Somalie, un pays dans le chaos
Somalie: un État qui n’existe pas, une guerre sans fin, un pays qui vit dans le gouffre de la catastrophe humanitaire. La longue recherche de la paix
par Davide Malacaria

Mogadiscio
Le chaos
Dans les premiers mois de 2006, Mogadiscio s’enflamme à nouveau. Un certain nombre de seigneurs de la guerre, appuyés par les États-Unis qui craignent depuis longtemps des infiltrations d’Al-Qaida dans le pays, se réunissent dans un improbable cartel pour la lutte contre le terrorisme et se heurtent aux Cours islamiques, institutions enracinées dans le territoire et fondées sur la religion musulmane. Et, chose surprenante, en peu de temps, les Cours prennent le dessus et se rendent maîtres de la ville. C’est ainsi que commence une confrontation, qui tient aussi de l’affrontement, entre les Cours et le gouvernement de transition. À Noël 2006, malheureux symbolisme des dates, le troupes éthiopiennes passent la frontière pour venir soutenir les institutions de Baidoa. Les États-Unis approuvent. Et même, pour les aider, bombardent. Les Cours sont mises en déroute. Mais ce n’est qu’une apparence: les deux années suivantes sont caractérisées par une lutte sans quartier entre l’armée éthiopienne, soutenue par les forces exiguës du gouvernement de transition, et la guérilla, à travers une série d’attentats, de bombardements, d’assassinats ciblés et d’horreurs de toute sorte.
«En réalité», explique Nino Sergi, secrétaire général d’Intersos, ONG italienne qui opère dans des situations de conflit et qui est arrivée en Somalie en 1992, «les États-Unis ont commis de très graves erreurs dans cette circonstance. L’attaque a été lancée à un moment où les Cours islamiques commençaient à perdre le consensus populaire qui avait marqué leur ascension. De plus, le fait que le gouvernement de transition soit soutenu par l’Éthiopie le discrédite (comme il discrédite les États-Unis qui appuient son action), dans la mesure où ce pays est considéré par les Somaliens comme un ennemi historique. Mais, chose encore plus grave, l’entrée des militaires éthiopiens a eu lieu le lendemain de la délibération du Conseil de sécurité des Nations unies dans laquelle avait été décidé l’envoi d’une force multilatérale africaine en fonction de peacekeeping. L’intervention unilatérale de la part des États-Unis et de l’Éthiopie est en contradiction flagrante avec ce qui a été établi par l’ONU».
Mais les choses ne sont pas allées comme l’avaient imaginé les stratèges américains. Les troupes d’occupation se sont enlisées dans une guérilla dont on ne voit toujours pas la fin. «Après la victoire des Cours islamiques, a été créé un Groupe de contact comprenant États-Unis, Norvège, Union européenne, Italie, Angleterre, Suède, IGAD [organisme qui regroupe les pays d’Afrique orientale], ONU auxquels sont venus se joindre, peu à peu, d’autres États. Le but était de surveiller la situation et de soutenir le processus de paix», rappelle Mario Raffaelli, chargé spécial du gouvernement italien pour la Somalie. «Mais deux façons de voir différentes sont vite apparues: il y avait ceux qui pensaient que l’intervention armée résoudrait tout et ceux qui, comme nous, estimaient qu’il fallait au contraire chercher un compromis politique. Aujourd’hui, les partisans de la première option se sont eux aussi rapprochés de nos positions». Un changement, poursuit Raffaelli, qui s’est produit en novembre et qui a coïncidé avec l’élection d’un nouveau premier ministre somalien, Nur Hassan Hussein, lequel a été pendant des années à la tête de la Demi-lune rouge, la Croix rouge islamique. «Le nouveau chef de gouvernement a déclaré dans ses premiers discours que les priorités de la Somalie n’étaient pas seulement la lutte contre le terrorisme mais aussi le respect des droits de l’homme et des droits civils de la population et le développement du monde du travail. Ce n’est pas tout: il a dit aussi qu’il voulait entreprendre une réconciliation avec l’opposition, non seulement l’opposition intérieure mais aussi l’opposition extérieure, celle qui se trouve à Asmara».
L’opposition d’Asmara, dite Alliance pour la “re-libération” de la Somalie, regroupe les Cours islamiques et certains représentants politiques qui sont sortis du Parlement somalien. Le choix de son siège dans la capitale érythréenne n’est pas dû au hasard. En effet, la guerre qui se déroule en ce moment en Somalie est aussi une guerre entre l’Éthiopie et l’Érythrée pour l’hégémonie sur la Corne d’Afrique. «Le vrai problème, c’est que les Cours ne contrôlent pas tous les miliciens qui opèrent en Somalie», explique Mgr Giorgio Bertin, évêque de Djibouti et administrateur apostolique ad nutum Sanctae Sedis de Mogadiscio. «Il y a d’autres groupes sur le terrain, ceux que l’on appelle les shebab, mot qui signifie “jeunes”, qui sont l’expression d’un islamisme fondamentaliste. Et dire qu’en Somalie il n’y avait jamais eu d’intégrisme religieux… il s’est implanté ces dernières années. La situation était désespérée; et quand la situation est désespérée les gens se raccrochent à n’importe quoi…».
