Prisonnier et proche de son troupeau
Même pendant le temps de sa résidence forcée de cinq ans à Savone et à Fontainebleau, Pie VII continua à être proche des fidèles, manifestant une fermeté sereine et une grande miséricorde
par Lorenzo Cappelletti

Portrait du pape Pie VII par Jacques-Louis David, Musée du Louvre, Paris
Les cinq ans de prison de Pie VII (mais on pourrait étendre les remarques qui suivent à la totalité de son pontificat) souffrent, même parmi les catholiques, d’une méconnaissance générale due à l’attention prépondérante que l’on accorde, dans le bien comme dans le mal, à la figure de Napoléon.
Il ne sera donc pas inutile d’évoquer brièvement quelques aspects de ce temps de prison.
Il faut avant tout rappeler qu’entre 1801 et 1803, Pie VII (élu à Venise après un long conclave en 1800) avait été le Pape de concordats avec la République française et la République cisalpine. Il avait aussi été celui qui avait consacré Napoléon empereur à Paris, en 1804, de sorte que l’on s’était attendu, de ce côté-là, à avoir le Pape avec soi. Mais face aux manifestations répétées d’indépendance de Pie VII durant les années suivantes, les Français occupent Rome dès le début de 1808 et, en juillet de l’année suivante, le Pape est arrêté. Après une errance épuisante de six semaines due au fait que Napoléon n’a été informé qu’en chemin de la capture opérée par ses vénérables généraux, il est conduit à Savone. Déjà, au début de ce long voyage était apparue (dit Jean Leflon, l’un des plus importants spécialistes du pontificat de Pie VII et auteur du volume XX du Fliche-Martin), la «douce tristesse et le sourire naturel» de Pie VII, «qui, durant sa prison caractérisera son attitude habituelle». Mais ce qui se produit aussi, c’est que, durant le voyage de tragi-comédie (le Pape lui-même employa une expression de ce genre) qui le mène d’Italie en France, Pie VII est accompagné et consolé par «les démonstrations de respect et de sympathie que lui prodiguent des populations silencieuses et consternées». Le pape Benoît XVI a, en particulier, rappelé «l’amour et le courage avec lesquels les habitants de Savone soutinrent le Pape dans sa résidence forcée». Le conflit juridictionnel et l’exil qui s’en suit se déroulent parallèlement à un intense ministère pastoral du Pape, d’autant plus fructueux qu’il est totalement dénué (en raisons de conditions objectives de faiblesse) de préoccupations de succès. Si fructueux même, que Pie VII va jusqu’à obtenir la grâce de la conversion, comme l’atteste la lettre récemment republiée d’un soldat piémontais préposé à la garde du Pape (voir l’encadré). Le transfert à Fontainebleau semble avoir eu pour motif non seulement d’affaiblir la résistance du Pape (celui-ci faillit mourir durant le parcours), mais aussi d’empêcher Pie VII d’être trop proche des fidèles, dont paradoxalement il s’est rapproché dans les années de Savone.
Mais ce qui frappe le plus, c’est que le persécuteur, appelons-le ainsi, est malgré tout favorablement accueilli par le pasteur: il est attesté plusieurs fois que le Pape appelle Napoléon «un cher fils», «un peu têtu, mais un fils quand même». Le Pape voudrait, pour le bien de l’Église, aller au devant des demandes pressantes que lui adresse l’empereur. Et, ayant compris qu’en revenant sur son refus d’accorder le mandat canonique aux évêques choisis par Napoléon, il accélérerait sa libération, Pie VII est, au moins en trois occasions, dans les années de Savone et puis de Fontainebleau, sur le point de céder et d’accorder ce mandat. Il voudrait aussi par ce geste éviter que les fidèles de nombreux diocèses, y compris celui de Paris, ne restent sans pasteurs légitimes, ce qui signifie aussi sans sacrements.
