je m’évanouis. Je garde encore le souvenir de l’embrasure de la fenêtre dans laquelle je restai jusqu’à la fin de l’audience, lorsque Monseigneur nous chargea dans sa spacieuse automobile S.C.V. – qu’il appelait carrosse – et qu’il nous dit de prier beaucoup pour que les méchants cessent de faire obstacle au Pape «qui avait été trop bon avec eux»
Giulio Andreotti

Place Capranica, sur laquelle donne l’église Santa Maria in Aquiro, sur une photo d’époque
Par rapport à cette éloquence (que j’aurai comparée plus tard à celle des acteurs de théâtre Ermete Zacconi ou Ruggero Ruggeri), celle des sermons dominicaux de mon curé, dans l’église des Somaschi, place Capranica, était un exercice de sourds-muets. Au lieu de commenter l’évangile du jour – comme on commença à le faire bien des années après – il parlait de l’Enfant Jésus; des miracles; de Jésus qui s’émeut et qui pleure. Tout compte fait, je le comprenais sans avoir besoin, comme c’était le cas avec le père Venturini, de me faire expliquer presque tout en revenant vers la maison.
Et dans l’église de Santa Maria in Aquiro elle-même, au début de l’après-midi des jours de fête, nous écoutions les leçons de catéchisme des séminaristes du Collège Capranica tout proche, et très réputé parce que s’y étaient formés d’illustres ecclésiastiques.
Le Collège hébergeait aussi le préfet des Cérémonies pontificales, monseigneur Carlo Respighi qui – j’en compris la raison plus tard – était appelé Ubique, c’est-à-dire “en tout lieu”. Il était en effet d’une activité prodigieuse. À part le pouvoir d’ordonner au Pape de se lever ou de rester assis, il était aussi le Magister du Collegium Cultorum Martyrum et il présidait en tant que tel les “Stations quadragésimales”, qui allaient de Sainte Sabine, le Mercredi des Cendres, à Saint Pancrace, le dimanche après Pâques (aujourd’hui dimanche de la “Misédicorde divine”, qui s’appelait alors in Albis). Don Carlo associa cinq ou six d’entre nous non seulement à ces presque deux mois de l’année, mais aussi à certaines autres de ses fonctions, y compris les Chapelles papales à Saint Pierre et quelques événements dans les Palais apostoliques.
C’est ainsi que je revins en toute légitimité là d’où nous avions été expulsés en 1927 après nous être introduits subrepticement dans un pèlerinage de jeunes Belges. Pie XI nous avait définis – fût-ce débonnairement – “clandestins”.
Je mis quatre ans ou presque à comprendre ce que tout cela voulait dire. Pour moi, l’année 1929 ne serait restée mémorable que pour la curiosité de voir entièrement ouverte la Porte de Bronze, qui était restée à demi fermée depuis septembre 1870 (le jour de l’arrivée des piemontesi, comme disait tante Mariannina)
Quatre ans après, vers la fin de mai 1931,
j’étais avec le petit cercle de Respighi dans la salle du
Consistoire dans une audience de fidèles qui venaient exprimer leur
solidarité avec l’Action catholique, dont les cercles avaient
été envahis par les organisations fascistes. Sur le moment,
je ne compris absolument pas de quoi il s’agissait; mais le fait
d’entendre Pie XI protester à voix haute et plus encore, de le
voir pleurer, me troubla tellement que je m’évanouis. Je garde
encore le souvenir de l’embrasure de la fenêtre dans laquelle
je restai jusqu’à la fin de l’audience, lorsque
Monseigneur nous chargea dans sa spacieuse automobile S. C. V. –
qu’il appelait carrosse – et qu’il nous dit de prier
beaucoup pour que les méchants cessent de faire obstacle au Pape «qui avait
été trop bon avec eux». Je mis dix ans ou presque
à comprendre ce que tout cela voulait dire. Pour moi,
l’année 1929 ne serait restée mémorable que pour
la curiosité de voir entièrement ouverte la Porte de Bronze, qui était
restée à demi fermée depuis septembre 1870 (le jour de
l’arrivée des piemontesi, comme disait tante Mariannina).
