Les scénarios possibles après l’assassinat de Benazir Bhutto
Non pas contre l’islam, mais à travers l’islam
Interview de Sergio Romano, éditorialiste du Corriere della Sera, expert de politique internationale: «Le projet américain de ramener le Pakistan à la démocratie n’a fait que le déstabiliser davantage». Analyse d’un pays stratégique, mais depuis toujours en équilibre instable, qui ne peut sortir de l’incertitude qu’en suivant le modèle de la Turquie d’Erdogan
Interview de Sergio Romano par Roberto Rotondo

Des militants du Parti du peuple pakistanais allument des bougies devant un portrait de Benazir Bhutto, tuée dans l’attentat du 27 décembre 2007
Une stratégie justifiable?
SERGIO ROMANO: Une stratégie qui, fondamentalement, ne tient pas compte du fait que le Pakistan a toujours été un pays instable, où la vie est incertaine, les contradictions profondes et où des divisions internes ont obligé les gouvernants à de permanents exercices d’équilibre. Ce pays a continué à vivre de la sorte jusqu’au 11 septembre 2001, puis cet équilibre s’est rompu quand les Américains ont demandé aux pays alliés – or le Pakistan était un vieil allié – de faire un choix clair et net en se rangeant dans leur camp. C’était exactement le contraire de la politique que le Pakistan avait poursuivie jusqu’alors, mais Musharraf a accepté. Certes, le président avait besoin de l’appui des États-Unis: n’oublions pas que le Pakistan a bénéficié depuis lors de la part des Américains d’une aide de dix milliards de dollars qui sont allés en grande partie aux forces armées. Mais si le Pakistan n’avait pas choisi son camp auparavant, il devait bien y avoir une raison. Et nous assistons aujourd’hui aux conséquences de ce choix: l’exaspération violente des contradictions qui ont caractérisé ce pays depuis toujours.
Pourquoi le Pakistan est-il condamné à l’incertitude?
ROMANO: Tout d’abord parce que ses frontières elles-mêmes sont incertaines. Le premier problème insoluble du Pakistan – né en 1947 du désir des peuples musulmans de la région d’avoir un État national islamique – a été le tracé des frontières entre les populations indiennes et les populations musulmanes du grand subcontinent qui sortait de l’empire colonial britannique. Il y a eu un exode croisé de peuples et de tribus. La naissance du pays a été accompagnée d’une guerre, et immédiatement après, ses frontières ont été contestées par ses voisins. Presque toutes les zones de frontières, du Baloutchistan au Cachemire, sont contestées par des mouvements séparatistes ou par des pays voisins.
Deuxième facteur: dès ses débuts, le Pakistan a connu les mêmes contradictions que l’Inde, mais à plus grande échelle: une classe dirigeante formée en Occident et une masse populaire très pauvre et imprégnée de sentiments religieux radicaux, peu conformes aux exigences de modernisation du pays. La classe dirigeante qui parle anglais, les académies militaires qui s’inspirent du modèle britannique et, de l’autre côté, les dix mille écoles coraniques, les imams de la Mosquée Rouge d’Islamabad, se trouvent dans le même pays mais appartiennent à des mondes différents. Quiconque a eu à gouverner le Pakistan a dû tenir compte de ces différentes natures. C’est ce qu’ont fait les militaires qui ont accordé de nombreuses concessions à la composante la plus conservatrice et religieuse de la population, dans l’espoir de l’apprivoiser, la canaliser. Ils sont ainsi devenus en quelque sorte alliés des talibans, proches d’eux. Voilà pourquoi il existe un rapport de complicité, de “confrérie”, entre les talibans et les services de sécurité. Mais il ne faut pas oublier qu’à l’époque où le Pakistan semblait une force émergente de l’Asie, la nouveauté était justement représentée par ces “étudiants de Dieu”, qui s’étaient formés dans les madrasas pakistanaises financées par l’Arabie saoudite.

Des missiles capables de porter des têtes nucléaires, exposés à Karachi
ROMANO: Le désir tardif de la présidence de Bush de passer à l’histoire comme facteur de démocratisation du Moyen-Orient en général et du Pakistan en particulier. Comme nous le savons, c’est Condoleezza Rice qui a mis sur pied l’opération Bhutto: l’ancien premier ministre, en effet, revient d’exil dans le cadre d’un plan stratégique américain pour rétablir la démocratie, un projet dans lequel Musharraf aurait eu, lui aussi, un rôle en tant que président de la République. Mais tout a tragiquement échoué.