L’infiltration du fondamentalisme islamique a compliqué le cadre général. Raffaelli rappelle combien a été perturbante l’action de ces groupes qui, commettant des attentats et des assassinats alors même que l’on tentait de trouver un compromis entre les Cours et le gouvernement de transition, ont tout fait échouer. Et, aujourd’hui comme alors, ils rendent difficile la voie qui pourrait mener à un nouveau dialogue. «Les messages d’ouverture lancés par le La situation humanitaire est terrifiante. «Il y a environ deux millions de Somaliens qui se sont réfugiés à l’étranger depuis la chute de Siad Barre et le début de la guerre», dit Sergi: «Un chiffre énorme, si l’on considère que le pays, au début des années Quatre-vingt-dix, comptait sept-huit millions d’habitants». Le personnel d’Intersos exerce différentes activités d’assistance en Somalie, mais la plus importante est certainement celle qu’il accomplit à l’hôpital de Jowhar. Depuis peu, il a aussi commencé, en collaboration avec le Haut commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (Unhcr) à assister les réfugiés qui se trouvent dans les environs d’Afgoy où, comme on peut le lire dans un dramatique appel lancé par quarante ONG internationales à la fin de mars, se trouve «la plus haute concentration au monde de réfugiés». Il s’agit de la partie finale de la route qui relie Mogadiscio au village d’Afgoy, où, depuis un an environ, arrivent chaque jour des gens qui fuient la capitale. L’un des indicateurs qui permettent d’évaluer la vulnérabilité de ceux qui fuient l’épicentre d’un conflit, explique un document Intersos, est la distance qu’ils ont réussi à parcourir. Dans ce cas, il s’agit de gens qui n’ont ni moyens de transport, ni argent. Le document conclu ainsi: «Les réfugiés d’Afgoy n’ont parcouru que 20-40 kilomètres pour sauver leur vie. Ce sont, en ce moment, les gens les plus vulnérables de la terre». Ils sont environ quatre cent mille, peut-être plus, sur un total d’environ un million de réfugiés dispersés en Somalie. Mais il faut ajouter au nombre des sans-logis somaliens les centaines de milliers de réfugiés qui ont trouvé asile dans des camps à l’étranger…
Selon l’Unicef, deux millions de Somaliens sont «privés d’eau potable, de services hygiéniques de base, de soins médicaux et de protection». C’est aussi pour cela que la mortalité infantile est l’une des plus élevées du monde. Même s’il est privé d’autorités ecclésiastiques et de prêtres, le petit – vraiment tout petit – troupeau qui se trouve en Somalie, a essayé de soulager les souffrances de la population locale en payant un important tribut de sang. Après l’assassinat de Sœur Leonella Sgorbati, les sœurs qui travaillaient à l’hôpital de Mogadiscio, dernière présence publique de l’Église, ont quitté le pays. Mais l’Église, explique Davide Bernocchi, directeur de la Caritas somalienne, continue à mener son action à travers les canaux les plus divers. L’œuvre la plus importante de la Caritas somalienne est le dispensaire de Baidoa auprès duquel une petite foule de gens vient chaque jour chercher un soulagement à ses souffrances. Au fil du temps, s’est instauré une collaboration étroite entre la Caritas et les organisations caritatives islamiques, explique Bernocchi, qui ajoute: «L’état d’urgence créé par les personnes déplacées nous a donné l’occasion de collaborer avec l’organisation Islamic relief, qui a son siège au Royaume Uni et qui est connue pour le sérieux de ses opérations. Cette organisation a, entre autres, un accord de coopération avec la “Cafod” – la Caritas d’Angleterre et du Pays de Galles – , qui prévoit une clause de réciprocité comme garantie de la bonne foi des deux partenaires. Il est pour moi très important de construire ce dialogue fait d’actions qui promeuvent la dignité humaine, parce que c’est en soi un message aussi bien pour un milieu caractérisé par l’intolérance religieuse que pour une bonne partie de la société occidentale, qui accuse si facilement le sentiment religieux de n’engendrer que des divisions. Tous mes collègues somaliens sont musulmans et, comme nous dans notre foi, ils trouvent dans la leur l’énergie nécessaire pour aider ceux qui sont dans le besoin».
