CARDINAUX. Rencontre avec Józef Glemp
Les années que j’ai passées au service de l’Église polonaise
Le primat de Pologne a fêté à Rome ses vingt-cinq ans de cardinalat. Ses souvenirs: le gouvernement communiste, le Pape polonais et le passage à la démocratie. Et aussi la sécularisation et le scandale des prélats accusés d’avoir été des espions du régime
Interview du cardinal Józef Glemp par Gianni Cardinale
Le 2 février dernier, le cardinal primat de
Pologne Józef Glemp a fêté ses vingt-cinq ans de
cardinalat par une liturgie solennelle célébrée
à Sainte-Marie-au-Transtévère. Il est en effet, comme
son prédécesseur, Stefan Wyszynski, cardinal du titre de la
belle basilique romaine. À cette occasion, 30Jours
a demandé au cardinal polonais, qui a été
archevêque de Gniezno et de Varsovie de 1981 à 1992 et de Varsovie seule jusqu’à
la fin de décembre 2006, de nous parler des années
qu’il a passées au service de l’Église polonaise.

Éminence, vous avez été
nommé archevêque de Gniezno et de Varsovie le 7 juillet 1981.
Au mois de mai précédent, deux événements
dramatiques avaient frappé toute l’Église catholique et
l’Église polonaise en particulier. Le 13 avait eu lieu
l’attentat contre Jean Paul II sur la place Saint-Pierre et le 28
s’était éteint, à quatre-vingts ans, le cardinal
primat Stefan Wyszynski, dont vous aviez été le
secrétaire particulier jusqu’en 1979, date à laquelle
vous aviez été nommé évêque de Warmia,
avec siège à Olsztyn. Quels souvenirs avez-vous de cette
période?
JÓZEF GLEMP: J’ai effectivement été nommé en même temps archevêque de deux sièges métropolitains: Gniezno et Varsovie. Du point de vue ecclésiastique, tout a été très bien fait. Sous le communisme, on accomplissait avec un zèle particulier ces procédures, parce qu’on ne voulait pas avoir de problèmes. Après la mort du cardinal Wyszynski, le Saint-Siège a procédé à une large consultation parmi les évêques pour choisir le nouveau primat. Au début du mois de juillet 1981, je suis venu à Rome avec un groupe de pèlerins de mon diocèse de Warmia. Le cardinal Franciszek Macharski, qui avait été autorisé par le Saint-Siège à recevoir mon consentement pour succéder à Wyszynski, était présent à Rome. Après avoir parlé avec Macharski, je me suis présenté au Saint-Père, qui était hospitalisé à l’hôpital Gemelli. Le Pape m’a à nouveau demandé d’accepter d’être nommé primat. Je ne pouvais vraiment pas refuser, étant donné surtout la situation particulièrement dramatique de cette période. Une fois ma nomination annoncée, je suis immédiatement retourné en Pologne et, deux jours plus tard, le 9 juillet, j’ai pris possession des deux archidiocèses.
La situation était aussi délicate du point de vue politique…
GLEMP: Oui, c’est vrai. Cependant, de ce point de vue, la situation semblait relativement tranquille. Même si en fait cette tranquillité annonçait la tempête de l’imposition de l’état de guerre, lequel a été décrété en décembre de l’année suivante.
Le général Wojciech Jaruzelski a toujours déclaré qu’il avait été obligé de faire ce choix…
GLEMP: Difficile à dire. Mais c’est un fait que le général voulait maintenir le statu quo, l’État socialiste polonais et ses liens avec l’Union Soviétique.
Comment avez-vous su que l’état de guerre était imposé?
GLEMP: Jaruzelski m’a fait avertir à cinq heures et demi du matin par un général et un ministre. Ce jour-là, je devais aller à Czestochowa pour une rencontre avec la jeunesse. Je ne l’ai pas annulée.
Quels souvenirs avez-vous de la période de l’état de guerre?
GLEMP: J’ai toujours cherché à calmer les esprits. J’ai toujours cherché à faire comprendre que la tête est faite pour penser et non pour détruire les murs. Mais les esprits étaient survoltés. Des centaines de représentants de Solidarnosc ont été internés dans des camps de concentration.
