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02/03 - 2008 >
Visible ou invisible? Dialogue sur la réalité du Christ ressuscité
ET RESURREXIT TERTIA DIE SECUNDUM SCRIPTURAS
Visible ou invisible? Dialogue sur la réalité du Christ ressuscité
La lettre d’Andrés Torres Queiruga, professeur de Philosophie de la Religion à l’Université de Saint Jacques de Compostelle
par Andrés Torres Queiruga

Résurrection, Piero della Francesca, Museo Civico, Sansepolcro, Arezzo
Je comprends que la brièveté de mon opuscule et le fait que vous ayez pensé que je suis un “philosophe de saint Jacques de Compostelle” aient pu faire naître en vous cette impression. Il est vrai que j’enseigne la philosophie à l’Université de Saint Jacques de Compostelle et que la philosophie est l’une de mes passions. Mais il est encore plus vrai que je suis prêtre et théologien et que je consacre l’effort fondamental de ma vie à rendre compréhensible et vivable la foi chrétienne. Je pense que si vous aviez su cela, vous auriez proposé une lecture différente de mon texte et que vous auriez eu au moins la curiosité de réexaminer dans ses grandes lignes mon œuvre (ont été publiés en italien, parmi d’autres livres moins importants, La rivelazione di Dio nella realizzazione dell’uomo, Borla, et Credo in Dio Padre, Piemme), pour avoir la confirmation que, quelle que soit sa qualité théo-logique, mon livre prétend seulement être un éclaircissement et une défense de la foi chrétienne dans la Résurrection. Je suis en outre certain, vu votre vaste culture philosophique, que vous pouvez très bien comprendre la signification de la théologie que j’élabore et propose.
Je vous remercie de l’attention que vous avez prêtée à mon livre et de l’effort que vous avez fait dans la première partie de votre compte-rendu, pour en présenter le contenu. Mais le malentendu initial vous a conduit à interpréter mes idées dans un sens qui ne correspond ni à la subjectivité de ma foi ni à l’objectivité de ma théologie.
Avant tout, je n’ai jamais réduit la Résurrection à une idée ni à un symbole sans réalité. Au contraire. J’ai insisté à plusieurs reprises sur le fait que la Résurrection est un événement réel; que c’est Jésus lui-même qui est ressuscité, non une idée que nous avons de Jésus mais lui en personne; que sa vie ne s’est pas conclue sur la croix, parce qu’elle n’a pas été anéantie par la mort, mais, à travers elle, est entrée dans la plénitude de Dieu. C’est pour cela que Jésus est maintenant le Christ ressuscité, le Christ glorifié, si grand et glorieux qu’il est au-dessus des limites de l’espace et du temps. C’est pour cela que, comme il en va pour Dieu (sans que, pour autant, nous niions son existence), nous ne pouvons le voir, que nos sens ne peuvent le percevoir. Mais c’est grâce à cela que le Christ ressuscité a la merveilleuse capacité de continuer à être présent et à agir dans l’histoire, de sorte que nous pouvons vivre sa présence et communiquer avec sa vie dans une Eucharistie, à Rome ou à Manhattan, ou en aidant un pauvre dans le coin le plus perdu d’Afrique ou d’Océanie.
C’est là ma foi, et je la proclame dans toute mon œuvre. Mon livre tente, c’est ce à quoi je l’ai consacré, de comprendre cette foi sur le plan théologique. Pour ce faire, je distingue soigneusement les deux moments en avertissant de façon claire que le moment décisif est le premier, celui de la foi. Le second, celui de la théologie, est au service du premier et n’a d’autre but que de tenter de donner une explication possible, qui puisse aider à comprendre la foi dans le cadre de notre culture. Je suis bien conscient du fait que mon explication, comme c’est le cas pour toutes les explications théologiques, est discutable. Je serais le premier à retirer tout point de mon explication dont on me convaincrait par des arguments valables qu’il comporte des affirmations susceptibles de nuire à la foi qu’il tente d’expliquer. C’est pourquoi j’insiste sur le fait que mon explication est ouverte au dialogue fraternel, informé et responsable. Tel est précisément le rôle de la communauté théologique à l’intérieur et au service de la communion ecclésiale. Dialogue dans la théologie et non dévaluation de la foi. Collaboration dans la mission et non attaque entre frères.