La vie sous les bombes
Durant les mois de mars et d’avril dernier, de nouveaux et violents affrontements ont embrasé Mogadiscio. Des batailles sanglantes, maison par maison, qui ont laissé sur le terrain des milliers de morts. Les affrontements sont terminés, mais subsiste à Mogadiscio une série continue d’attentats, d’assassinats, de violences.
Et pourtant, dans cette ville désolée, il y a quelque chose qui n’appartient pas à la désolation. «Il peut arriver», dit Sergi, «qu’en circulant dans la capitale et en portant son regard au-delà des immeubles dévastés, on tombe sur des hôpitaux qui fonctionnent, sur des écoles où l’on travaille, sur des ONG locales qui opèrent dans le domaine social. Une réalité vivante qui, malgré tout, a créé des œuvres d’assistance ou des entreprises capables de fonctionner, même sans le soutien des organisations internationales. J’ai, par exemple, découvert un institut d’études supérieures dans lequel sont dispensés des cours de management et d’organisation d’entreprise… un établissement merveilleux. Et puis les associations d’enseignants, de médecins,… Des réalités dont nous avons pensé qu’elles devaient être impliquées dans le processus de reconstruction du pays». C’est ainsi qu’est née la Conférence de Rome, qui s’est tenue en novembre et qui a pour but de créer un forum de la société civile somalienne. «L’idée est de créer un organisme stable, qui puisse soutenir les faibles institutions somaliennes… Dans un pays où tout manque, il pourrait fournir cet apport d’intelligence, de connaissances spécifiques, de professionnalité que les membres du Parlement somalien ne possèdent pas».
La Somalie, poursuit Sergi, a été une sorte de laboratoire. Là, dans les années Quatre-vingt-dix, s’est déployée l’Unosom, soit la mission ONU qui, sous l’impulsion des États-Unis, devait manifester le nouvel ordre mondial: après la chute du Mur de Berlin, les États-Unis se présentaient comme une puissance hégémonique en mesure de gérer la vie du monde grâce à son pouvoir militaire et, dans ce cas, sous la responsabilité des Nations Unies. Par un juste mais tragique retour des choses, là où devait se révéler le nouvel ordre du monde, s’est créé un chaos sans précédent… «Mais il faudra en sortir», continue Sergi. «L’instabilité dans laquelle est tombée la Somalie risque de s’étendre sur une zone plus vaste, avec des conséquences incalculables. Il faut rétablir la paix. Et cela ne peut se faire que si les troupes éthiopiennes s’en vont. Leur départ est une condition nécessaire».
Le fragile espoir
Les troupes éthiopiennes auraient dû être remplacées, par décision de l’ONU, par des forces de l’Union africaine. Malheureusement, ne sont arrivés que deux mille des huit mille hommes qui devaient être envoyés. Mais la solution politique est nécessaire, explique Mgr Bertin, parce qu’il n’y aura jamais de paix si l’on ne reconstruit pas l’État.
Il y a trois problèmes qui, selon Raffaelli, doivent être résolus: le premier concerne la sécurité: il est nécessaire que les troupes éthiopiennes se retirent et que d’autres forces arrivent; l’hypothèse d’avoir recours à des militaires africains étant abandonnée, on travaille à l’envoi de forces plus efficientes, toujours sous l’égide de l’ONU. On cherche, parallèlement, à arriver à un accord pour un cessez-le-feu qui permette à ces forces de se déployer sans rencontrer de nouveaux obstacles. Le second problème concerne le compromis institutionnel. Ici, les options sont variées: arriver à la formation d’un gouvernement de coalition entre gouvernement de transition et opposition ou, plus simplement, faire accepter aux parties une reconnaissance du rôle politique, et légitime, de l’opposition. Le troisième problème regarde les garanties que les Nations unies, et la communauté internationale en général, doivent nécessairement fournir pour que ce compromis soit crédible et effectif.
«Les choses commencent à bouger», conclut Raffaelli, car non seulement le gouvernement de transition a envoyé des messages conciliants à l’opposition, mais il a présenté cette proposition de dialogue sous la forme d’une road map. Au début d’avril, ensuite, à Nairobi, une délégation de l’Alliance pour la “re-libération” de la Somalie a rencontré des représentants des Nations Unies et de l’Union européenne. Une rencontre qui a commencé à mettre l’opposition dans une logique de dialogue. Le pas suivant sera la définition de deux délégations, l’une du gouvernement et l’autre de l’opposition, pour qu’elles commencent à avoir des contacts directs. Ce pourrait être un tournant…».
Un fragile espoir, qui doit survivre aux bombes, aux embuscades et aux assassinats. «L’espoir peut prévaloir sur le pessimisme et sur la résignation, s’il est accompagné de la foi et nourri par la prière: c’est là la meilleure contribution que l’Église peut continuer à apporter avec d’autres personnes et institutions de bonne volonté», a dit Mgr Bertin dans une récente interview. Mots heureux.