Comment l’Église a-t-elle vécu cette période?
GLEMP: Un “Comité primatial pour l’aide aux personnes internées” a tout de suite été créé. Le Comité recueillait de l’argent et d’autres biens pour aider ceux qui étaient internés dans les camps et il fonctionnait effectivement dans tous les diocèses de Pologne. Nous, évêques, nous avons eu l’autorisation de nous réunir et il fut aussi permis, malgré le couvre-feu, de célébrer la messe de la nuit de Noël. Tous les fidèles ont pu participer à la fonction dans leur paroisse.
Vous êtes allé voir ceux qui étaient internés, à commencer par Lech Walesa…
GLEMP: Je suis bien sûr allé visité les représentants de Solidarnosc emprisonnés. Je me rappelle le calme et la fermeté avec laquelle les hommes affrontaient cette épreuve. J’ai été frappé en revanche par la nervosité et la colère des femmes qui, évidemment, ne supportaient pas cette situation.
L’état de guerre a été instauré quand était en préparation le deuxième voyage du Pape en Pologne…
GLEMP: Le Pape désirait venir en 1982. Mais les autorités préféraient différer la visite d’un an. J’étais moi aussi de cet avis parce que, dans les conditions de 1982, le voyage du Pape n’aurait pu comporter qu’une seule étape, celle du sanctuaire de Czestochowa. Le Pape a accepté lui aussi de ne venir qu’en 1983, à un moment où la situation s’était améliorée, même si les lois martiales n’avaient pas été 217;autres prêtres qui étaient certainement plus agressifs que lui. Mais il était très suivi par les jeunes. Je crois que toute l’envie, toute la colère, même personnelles dirais-je, de certains représentants du régime, se sont reversées sur lui. Je pense, par exemple, au capitaine Grzegorz Piotrowski [l’homme qui a tué Popieluszko], que les propos de celui qu’il considérait comme un “petit prêtre de rien” gênait peut-être particulièrement dans son ambition. Malgré tout ce qui a été écrit, malgré les procès, l’histoire du père Popieluszko n’est pas totalement claire: il reste des points obscurs…
À quel point en est son procès de béatification?
GLEMP: La phase diocésaine est terminée et la cause est arrivée à Rome, à la Congrégation pour les Causes des Saints. Nous espérons que le père Popieluszko pourra rapidement être vénéré comme un martyr.
Éminence, durant votre épiscopat, vous avez dû subir, dans cette période particulièrement difficile, un bon nombre de critiques…
GLEMP: Quand, dans mes homélies, j’invitais au calme et au dialogue, il y avaient des gens qui se lamentaient parce que, disaient-ils, le primat ne voulait pas se battre; mais moi, à la lumière, entre autres, de l’histoire polonaise du XIXe siècle, je me suis toujours refusé à fomenter la révolution. La violence ne conduit nulle part: elle aboutit au contraire de ce qu’elle cherchait.
L’épiscopat adhérait-il à cette attitude?
GLEMP: Oui. Il y avait peut-être quelques prêtres tentés par des raccourcis révolutionnaires, mais les évêques, non. Nous cherchions à nous réunir le plus souvent possible et nous étions unis.
Dans la transition qui a porté la Pologne du régime communiste à la démocratie, tout ce qui devait être fait a-t-il été fait? Dans des secteurs relativement vastes de la société polonaise, on continue à éprouver une certaine rancœur parce que, pense-t-on, l’establishment communiste n’a pas assez payé pour son passé…
GLEMP: Les communistes ont été très malins, ils ont été obligés de céder le pouvoir politique, mais ils se sont assurés les leviers du pouvoir économique et financier. La classe dirigeante communiste était cultivée, elle connaissait les langues, elle connaissait les mécanismes du pouvoir. Connaissances qui manquaient aux leaders de Solidarnosc… Cela peut expliquer le ressentiment encore vif aujourd’hui, ici, en Pologne.
Et l’envie de lustracja qui s’est répandue elle aussi dans une partie de la société polonaise?
GLEMP: Il s’agit d’un mécanisme paradoxal et injuste. Au lieu de rechercher et de punir les dirigeants communistes qui ont espionné et réprimé le peuple, on a cherché, pour les punir, ceux que l’on appelle les collaborateurs du régime. Ainsi, les bourreaux sont restés innocents de fait et les victimes des chantages sont devenues les victimes d’une nouvelle forme de persécution.
