Souvenirs de la place Saint-Pierre
Le sénateur Giulio Andreotti a participé à l’Angélus du 20 janvier pour apporter son soutien au Pape après l’annulation de la visite de Benoît XVI à l’Université La Sapienza de Rome. Un lecteur du quotidien Il Tempo lui a demandé quels souvenirs lui rappellait cette place. Voici la réponse de notre directeur
par Giulio Andreotti
Je vous ai vu à la télévision sur
la place saint-Pierre. Cette place suscite-t-elle en vous des souvenirs
particuliers?
Marcello Marucchi
Même s’il est douteux que puisse être qualifiée de felix , la faute du petit groupe de professeurs d’Université qui, par l’expression de leur désaccord, ont provoqué l’annulation de la visite du pape Benoît XVI à l’Université de Rome La Sapienza, la réaction populaire – authentiquement plébiscitaire – a donné lieu à une manifestation de fidèle affection, qui a rempli la place Saint-Pierre, comme dans les occasions “historiques”, d’une foule dense – surtout de jeunes –, enthousiaste et émue.
Les “précédents” me reviennent spontanément à l’esprit.
Avec un groupe d’universitaires de la Fédération catholique, nous allâmes assister, de l’extérieur, à la messe de Couronnement de Pie XII. Les haut-parleurs permettaient de bien suivre la cérémonie solennelle et son rite célèbre et suggestif d’appel à l’humilité adressé au nouveau Souverain Pontife. Le hasard voulut qu’une photographie de notre groupe, nous montrant agenouillés sur la première marche, parût sur l’hebdomadaire La Domenica del Corriere (bien des années plus tard, cela ne me fit plus aucune impression de voir ma photo dans les journaux, mais à cette époque-là ma vanité fut flattée et je gardai la coupure).
Non plus sur la place cette fois, mais dans le Palais avaient lieu les audiences accordées aux dirigeants de la Fédération universitaire catholique italienne; j’y fus reçu d’abord dans le petit groupe de dirigeants mené par notre président Aldo Moro, puis, quand je remplaçai Moro à la présidence, en visite personnelle, assis avec grande émotion face au bureau du Souverain Pontife.
Alors que dans les audiences publiques ou, en tout cas, dans les audiences de groupe, on avait l’impression d’une cérémonie plus que d’un entretien, dans la rencontre “privée” survenaient des moments où il manifestait une extraordinaire capacité de communication.
Du reste, le Pape était très attentif à mettre son interlocuteur à l’aise. À l’occasion de l’une de ces audiences, alors que j’attendais dans l’antichambre, la porte du bureau s’ouvrit et Pie XII sortit pour me demander d’être patient, parce qu’il avait dû insérer une visite hors programme.
Au sujet des contenus des audiences privées, je me rappelle fort bien qu’il désirait particulièrement être informé de l’état d’âme de nos étudiants qui étaient au front et qu’il avait suggéré l’idée de leur envoyer des polycopiés des cours pour éviter qu’ils ne perdent tout contact avec les études.
Le Monseigneur de l’antichambre entrouvrait la porte pour signaler que le temps de l’entretien était terminé, mais le Pape ne cessait pas pour autant de poser des questions et de faire des remarques.
L’apparition d’un groupe appelé Communistes catholiques dans la Congrégation mariale des Jésuites à la “Scaletta” (contiguë au Collegio Romano) préoccupa beaucoup le Saint-Père, qui fit expulser de la Compagnie le promoteur de ce groupe, le père Giuliano Prosperini.

Franco Rodano et d’autres promoteurs furent
arrêtés et emprisonnés et le même sort fut
réservé à un groupe de “fucini” [membres
de la Fédération des universitaires catholiques italiens]
calabrais.
Le Pape qui avait vécu, en tant que nonce, l’assaut rouge d’abord à Munich puis à Berlin, était proprement allergique à toute forme de socialisme et de communisme. Alors qu’une audience d’ouvriers (promue par Mgr Baldelli) était programmée, je sus que le Saint-Père allait aborder le thème des déviations politiques de certains catholiques. Je me permis de lui écrire en le priant de ne pas le faire car, disais-je, nos amis prisonniers auraient l’impression qu’on les abandonnait dans les mains de l’OVRA [la police secrète fasciste].
Le Pape ne dit pas un mot mais lorsqu’il nous reçut quelques jours plus tard comme Conseil supérieur, il me demanda avec un air fort sévère: «Ça allait?».
Pour envoyer mon billet, je n’avais pas suivi la procédure habituelle et je l’avais confié personnellement à la compréhensive secrétaire, Mère Pascalina. Mgr Tardini me téléphona pour me reprocher cette transmission directe. Je la justifiai par l’urgence et il ne me fit pas d’autre reproche.
Je ne respectai pas non plus la procédure ordinaire en une autre occasion.
