Petits souvenirs personnels
Même si j’ai appris dès mon enfance qu’il faut aimer le Pape et non un Pape, j’ai bien dû en même temps remarquer que pour ma mère le Pape était Pie X, alors que pour ma tante (classe 1854), dans la maison de laquelle j’étais né et je vivais, n’existait que Pie IX, auquel elle était allée plusieurs fois, dans sa jeunesse, baiser la main pendant sa promenade quotidienne via Giulia
Giulio Andreotti

En audience chez Jean XXIII, 22 janvier 1959
Une terrasse commune avec les Rossignani dans ma maison natale, via dei Prefetti, me mit en contact avec la famille de l’important Mgr Eugenio Pacelli (sa sœur avait épousé le commendator Pio Rossignani et leurs deux filles me donnaient souvent de délicieux petits chocolats). À vrai dire, je n’appréciais pas alors l’importance du personnage. Il me frappait beaucoup, mais beaucoup moins que ne me frappaient les joueurs de la Roma, qui venaient prendre leurs repas dans le restaurant voisin de la place Firenze.
Une vingtaine d’années plus tard, Mgr Pacelli fut élu pape et je bénéficiai, en qualité de président de l’un des secteurs de l’Action catholique (la FUCI), d’exaltantes audiences privées. Les complications de la guerre avaient beaucoup réduit le nombre des audiences des évêques ad limina, et le Pape nous consacrait beaucoup de temps. Il voulait, entre autres, être informé en détail de l’état d’esprit des soldats qui étaient au front et de la façon dont était accueillie l’œuvre des aumôniers.
J’avais été en contact avec le futur Jean XXIII, à Venise, pour l’avoir secondé dans le déménagement du petit séminaire dans le sous-sol de la Salute.
Ce transfert se conclut juridiquement à la Domus Mariae, à la veille du conclave, et le Pape me demanda ce que je pensais des papotages qui circulaient ces jours-là. Je téléphonai immédiatement à Milan où était imprimée ma revue Concretezza, pour que l’on préparât la couverture avec Roncalli.
Il accorda à ma famille et à moi-même une audience inoubliable, dans laquelle il nous entretint avec une affabilité presque embarrassante pour moi (de temps à autre on entrebâillait la porte, mais il ne s’en souciait nullement et continuait à parler, en particulier avec mes enfants qui étaient en extase).
Je n’ai rencontré qu’une fois le patriarche Luciani. Il était venu au palais Chigi [siège de la Présidence du Conseil] exprimer son inquiétude devant la lutte subtile qui s’intensifiait contre les banques catholiques.
Je ne le vis en tant que Pape qu’au Latran, le jour de sa prise de possession et il me fit rougir lorsqu’il dit qu’il avait personnellement signé la bénédiction de ma fille qui se mariait (en réalité, nous n’avons jamais eu l’acte signé de sa main; peut-être existe-t-il peu de ces actes et se trouvent-ils chez quelque amateur).
Je me trouvais à un meeting, à Mantoue, quand Jean Paul II fut élu.
Je ne fus pas frappé par sa nationalité non italienne. J’avais connu de merveilleux cardinaux étrangers – Spellman, par exemple – et je n’attachais aucune importance au passeport. Je fus en revanche surpris par son âge. Un Pape qui avait deux ans de moins que moi, cela ne me semblait pas normal.
Pour le reste, je n’avais jamais eu l’occasion de le rencontrer, mais nous avions fait sur Concretezza un commentaire, qui frisait l’enthousiasme de l’un de ses discours au Synode.
Le 6 août 1979, il m’invita à assister à la messe dans la chapelle de la Villa de Castel Gandolfo, avec les parents de Paul VI. Je fus foudroyé par son accueil. Il me dit en effet: «Vous connaîtrez mieux que moi ce palais». Et il me traita avec une obligeance toute paternelle.
Au cours des années suivantes, la situation internationale se compliqua. Il y eut en Pologne le coup d’État de Jaruzelski qui troubla les rapports entre les pays de l’OTAN et ceux du Pacte de Varsovie.
Le ministre allemand des Affaires étrangères, Genscher, s’était vu courtoisement refuser un voyage à Varsovie. Moi, au contraire, non seulement je ne rencontrai aucun obstacle, mais on m’invita même à me rendre là-bas.

Avec Jean Paul Ier, à Saint-Jean-de-Latran, 23 septembre 1978
En ce qui concerne l’Italie politique, le Pape se montra plein de respect et presque de détachement. Il arriva plus d’une fois qu’un évêque, qui s’était plaint durant l’audience pontificale des hommes politiques italiens, reçût cette réponse: «S’il n’y a pas d’alternative meilleure à cultiver, travaillez avec les interlocuteurs que vous avez là».
Le Pape m’offrit un autre moment privilégié le jour de son voyage historique à Assise. Il m’invita à sa messe ultra privée dans un monastère de la région et me dit que cette rencontre était pour lui un sujet très sensible. L’invitation faite à de petites délégations de toute provenance (y compris des délégations de peaux-rouges) ne plaisait pas 1198496472924">Sa visite au Parlement italien fut une autre page historique. Il fit un discours parfait qui refermait définitivement la brèche de Porta Pia (il me dit quelques jours plus tard qu’il s’était inspiré du discours qu’avait prononcé à Porta Pia le cardinal vicaire Angelo Dell’Acqua, pour le centenaire du 20 septembre).
Dans le rite d’adieu à Jean Paul II, le cardinal Ratzinger parla d’un fenêtre du ciel de laquelle le Souverain Pontife nous regardait et nous bénissait. Benoît XVI est maintenant en train de l’élever à l’honneur des autels.
Cela suscite une émotion toute particulière. L’expression loquitur convient extraordinairement bien à ce saint successeur de Pierre.