Que pensez-vous de la présence de représentants du clergé dans les listes des collaborateurs de l’ancien régime?
GLEMP: Les prêtres polonais ont dans leur très large majorité, accompli leur mission d’une manière admirable, même s’il faut reconnaître qu’une partie d’entre eux – que j’évalue à peu près à dix pour cent – que l’on faisait chanter pour d’autres raisons, par exemple, sentimentales, a cédé et est entrée en contact avec les services secrets et se trouve donc dans la liste des “collaborateurs”. Mais même ceux-là, les pauvres, dans la très large majorité des cas, n’ont accompli aucun acte qui ait nui à autrui. Ce système de collaborateurs servait moins à recueillir des informations qu’à agir sur la population par une sorte de terrorisme psychologique, dans le sens que l’on voulait donner l’impression que le système avait tout sous son contrôle et donner à tous le sentiment qu’ils étaient contrôlés.
Le cas le plus célèbre de prêtre accusé de collaboration a certainement été celui de Mgr Stanislaw Wielgus…
GLEMP: Son cas était tout à fait particulier. Il avait un profil plus académique que pastoral. Il nie avoir signé des documents compromettants, même s’il semble qu’il l’ait fait parfois. Quoiqu’il en soit, c’est un fait qu’il a été condamné par les media sans avoir eu la possibilité de se défendre.
On m’a proposé à moi aussi, une seule fois, de devenir un informateur secret sur les activités de l’Église en échange d’un passeport me permettant de me rendre à l’étranger. J’ai refusé avec décision de recevoir le passeport et je suis resté dans mon pays. Par la suite, quand je suis allé à l’étranger avec le primat Wyszynski, on ne m’a plus rien proposé. Il se peut que d’autres n’aient pas répondu avec la même fermeté et qu’ainsi des prêtres, peut-être nombreux, devenus par la suite évêques, ont été enregistrés comme informateurs. L’Église est en train d’évaluer avec attention tous ces cas. Mais il ne faut pas oublier qu’il y a certainement parmi les journalistes et les universitaires des cas semblables à ceux qui ont été dénoncés dans le clergé, mais personne ne semble avoir envie d’approfondir la question… C’est curieux.
La prise de possession et la très rapide démission de Mgr Wielgus remontent à un an, au début de janvier 2007. Puis il y a eu, en mars, la nomination de son successeur, Mgr Kasimierz Nycz…
GLEMP: Ces jours ont en effet été des jours dramatiques. Évidemment, Dieu voulait qu’il en soit ainsi. Je dois dire que Mgr Nycz est très bien.
N’avez-vous jamais été tenté de regretter la période du régime communiste durant laquelle l’Église était combattue par le pouvoir politique mais respectée et aimée par la société et durant laquelle l’influence sécularisatrice de l’Occident ne se faisait pas sentir?
GLEMP: Non, parce que nous avons récupéré la liberté. Nous pouvons nous plaindre de beaucoup de choses qui ne vont pas mais la liberté est un très grand don que nous devons cultiver et dont nous devons profiter.
Qu’est-ce qui a changé dans l’Église polonaise ces dernières décennies?
GLEMP: La pratique religieuse a certainement diminué, mais nous ne sommes pas encore arrivés au niveau occidental. En ce qui concerne les vocations, nous en avons suffisamment, nous pouvons même en exporter, spécialement pour les missions. Par exemple, à Varsovie, une trentaine de nouveaux candidats sont entrés cette année au séminaire. Nous ne pouvons certainement pas nous plaindre.
Que pensez-vous de Radio Maryja?
GLEMP: Elle a fait beaucoup de bien mais elle joue maintenant un rôle parallèle à celui de l’épiscopat, et cela, ce n’est pas bon. La Radio a aussi joué un rôle politique, et cela non plus n’est pas bon. Je pense, quant à moi, que la personne du président, le père Tadeusz Rydzyk peut, et doit même, être changée. Même si, après les récentes élections, la situation s’est calmée, vu que le parti qui s’est opposé à celui qu’appuyait ouvertement la Radio l’a emporté. Quoiqu’il en soit, je tiens à redire que, du point de vue religieux, Radio Maryja diffuse la doctrine saine et fait du bien pour ce qui est de la pastorale.