Le catéchisme, qui nous était enseigné conformément au texte de Pie X, nous présentait Jésus comme la deuxième personne de la Très Sainte Trinité, et il ne nous était pas facile d’assimiler ces concepts. Mais nous étions attirés par l’Enfant Jésus, parce qu’on préparait pour Noël, non seulement à la maison, mais aussi à l’école (j’allais à l’école publique) une petite poésie que nous allions réciter dans l’église de l’Ara Cœli au Capitole. À dire vrai, je me mis en rang les deux premières années, mais je renonçai, intimidé, lorsque j’arrivai au petit escalier. Je n’y réussis qu’en 1929, et ce fut ma première sortie à la tribune. Si je me souviens bien, je recommençai une ou deux fois.
Le cours de religion, prévu par le Concordat, officialisa l’enseignement du catéchisme qui en fait, était déjà largement dispensé dans les classes élémentaires. Lorsque j’arrivai à l’université en 1937, je reçus dans la Fédération catholique (Fuci) un enseignement systématique tant dans les Groupes de l’Évangile – avec un bibliste extrêmement cultivé, don Primo Vannutelli – que dans la conférence de Saint Vincent qui nous menait dans le faubourg de Pietralata pour faire un peu d’assistance scolaire aux enfants. J’appris là que le Christ est charité, qu’Il est amour. Sur le plan matériel, nous ne pouvions pas donner grand chose, à part quelques répétitions; mais nous recevions énormément. Il s’agit à mes yeux d’un moment déterminant de ma vie.
Un autre facteur de formation fut l’appartenance à la Ligue missionnaire des étudiants, l’organisation mise sur pied par les jésuites pour faire connaître les activités de l’Église dans les pays les plus lointains. Je dois dire à ce sujet, que ma connaissance géopolitique du monde s’est plus approfondie dans ces réunions qu’à l’école. On nous y faisait faire de petites recherches et ceci me permit par exemple, bien des années après, de comprendre mieux que de nombreux collègues politiciens ce qui se passait en Indochine, une région qui m’avait été assignée par la Ligue.
En étudiant les missions, on s’approche plus qu’ailleurs de Jésus amour, mais l’impact va au-delà de cet angle missionnaire spécifique.

L’église Santa Maria in Ara Cœli où est vénérée depuis toujours la statue en bois de l’Enfant Jésus
Peut-être les prêtres auxquels j’ai eu à faire s’inspiraient-ils tous de modèles accomodants, car ils ne m’ont jamais demandé ce que je n’étais pas capable de faire.
Outre la Fuci, je dois beaucoup à la Congrégation mariale de Sant’Andrea al Quirinale, dont j’ai fait partie pendant mes années de lycée. Elle était dirigée par un monseigneur de la Secrétairerie d’État (Antonio Colonna) dont j’ai mieux compris par la suite le modèle éducatif. On arrivait à Jésus à travers la dévotion à la Vierge, ou mieux à la Sainte Famille, en donnant à saint Joseph le rôle qui lui revenait. Sur le moment, je trouvai bizarre, à ce propos, la fréquence avec laquelle on ne cessait de nous parler de Jésus, de Joseph et de Marie «plus que de saint Antoine».
Mais Mgr Colonna, lui aussi, avait pour idée maîtresse la conception de Jésus amour (Deus charitas est).
Plus tard, quand je fus engagé dans la vie politique, je trouvai la confirmation de ce caractère central de l’amour, en particulier dans deux directions: dans le rejet de toute discrimination et dans l’obligation de coopérer au développement des pays les plus pauvres.
Pour le reste, plus j’avance en âge – et je suis bien au-delà de ce qui était prévu – plus je garde en mémoire la récitation quotidienne, chaque soir, de la prière que m’a apprise ma tante: «Jésus, Joseph et Marie, que mon âme expire en paix avec vous».