À l’approche d’une élection municipale à Rome, on avait averti le Pape que, selon les prévisions, l’alliance des socialistes et des communistes obtiendrait la majorité relative et qu’en conséquence il y aurait un maire communiste au Campidoglio. Pour éviter ce résultat, on imagina une ligne de dépolitisation, en dirigeant tous les votes des non communistes sur une grande liste apparemment apolitique. Confiant 1202985063531">Au téléphone, Mgr Tardini me reprocha de ne pas avoir suivi la voie hiérarchique, mais je crois qu’au fond de lui-même, il n’était pas du tout mécontent. C’est un fait que cette manœuvre, qui fut appelée du nom malheureux d’Opération Sturzo, fut bloquée. Et, comme les pessimistes l’avaient prévu, les électeurs ne se trompèrent pas.
Sur l’activité politique du clergé, il y a eu souvent des polémiques nombreuses et variées. J’avançai, sous une forme peut-être peu relevée, cette thèse: de même que les Cultivateurs directs splendidement organisés par Paolo Bonomi, défendaient avec force leurs droits, de même les “cultivateurs directs des âmes” devaient (et pas seulement pouvaient) lutter contre toutes les initiatives qu’il était juste de qualifier d’antichrétiennes plus que d’anticléricales.
Du reste, et ce n’est pas un hasard, il se trouva que des figures importantes du monde laïciste unirent leurs efforts aux nôtres pour faire face à la menace communiste.
Je me rappelle la fermeté avec laquelle le Garde des Sceaux, Giuseppe Grassi, une figure très importante du libéralisme méridional, défendit la convergence de ces forces.
Il faut aussi citer la position du Président Luigi Einaudi, lorsque les journaux présentèrent l’élection de Gronchi sous ce titre: «Un catholique au Quirinal». Il tenait à souligner qu’il était lui aussi un catholique; du reste, je l’ai vu moi-même assister à la Messe, missel en main, ce que je ne me rappelle pas avoir vu faire à Gronchi ni à d’autres qui étaient considérés comme des “nôtres”.
Il est juste de revenir ici au thème du rapport entre Pie XII et De Gasperi, en rejetant les lieux communs. Pie XII – je l’ai écrit souvent et l’ai aussi dit au procès – était instinctivement opposé à ce que les catholiques se mêlent en politique à d’autres groupes venus s’agréger à eux.
Il n’y avait pourtant aucune réserve de la part du Pape à l’égard de la personne de De Gasperi. Un souvenir précis peut être utile. Quand fut organisée au Vatican une représentation de l’Annonce faite à Marie de Claudel, pour un public ultra restreint, parmi le petit nombre d’invités du Pape figuraient De Gasperi et sa femme Francesca. Ils furent accueillis de façon particulièrement chaleureuse par le Pape. J’en fus personnellement témoin.
Tiré de “Il Tempo” du 23 janvier 2008
Marcello Marucchi
Même s’il est douteux que puisse être qualifiée de felix , la faute du petit groupe de professeurs d’Université qui, par l’expression de leur désaccord, ont provoqué l’annulation de la visite du pape Benoît XVI à l’Université de Rome La Sapienza, la réaction populaire – authentiquement plébiscitaire – a donné lieu à une manifestation de fidèle affection, qui a rempli la place Saint-Pierre, comme dans les occasions “historiques”, d’une foule dense – surtout de jeunes –, enthousiaste et émue.
Les “précédents” me reviennent spontanément à l’esprit.
Avec un groupe d’universitaires de la Fédération catholique, nous allâmes assister, de l’extérieur, à la messe de Couronnement de Pie XII. Les haut-parleurs permettaient de bien suivre la cérémonie solennelle et son rite célèbre et suggestif d’appel à l’humilité adressé au nouveau Souverain Pontife. Le hasard voulut qu’une photographie de notre groupe, nous montrant agenouillés sur la première marche, parût sur l’hebdomadaire La Domenica del Corriere (bien des années plus tard, cela ne me fit plus aucune impression de voir ma photo dans les journaux, mais à cette époque-là ma vanité fut flattée et je gardai la coupure).
Non plus sur la place cette fois, mais dans le Palais avaient lieu les audiences accordées aux dirigeants de la Fédération universitaire catholique italienne; j’y fus reçu d’abord dans le petit groupe de dirigeants mené par notre président Aldo Moro, puis, quand je remplaçai Moro à la présidence, en visite personnelle, assis avec grande émotion face au bureau du Souverain Pontife.
Alors que dans les audiences publiques ou, en tout cas, dans les audiences de groupe, on avait l’impression d’une cérémonie plus que d’un entretien, dans la rencontre “privée” survenaient des moments où il manifestait une extraordinaire capacité de communication.
Du reste, le Pape était très attentif à mettre son interlocuteur à l’aise. À l’occasion de l’une de ces audiences, alors que j’attendais dans l’antichambre, la porte du bureau s’ouvrit et Pie XII sortit pour me demander d’être patient, parce qu’il avait dû insérer une visite hors programme.