Donald Tusk a succédé à Jaroslaw Kaczynski à la tête du gouvernement. Comment percevez-vous ce changement?
GLEMP: Le changement a été moins radical qu’on ne pouvait le penser. Sur les sujets fondamentaux comme la défense de la vie, je ne crois pas qu’il y ait de changement.

L’actuel président de la Conférence
épiscopale polonaise, l’archevêque de Przemysl
Józef Michalik, a déclaré que si l’on doit
changer les dirigeants de Radio Maryja parce qu’ils sont trop alignés à droite,
il faut faire la même chose, pour des raisons égales mais
opposées, avec les dirigeants de l’hebdomadaire catholique Tygodnik Powszechny...
GLEMP: C’est théoriquement un raisonnement correct, sauf que Radio Maryja a une influence sur le peuple beaucoup plus grande que Tygodnik Powszechny.
À part l’Italie, la Pologne est le seul pays à avoir un nonce apostolique originaire de son propre pays. Que pensez-vous de cette “anomalie”?
GLEMP: Je ne crois pas que le prochain nonce le sera. Il suffit de voir ce qui est arrivé en Allemagne. C’est une expérience qui a été dictée par une situation de nécessité qui n’existe plus aujourd’hui. Quoiqu’il en soit, la nonciature guidée depuis 1989 par l’archevêque Józef Kowalczyk a porté de bons fruits, comme la stipulation du concordat et la réorganisation administrative de l’Église en Pologne.
L’Église de Pologne est orpheline de Jean Paul II?
GLEMP: Je ne crois pas. Le pape Benoît XVI a été pleinement accepté par l’Église et par le peuple polonais. Il est sûr que, sentimentalement, nous nous sentons liés à la personne de Jean Paul II, mais l’Église va de l’avant.
En qualité de gardien de la dépouille mortelle de saint Adalbert, qui repose dans la cathédrale de Gniezno, vous allez rester cardinal primat jusqu’à votre quatre-vingtième anniversaire. Historiquement, le rôle du primat a été très important dans l’histoire ecclésiastique et civile de la Pologne. Mais aujourd’hui, c’est le président de la Conférence épiscopale qui, en pratique, assume ce rôle.
GLEMP: Mon successeur sera toujours membre de droit du Conseil permanent et patron des Polonais qui résident à l’étranger. Nous verrons ce qui, en pratique, arrivera.
Le prochain primat sera l’archevêque de Gniezno ou celui de Varsovie?
GLEMP: Celui de Gniezno, évidemment. Les sièges de Gniezno et de Varsovie ont été unis in persona episcopi avec les cardinaux August Hlond, Wyszynski et moi-même. Maintenant, ce n’est plus comme cela. Il est juste que le titre primatial reste lié au diocèse le plus ancien de notre pays.

Le cardinal Glemp pendant la messe célébrée dans la basilique Sainte-Marie-au-Transtévère, à l’occasion de ses vingt-cinq ans de cardinalat, le 2 février 2008
JÓZEF GLEMP: J’ai effectivement été nommé en même temps archevêque de deux sièges métropolitains: Gniezno et Varsovie. Du point de vue ecclésiastique, tout a été très bien fait. Sous le communisme, on accomplissait avec un zèle particulier ces procédures, parce qu’on ne voulait pas avoir de problèmes. Après la mort du cardinal Wyszynski, le Saint-Siège a procédé à une large consultation parmi les évêques pour choisir le nouveau primat. Au début du mois de juillet 1981, je suis venu à Rome avec un groupe de pèlerins de mon diocèse de Warmia. Le cardinal Franciszek Macharski, qui avait été autorisé par le Saint-Siège à recevoir mon consentement pour succéder à Wyszynski, était présent à Rome. Après avoir parlé avec Macharski, je me suis présenté au Saint-Père, qui était hospitalisé à l’hôpital Gemelli. Le Pape m’a à nouveau demandé d’accepter d’être nommé primat. Je ne pouvais vraiment pas refuser, étant donné surtout la situation particulièrement dramatique de cette période. Une fois ma nomination annoncée, je suis immédiatement retourné en Pologne et, deux jours plus tard, le 9 juillet, j’ai pris possession des deux archidiocèses.