À ce tableau de «sereine fermeté», comme l’a dit Benoît XVI en parlant de la prison de Pie VII, il y a cependant une ombre, à savoir une sorte de trahison radicale de la part de certains membres de l’entourage proche du Pape, à commencer par le médecin qui a été placé à ses côtés, par l’évêque de Savone lui-même (peut-être l’un des motifs du choix de cette ville) et par d’autres évêques qui cherchent, chacun à leur tour, à profiter, en le trompant, des instants de faiblesse du Pape.

Pie VII, fait prisonnier, est emmené à Savone, Galerie Clémentine, Bibliothèque apostolique vaticane
De même que, comme le dit le cardinal Pacca dans ses Mémoires, au moment de la capture de Pie VII, «aucune protestation ne se fit entendre, pas une seule voix protectrice ne descendit des trônes catholiques en faveur de cet illustre prisonnier», de même, au moment de son exil à Sainte-Hélène, Napoléon n’eut droit qu’à la miséricorde de celui qui avait été son prisonnier. La mère de Bonaparte le reconnaissait dans une lettre du 27 mai 1818 au secrétaire d’État: «La seule consolation qui m’est accordée est celle de savoir que le Saint-Père oublie le passé pour rappeler seulement l’affection qu’il manifeste pour tous mes parents. Nous ne trouvons appui et asile que dans le gouvernement pontifical et notre reconnaissance est aussi grande que le bienfait que nous recevons».
«[Belle Immortelle! bénéfique / Foi accoutumée aux triomphes! Écris encore ceci, réjouis-toi; Qu’altesse plus superbe / Au déshonneur du Golgotha, / Jamais ne s’inclina. // Toi, loin des cendres lasses / Écarte tout mauvais propos: / Le Dieu qui abat et élève, / Qui tourmente et console / Sur la couche déserte à son côté se tint». Peut-être Manzoni, quand il écrivit d’un jet cette célèbre ode au lendemain de la mort de
La lettre d’un soldat
«Moi qui étais l’ennemi des prêtres…»
Nous rapportons ci-dessous un passage d’une lettre d’un soldat piémontais préposé à la garde de Pie VII en exil à Savone. La lettre conservée dans les Archives de l’Évêché d’Alba, est publiée à l’intérieur des Actes du Congrès historique international (Cesena-Venise, 15-19 septembre 2000).
«Savone, 12 janvier 1810
[…] Moi, qui étais l’ennemi des prêtres, il faut que je confesse la vérité, car j’y suis obligé. […] Depuis que le Pape est relégué ici, dans ce palais épiscopal et gardé à vue non seulement par nous mais aussi, à l’intérieur de la maison, je peux vous dire que ce saint homme est le modèle de l’humanité, de la modération et de toutes les vertus sociales, qu’il se fait aimer de tous, qu’il adoucit les esprits les plus forts et fait devenir amis ceux-là mêmes qui sont les ennemis les plus implacables. Le Pape passe presque tout son temps en prière, souvent prostré et la face contre terre, et le temps qui lui reste, il s’occupe à écrire ou à donner audience dans l’anti-chambre pleine de monde et à donner sa bénédiction à l’immense peuple qui accourt de tous les côtés, de France, de Suisse et du Piémont, de Savoie et de la région de Gênes. Comme il n’y avait plus d’habitations où dormir dans cette ville, ont été construites des baraques sur la place de l’Évêché, où les gens se tiennent nuit et jour, au mépris des rigueurs de la saison, pour pouvoir le voir et recevoir sa bénédiction. C’est vraiment émouvant d’entendre les cris d’une foule immense composée d’hommes et de femmes de tout âge, et même les protestants crier, genoux à terre, Saint-Père, bénissez nos âmes, nos enfants; nous savons que vous êtes injustement persécuté, mais Notre Seigneur Jésus-Christ fut lui aussi injustement persécuté. Il vous sauvera et nos ennemis seront confondus. […]».