On a aussi dit que les Américains auraient demandé au gouvernement d’Islamabad de pouvoir installer de nouvelles bases militaires américaines sur le territoire pakistanais, à la frontière avec l’Afghanistan, et donc à proximité de l’Iran: cela aurait augmenté la tension avec les populations frontalières et avec l’islam le plus radical...
ROMANO: Il ne faut accorder à ces rumeurs qu’une foi relative. Dans la conjoncture actuelle, les Américains n’ont pas les moyens d’ouvrir de nouveaux fronts. Ils ne disposent pas d’autres troupes à mettre en jeu. Ils ont de gros problèmes avec l’Irak, au point qu’ils ne peuvent même pas augmenter leur contingent en Afghanistan. Or 217;assistance, et même le génie. Comment voulez-vous qu’ils ouvrent un nouveau front!
Le fait qu’Islamabad possède l’arme atomique semble susciter beaucoup d’inquiétude. Quelles sont les possibilités que les têtes nucléaires tombent en des mains dangereuses?
ROMANO: J’ai toujours pensé que ce cauchemar des armes nucléaires tombant dans les mains des terroristes était une instrumentalisation, une exagération à des fins de propagande, souvent utilisée en dehors du Pakistan. Certes, si cela arrive, cela créera de gros ennuis, mais je ne crois pas que la surveillance de l’arme nucléaire soit un grand problème pour les militaires pakistanais. Du moment que les États-Unis ont toléré que le Pakistan devienne une puissance nucléaire, ils ont certainement pris leurs précautions et se sont assurés que les cercles militaires qui leur sont particulièrement proches et auxquels ils fournissent d’ailleurs une aide financière très substantielle, sont en mesure de contrôler les têtes nucléaires.
Revenons à l’assassinat de Benazir Bhutto. La revendication d’Al-Qaida est arrivée de manière presque automatique, mais il reste bien des aspects obscurs. Quelle est votre idée sur ce point?
ROMANO: On parlera longtemps de cet assassinat, mais je crois qu’en ce moment il est plus important de comprendre quels sont les facteurs qui ont le plus contribué à la déstabilisation du pays, créant ainsi les conditions de l’assassinat de Benazir Bhutto. Cela nous ramène au moment où les Américains ont demandé au Pakistan de choisir son camp après le 11 septembre, une erreur qui a lié la situation du Pakistan à celle de la guerre en Afghanistan. En effet, au fur et à mesure que les choses empiraient en Afghanistan, à cheval entre 2002 et 2003, on a vu se former petit à petit entre le Pakistan et l’Afghanistan une sorte d’État-fantôme que personne n’est en mesure de contrôler. C’est là que les talibans de l’Afghanistan trouvent des arrières accueillants, c’est là, dit-on, que se cache Oussama Ben Laden, c’est là que se trouve une zone grise dans laquelle les autorités militaires pakistanaises elles-mêmes doivent négocier leur propre présence. Cette zone grise a aussi eu pour effet la réorganisation au Pakistan de l’islamisme militant, qui est très probablement à l’origine de l’assassinat de Benazir Bhutto. Certes, on peut discuter à l’infini des mandants, mais fondamentalement, on peut dire qu’il y a des milliers de raisons pour lesquelles le projet américain ne plaît pas aux militants islamiques et que Benazir Bhutto représentait de plus, pour eux, sur le pan anthropologique, un véritable blasphème: une femme en politique, et par dessus le marché, une femme occidentalisée...
Alors que peut-il arriver aux prochaines élections?
ROMANO: Le Parti du peuple pakistanais de Benazir Bhutto reste un parti important, mais je ne crois pas que les élections, si elles ont lieu en février, donneront les résultats qu’espère ce groupe politique. Soit parce qu’elles pourraient être truquées, soit parce qu’aujourd’hui, Musharraf est dans une position plus forte qu’il y a un mois, lorsqu’il se sentait talonné par les États-Unis qui lui demandaient des preuves de sa vertu démocratique, preuves qu’il ne pouvait ou ne voulait pas donner; aujourd’hui, les États-Unis n’ont plus à choisir entre la démocratie et la dictature, mais entre Musharraf et le pire. Ils soutiendront donc Musharraf et si celui-ci réussit à passer le cap des élections qui sont naturellement la phase la plus délicate, il sortira naturellement renforcé et le régime autoritaire avec lui.
Les États-Unis ne sont pas la seule puissance qui considère le Pakistan comme un pays stratégique. La Chine, par exemple, qui souhaite étendre son influence dans le Golfe Persique, a financé le grand port pakistanais de Gwadar, qui vient d’être inauguré. Mais que fera-t-elle devant cette nouvelle phase d’instabilité du pays?