La situation était aussi délicate du point de vue politique…
GLEMP: Oui, c’est vrai. Cependant, de ce point de vue, la situation semblait relativement tranquille. Même si en fait cette tranquillité annonçait la tempête de l’imposition de l’état de guerre, lequel a été décrété en décembre de l’année suivante.
Le général Wojciech Jaruzelski a toujours déclaré qu’il avait été obligé de faire ce choix…
GLEMP: Difficile à dire. Mais c’est un fait que le général voulait maintenir le statu quo, l’État socialiste polonais et ses liens avec l’Union Soviétique.
Comment avez-vous su que l’état de guerre était imposé?
GLEMP: Jaruzelski m’a fait avertir à cinq heures et demi du matin par un général et un ministre. Ce jour-là, je devais aller à Czestochowa pour une rencontre avec la jeunesse. Je ne l’ai pas annulée.
Quels souvenirs avez-vous de la période de l’état de guerre?
GLEMP: J’ai toujours cherché à calmer les esprits. J’ai toujours cherché à faire comprendre que la tête est faite pour penser et non pour détruire les murs. Mais les esprits étaient survoltés. Des centaines de représentants de Solidarnosc ont été internés dans des camps de concentration.
Comment l’Église a-t-elle vécu cette période?
GLEMP: Un “Comité primatial pour l’aide aux personnes internées” a tout de suite été créé. Le Comité recueillait de l’argent et d’autres biens pour aider ceux qui étaient internés dans les camps et il fonctionnait effectivement dans tous les diocèses de Pologne. Nous, évêques, nous avons eu l’autorisation de nous réunir et il fut aussi permis, malgré le couvre-feu, de célébrer la messe de la nuit de Noël. Tous les fidèles ont pu participer à la fonction dans leur paroisse.
Vous êtes allé voir ceux qui étaient internés, à commencer par Lech Walesa…
GLEMP: Je suis bien sûr allé visité les représentants de Solidarnosc emprisonnés. Je me rappelle le calme et la fermeté avec laquelle les hommes affrontaient cette épreuve. J’ai été frappé en revanche par la nervosité et la colère des femmes qui, évidemment, ne supportaient pas cette situation.
L’état de guerre a été instauré quand était en préparation le deuxième voyage du Pape en Pologne…
GLEMP: Le Pape désirait venir en 1982. Mais les autorités préféraient différer la visite d’un an. J’étais moi aussi de cet avis parce que, dans les conditions de 1982, le voyage du Pape n’aurait pu comporter qu’une seule étape, celle du sanctuaire de Czestochowa. Le Pape a accepté lui aussi de ne venir qu’en 1983, à un moment où la situation s’était améliorée, même si les lois martiales n’avaient pas été 217;autres prêtres qui étaient certainement plus agressifs que lui. Mais il était très suivi par les jeunes. Je crois que toute l’envie, toute la colère, même personnelles dirais-je, de certains représentants du régime, se sont reversées sur lui. Je pense, par exemple, au capitaine Grzegorz Piotrowski [l’homme qui a tué Popieluszko], que les propos de celui qu’il considérait comme un “petit prêtre de rien” gênait peut-être particulièrement dans son ambition. Malgré tout ce qui a été écrit, malgré les procès, l’histoire du père Popieluszko n’est pas totalement claire: il reste des points obscurs…
À quel point en est son procès de béatification?
GLEMP: La phase diocésaine est terminée et la cause est arrivée à Rome, à la Congrégation pour les Causes des Saints. Nous espérons que le père Popieluszko pourra rapidement être vénéré comme un martyr.
Éminence, durant votre épiscopat, vous avez dû subir, dans cette période particulièrement difficile, un bon nombre de critiques…
GLEMP: Quand, dans mes homélies, j’invitais au calme et au dialogue, il y avaient des gens qui se lamentaient parce que, disaient-ils, le primat ne voulait pas se battre; mais moi, à la lumière, entre autres, de l’histoire polonaise du XIXe siècle, je me suis toujours refusé à fomenter la révolution. La violence ne conduit nulle part: elle aboutit au contraire de ce qu’elle cherchait.