Je le répète, je comprends que votre méprise initiale vous ait conduit à donner de ma pensée une interprétation négative. Une lecture plus juste vous ferait voir que, lorsque je dis que la Résurrection n’est pas un fait empirique, je n’entends pas du tout dire qu’elle n’est pas réelle, mais au contraire qu’elle est tellement réelle qu’elle est au-dessus du fait empirique: n’est-ce pas cela que, justement, nous affirmons à propos de Dieu lui-même? Et – comme la grande majorité des théologiens qui, généralement, sont critiques et responsables – ce que je veux dire lorsque je déclare que la Résurrection n’est pas un “miracle” et n’est pas accessible aux méthodes de l’“histoire” scientifique est exactement dans la même ligne.
Les problèmes de la tombe vide, des apparitions, de la possibilité ou non de voir et de toucher le Christ ressuscité, sont intimement liés à cela, qui est, d’une certaine façon, ce qu’il y a de plus radical et de plus décisif. Qui connaît un peu la réflexion actuelle des théologiens sur ce sujet, sait l’importance de ce qui est en jeu. Mon intention – je le répète, discutable et ouverte au dialogue – est de montrer que prendre à la lettre ces récits ne correspond pas à l’intuition la plus authentique des textes bibliques. Et surtout, contrairement à ce qui pourrait paraître à première vue, cette lecture, au lieu de défendre la foi finit par la rendre impossible. Et cela parce que, sans le vouloir, on tombe de la sorte dans le “piège empiriste” qui consiste à exiger des preuves physiques pour une réalité transcendante. La célèbre parabole du “jardiner 1210684889033">Bref, le point délicat de la question se trouve dans le passage continu qui s’opère dans votre critique entre la réalité de la Résurrection et sa découverte. Que la perception de la terrible injustice de la croix ait pu être la modalité principale selon laquelle les disciples ont découvert que Jésus ne pouvait pas être mort et anéanti, mais qu’il était vivant et ressuscité en Dieu, ne veut pas dire que Jésus est ressuscité dans la “subjectivité croyante”. Cela veut dire simplement la chose la plus évidente, à savoir que la subjectivité croyante découvre – que se révèle à elle – que Jésus est ressuscité, lui en personne. C’est lui qui ressuscite, non la subjectivité ou son idée. Comme dans la terrible expérience du martyre, la subjectivité croyante du second livre des Macchabées découvre, avec une clarté inégalée auparavant, la réalité de la Résurrection. Dans le kerigma originaire des Actes des Apôtres lui-même, c’est sans doute la subjectivité croyante de Pierre qui raisonne lorsqu’il dit que «Dieu ne pouvait permettre que son Saint connaisse la corruption», sans qu’il lui vienne pour autant à l’esprit de mettre en discussion la réalité de la Résurrection.
J’ai été stupéfait de me voir transformé à l’improviste en un “idéaliste” radical. Non, je ne suis sûrement pas un empiriste et l’herméneutique me tient fort à cœur; mais, soyez tranquille, je peux vous assurer que ma pensée est résolument réaliste et que j’ai consacré beaucoup de pages de mon œuvre à le prouver. Je peux aussi vous assurer que Hegel est mon cult philosophique mais que je ne suis pas hégélien; de même, je respecte Bultmann mais je ne suis pas bultmannien. J’avoue, pour finir, que je ne connais pas l’ouvrage de Corrado Augias et Mauro Pesce et je ne peux donc pas en juger.
Je me rends compte que ma tentative d’éclaircissement a allongé à l’excès cette lettre qui entendait seulement dissiper un malentendu. Vu que nous partageons la même foi et le même intérêt pour la compréhension et l’annonce de celle-ci, je suis sûr qu’il n’y a eu, de votre part, aucune mauvaise intention dans votre article. Mais j’espère que vous comprendrez aussi que vous avez objectivement exposé en public, sur un certain point, une vision non vraie qui, comme croyant, prêtre et théologien, m’atteint gravement. Je ne prétends pas que vous partagiez ma théologie, comme, sans aucun doute, vous ne pensez pas vous non plus que je doive être d’accord avec la vôtre. Je crois, pourtant, que cela ne doit pas vous amener à mettre publiquement en question ma foi, ce qui, d’ailleurs, entre pleinement dans l’avertissement du Seigneur: «Ne jugez pas». De toute façon, je ne veux pas entrer dans le sanctuaire de votre conscience: si, devant le Seigneur et après avoir étudié mon œuvre, vous croyez devoir maintenir vos affirmations, je respecterai votre décision et m’en remettrai à un jugement supérieur. Si mes raisons vous semblent justes, serait-ce trop vous demander, pour le bien de la foi et au nom de la fraternité chrétienne, d’éclaircir pour vos lecteurs la vraie signification de ma position?
Veuillez recevoir avec mon amitié mon fraternel salut.