ROMANO: La Chine a pratiqué ces dernières années une politique étrangère dictée dans l’ensemble, à part ses deux obsessions nationalistes bien connues – le cas de Taiwan et celui du Tibet –, par des motivations d’ordre économique. Elle n’a pas pratiqué une politique impérialiste mais une politique dans laquelle l’économie dictait les priorités. Le gros problème de la Chine est de garantir des matières premières et des sources énergétiques à une production qui maintient depuis trente ans une moyenne de croissance de 10% par an. Or dans la région dont nous parlons, les deux pays qui peuvent le plus lui garantir l’accès à des sources pétrolières importantes sont l’Iran et le Pakistan.

Le président pakistanais Pervez Musharraf avec le ministre des communications chinois Li Shenglin, pendant la cérémonie d’inauguration du port de Gwadar, au Pakistan, le 20 mars 2007
ROMANO: Le Pakistan s’était engagé sur une voie semblable à celle que la Turquie parcourt avec succès: absorber en quelque sorte l’islam à l’intérieur de la politique nationale, en faire un facteur de légitimation et non pas de division. Suivre le modèle d’un État fondamentalement laïque, mais sensible aux problèmes de la religion, dans lequel l’islam soit une sorte de religion civile. N’oublions pas que, sous Musharraf et ses prédécesseurs, qui étaient tous essentiellement laïques, dix mille madrasas financées par l’Arabie Saoudite ont été ouvertes. En d’autres termes, il existe une tentative de s’entendre avec la composante religieuse du pays, mais aussi de l’absorber, de la rendre fonctionnelle par rapport à un projet laïque. Cela marche en Turquie, mais au Pakistan, ce processus est en train d’échouer, parce que les contradictions sont plus fortes, et parce qu’il est beaucoup plus difficile de réaliser des objectifs de ce genre, lorsque les frontières sont incertaines et en état de conflit permanent. Mais je suis convaincu que ce projet d’utiliser l’islam au lieu de s’y opposer est la seule voie praticable. Et puis, demandons-nous pourquoi les pays islamiques devraient renoncer à cette composante religieuse juste au moment où l’on assiste à un fort retour de la religion dans le monde entier? Pourquoi devraient-ils le faire si des millions de nouveaux évangéliques font sentir leur influence dans la politique américaine, si la conception de l’État laïque en Europe est remise en discussion sous certains aspects, si Poutine utilise l’orthodoxie comme religion civile de l’État? Alors, ne nous étonnons pas si au Moyen-Orient, où les processus de modernisation qui apportaient la sécularisation ont presque toujours échoué, l’islamisme fait des disciples, non seulement parmi les militants de l’extrémisme radical, mais aussi parmi les gens ordinaires. Il suffit de se promener au Caire ou à Damas pour voir combien de femmes, qui ne portent pas de ceinture de kamikazes autour de la taille, se comportent comme elles ne l’auraient pas fait il y a trente ans, y compris dans leur manière de s’habiller. Ceux qui veulent moderniser ces pays doivent donc accepter des choses qu’ils n’auraient pas acceptées auparavant. Il y a trente ans, le gouvernement égyptien emprisonnait les militants des Frères musulmans, aujourd’hui, il les trouve dans son propre Parlement. Un autre cas est celui du Hamas, en Palestine. C’est pour cela que l’exemple le plus intéressant est celui de la Turquie.
Pourquoi Erdogan réussit-il là où d’autres partis islamiques échouent?
ROMANO: La Turquie a l’avantage d’avoir une situation économiquement très saine et prometteuse, mais surtout, elle joue le jeu en suivant les règles de la démocratie. L’affrontement de l’été dernier entre la tradition kémaliste laïque et le parti d’Erdogan a été extraordinairement intéressant. Un affrontement extrêmement dur, mais sur les places, dans les meetings, dans les batailles politiques, dans les urnes: un conflit dans lequel pas une goutte de sang n’a coulé. En outre, Erdogan pratique une politique d’ouverture en direction de l’Europe, politique qui permet à la Turquie de respirer plus largement. Enfin, il est important de noter qu’en Turquie, le progrès et le développement économique sont le fait de couches sociales différentes des couches traditionnelles. Ce sont des classes sociales nouvelles, qui viennent de régions du pays moins cosmopolites, moins imprégnées de laïcisme occidental et beaucoup plus naturellement musulmanes.