L’épiscopat adhérait-il à cette attitude?
GLEMP: Oui. Il y avait peut-être quelques prêtres tentés par des raccourcis révolutionnaires, mais les évêques, non. Nous cherchions à nous réunir le plus souvent possible et nous étions unis.
Dans la transition qui a porté la Pologne du régime communiste à la démocratie, tout ce qui devait être fait a-t-il été fait? Dans des secteurs relativement vastes de la société polonaise, on continue à éprouver une certaine rancœur parce que, pense-t-on, l’establishment communiste n’a pas assez payé pour son passé…
GLEMP: Les communistes ont été très malins, ils ont été obligés de céder le pouvoir politique, mais ils se sont assurés les leviers du pouvoir économique et financier. La classe dirigeante communiste était cultivée, elle connaissait les langues, elle connaissait les mécanismes du pouvoir. Connaissances qui manquaient aux leaders de Solidarnosc… Cela peut expliquer le ressentiment encore vif aujourd’hui, ici, en Pologne.
Et l’envie de lustracja qui s’est répandue elle aussi dans une partie de la société polonaise?
GLEMP: Il s’agit d’un mécanisme paradoxal et injuste. Au lieu de rechercher et de punir les dirigeants communistes qui ont espionné et réprimé le peuple, on a cherché, pour les punir, ceux que l’on appelle les collaborateurs du régime. Ainsi, les bourreaux sont restés innocents de fait et les victimes des chantages sont devenues les victimes d’une nouvelle forme de persécution.
Que pensez-vous de la présence de représentants du clergé dans les listes des collaborateurs de l’ancien régime?
GLEMP: Les prêtres polonais ont dans leur très large majorité, accompli leur mission d’une manière admirable, même s’il faut reconnaître qu’une partie d’entre eux – que j’évalue à peu près à dix pour cent – que l’on faisait chanter pour d’autres raisons, par exemple, sentimentales, a cédé et est entrée en contact avec les services secrets et se trouve donc dans la liste des “collaborateurs”. Mais même ceux-là, les pauvres, dans la très large majorité des cas, n’ont accompli aucun acte qui ait nui à autrui. Ce système de collaborateurs servait moins à recueillir des informations qu’à agir sur la population par une sorte de terrorisme psychologique, dans le sens que l’on voulait donner l’impression que le système avait tout sous son contrôle et donner à tous le sentiment qu’ils étaient contrôlés.
Le cas le plus célèbre de prêtre accusé de collaboration a certainement été celui de Mgr Stanislaw Wielgus…
GLEMP: Son cas était tout à fait particulier. Il avait un profil plus académique que pastoral. Il nie avoir signé des documents compromettants, même s’il semble qu’il l’ait fait parfois. Quoiqu’il en soit, c’est un fait qu’il a été condamné par les media sans avoir eu la possibilité de se défendre.
On m’a proposé à moi aussi, une seule fois, de devenir un informateur secret sur les activités de l’Église en échange d’un passeport me permettant de me rendre à l’étranger. J’ai refusé avec décision de recevoir le passeport et je suis resté dans mon pays. Par la suite, quand je suis allé à l’étranger avec le primat Wyszynski, on ne m’a plus rien proposé. Il se peut que d’autres n’aient pas répondu avec la même fermeté et qu’ainsi des prêtres, peut-être nombreux, devenus par la suite évêques, ont été enregistrés comme informateurs. L’Église est en train d’évaluer avec attention tous ces cas. Mais il ne faut pas oublier qu’il y a certainement parmi les journalistes et les universitaires des cas semblables à ceux qui ont été dénoncés dans le clergé, mais personne ne semble avoir envie d’approfondir la question… C’est curieux.
La prise de possession et la très rapide démission de Mgr Wielgus remontent à un an, au début de janvier 2007. Puis il y a eu, en mars, la nomination de son successeur, Mgr Kasimierz Nycz…
GLEMP: Ces jours ont en effet été des jours dramatiques. Évidemment, Dieu voulait qu’il en soit ainsi. Je dois dire que Mgr Nycz est très bien.