Au sujet des contenus des audiences privées, je me rappelle fort bien qu’il désirait particulièrement être informé de l’état d’âme de nos étudiants qui étaient au front et qu’il avait suggéré l’idée de leur envoyer des polycopiés des cours pour éviter qu’ils ne perdent tout contact avec les études.
Le Monseigneur de l’antichambre entrouvrait la porte pour signaler que le temps de l’entretien était terminé, mais le Pape ne cessait pas pour autant de poser des questions et de faire des remarques.
L’apparition d’un groupe appelé Communistes catholiques dans la Congrégation mariale des Jésuites à la “Scaletta” (contiguë au Collegio Romano) préoccupa beaucoup le Saint-Père, qui fit expulser de la Compagnie le promoteur de ce groupe, le père Giuliano Prosperini.

Le sénateur Andreotti sur la place Saint-Pierre écoute les paroles du pape Benoît XVI, le dimanche 20 janvier 2008, au terme de la prière mariale
Le Pape qui avait vécu, en tant que nonce, l’assaut rouge d’abord à Munich puis à Berlin, était proprement allergique à toute forme de socialisme et de communisme. Alors qu’une audience d’ouvriers (promue par Mgr Baldelli) était programmée, je sus que le Saint-Père allait aborder le thème des déviations politiques de certains catholiques. Je me permis de lui écrire en le priant de ne pas le faire car, disais-je, nos amis prisonniers auraient l’impression qu’on les abandonnait dans les mains de l’OVRA [la police secrète fasciste].
Le Pape ne dit pas un mot mais lorsqu’il nous reçut quelques jours plus tard comme Conseil supérieur, il me demanda avec un air fort sévère: «Ça allait?».
Pour envoyer mon billet, je n’avais pas suivi la procédure habituelle et je l’avais confié personnellement à la compréhensive secrétaire, Mère Pascalina. Mgr Tardini me téléphona pour me reprocher cette transmission directe. Je la justifiai par l’urgence et il ne me fit pas d’autre reproche.
Je ne respectai pas non plus la procédure ordinaire en une autre occasion.
À l’approche d’une élection municipale à Rome, on avait averti le Pape que, selon les prévisions, l’alliance des socialistes et des communistes obtiendrait la majorité relative et qu’en conséquence il y aurait un maire communiste au Campidoglio. Pour éviter ce résultat, on imagina une ligne de dépolitisation, en dirigeant tous les votes des non communistes sur une grande liste apparemment apolitique. Confiant 1202985063531">Au téléphone, Mgr Tardini me reprocha de ne pas avoir suivi la voie hiérarchique, mais je crois qu’au fond de lui-même, il n’était pas du tout mécontent. C’est un fait que cette manœuvre, qui fut appelée du nom malheureux d’Opération Sturzo, fut bloquée. Et, comme les pessimistes l’avaient prévu, les électeurs ne se trompèrent pas.
Sur l’activité politique du clergé, il y a eu souvent des polémiques nombreuses et variées. J’avançai, sous une forme peut-être peu relevée, cette thèse: de même que les Cultivateurs directs splendidement organisés par Paolo Bonomi, défendaient avec force leurs droits, de même les “cultivateurs directs des âmes” devaient (et pas seulement pouvaient) lutter contre toutes les initiatives qu’il était juste de qualifier d’antichrétiennes plus que d’anticléricales.
Du reste, et ce n’est pas un hasard, il se trouva que des figures importantes du monde laïciste unirent leurs efforts aux nôtres pour faire face à la menace communiste.
Je me rappelle la fermeté avec laquelle le Garde des Sceaux, Giuseppe Grassi, une figure très importante du libéralisme méridional, défendit la convergence de ces forces.
Il faut aussi citer la position du Président Luigi Einaudi, lorsque les journaux présentèrent l’élection de Gronchi sous ce titre: «Un catholique au Quirinal». Il tenait à souligner qu’il était lui aussi un catholique; du reste, je l’ai vu moi-même assister à la Messe, missel en main, ce que je ne me rappelle pas avoir vu faire à Gronchi ni à d’autres qui étaient considérés comme des “nôtres”.
Il est juste de revenir ici au thème du rapport entre Pie XII et De Gasperi, en rejetant les lieux communs. Pie XII – je l’ai écrit souvent et l’ai aussi dit au procès – était instinctivement opposé à ce que les catholiques se mêlent en politique à d’autres groupes venus s’agréger à eux.
Il n’y avait pourtant aucune réserve de la part du Pape à l’égard de la personne de De Gasperi. Un souvenir précis peut être utile. Quand fut organisée au Vatican une représentation de l’Annonce faite à Marie de Claudel, pour un public ultra restreint, parmi le petit nombre d’invités du Pape figuraient De Gasperi et sa femme Francesca. Ils furent accueillis de façon particulièrement chaleureuse par le Pape. J’en fus personnellement témoin.
Tiré de “Il Tempo” du 23 janvier 2008