N’avez-vous jamais été tenté de regretter la période du régime communiste durant laquelle l’Église était combattue par le pouvoir politique mais respectée et aimée par la société et durant laquelle l’influence sécularisatrice de l’Occident ne se faisait pas sentir?
GLEMP: Non, parce que nous avons récupéré la liberté. Nous pouvons nous plaindre de beaucoup de choses qui ne vont pas mais la liberté est un très grand don que nous devons cultiver et dont nous devons profiter.
Qu’est-ce qui a changé dans l’Église polonaise ces dernières décennies?
GLEMP: La pratique religieuse a certainement diminué, mais nous ne sommes pas encore arrivés au niveau occidental. En ce qui concerne les vocations, nous en avons suffisamment, nous pouvons même en exporter, spécialement pour les missions. Par exemple, à Varsovie, une trentaine de nouveaux candidats sont entrés cette année au séminaire. Nous ne pouvons certainement pas nous plaindre.
Que pensez-vous de Radio Maryja?
GLEMP: Elle a fait beaucoup de bien mais elle joue maintenant un rôle parallèle à celui de l’épiscopat, et cela, ce n’est pas bon. La Radio a aussi joué un rôle politique, et cela non plus n’est pas bon. Je pense, quant à moi, que la personne du président, le père Tadeusz Rydzyk peut, et doit même, être changée. Même si, après les récentes élections, la situation s’est calmée, vu que le parti qui s’est opposé à celui qu’appuyait ouvertement la Radio l’a emporté. Quoiqu’il en soit, je tiens à redire que, du point de vue religieux, Radio Maryja diffuse la doctrine saine et fait du bien pour ce qui est de la pastorale.
Donald Tusk a succédé à Jaroslaw Kaczynski à la tête du gouvernement. Comment percevez-vous ce changement?
GLEMP: Le changement a été moins radical qu’on ne pouvait le penser. Sur les sujets fondamentaux comme la défense de la vie, je ne crois pas qu’il y ait de changement.

Le cardinal Glemp pendant la messe dans la cathédrale Saint-Jean, à Varsovie, le 7 janvier 2007, le lendemain de la démission de Mgr Stanislaw Wielgus
GLEMP: C’est théoriquement un raisonnement correct, sauf que Radio Maryja a une influence sur le peuple beaucoup plus grande que Tygodnik Powszechny.
À part l’Italie, la Pologne est le seul pays à avoir un nonce apostolique originaire de son propre pays. Que pensez-vous de cette “anomalie”?
GLEMP: Je ne crois pas que le prochain nonce le sera. Il suffit de voir ce qui est arrivé en Allemagne. C’est une expérience qui a été dictée par une situation de nécessité qui n’existe plus aujourd’hui. Quoiqu’il en soit, la nonciature guidée depuis 1989 par l’archevêque Józef Kowalczyk a porté de bons fruits, comme la stipulation du concordat et la réorganisation administrative de l’Église en Pologne.
L’Église de Pologne est orpheline de Jean Paul II?
GLEMP: Je ne crois pas. Le pape Benoît XVI a été pleinement accepté par l’Église et par le peuple polonais. Il est sûr que, sentimentalement, nous nous sentons liés à la personne de Jean Paul II, mais l’Église va de l’avant.
En qualité de gardien de la dépouille mortelle de saint Adalbert, qui repose dans la cathédrale de Gniezno, vous allez rester cardinal primat jusqu’à votre quatre-vingtième anniversaire. Historiquement, le rôle du primat a été très important dans l’histoire ecclésiastique et civile de la Pologne. Mais aujourd’hui, c’est le président de la Conférence épiscopale qui, en pratique, assume ce rôle.
GLEMP: Mon successeur sera toujours membre de droit du Conseil permanent et patron des Polonais qui résident à l’étranger. Nous verrons ce qui, en pratique, arrivera.
Le prochain primat sera l’archevêque de Gniezno ou celui de Varsovie?
GLEMP: Celui de Gniezno, évidemment. Les sièges de Gniezno et de Varsovie ont été unis in persona episcopi avec les cardinaux August Hlond, Wyszynski et moi-même. Maintenant, ce n’est plus comme cela. Il est juste que le titre primatial reste lié au diocèse le plus ancien de notre pays.