L’opinion du cardinal Godfried Danneels
«Mais l’Église n’est pas un “céleste empire”»
«Si elle se présente comme une organisation spirituelle centralisée qui envoie ses agents à travers le monde, l’image qu’elle offre d’elle peut susciter en Chine des résistances peut-être plus vives qu’ailleurs».Interview du primat de Belgique qui projette un voyage dans la République populaire de Chine
par Gianni Valente

Le cardinal Godfried Danneels
Dans son intervention au Colloque qui s’est déroulé à Louvain, au début de septembre, le cardinal Danneels, partant de la situation de l’Église chinoise, a à nouveau proposé l’image de l’Église comme communion de communautés, conformément à la définition qu’en a donnée le Concile œcuménique Vatican II. Il a aussi parlé de l’expérience du martyre qui a marqué tant de périodes de la mission apostolique en Chine. «Le martyr chrétien n’est pas un héros», répète le cardinal Danneels au début de l’interview qu’il a accordée à 30Jours. «Le héros païen clame en mourant sa rébellion. Au premier plan, il y a son courage, sa prestation humaine. Le martyr chrétien ne proteste contre personne. Beaucoup de martyrs chinois étaient de pauvres gens, qui avaient leurs peurs et leurs fragilités et qui n’auraient jamais pensé devoir sacrifier leur vie».
Éminence, d’où vient votre intérêt pour l’Église en Chine?
GODFRIED DANNEELS: Quand j’étais enfant, je me rappelle qu’il y avait dans presque toutes les paroisses des Pères de la Congrégation missionnaire de Scheut. Beaucoup d’entre eux partaient comme missionnaires en Chine. J’étais frappé par le fait que, lorsqu’ils revenaient chez eux passer des vacances, ils avaient tous de très longues barbes et semblaient être eux-mêmes devenus chinois. Je n’ai jamais vu de missionnaires s’identifier avec une telle profondeur à un monde si différent d’eux. On ne voyait rien de semblable, par exemple, chez ceux qui partaient alors pour l’Afrique et qui restaient totalement belges. Quand la persécution a commencé en Chine, beaucoup de ces missionnaires ont été expulsés. Ils sont alors rentrés dans les paroisses de leurs pays. Et toute leur vie, ils ont gardé la nostalgie de la Chine et ont exprimé le désir d’y retourner. Quand je suis devenu évêque, j’ai connu le Père Jeroom Heyndrickx qui est un monument vivant de la passion pour l’Église chinoise et pour la Chine. Je suis frappé par sa capacité à comprendre de l’intérieur la mentalité chinoise, si différente de la nôtre. Il y a quelques années, j’ai renoncé à un projet de voyage en Chine parce qu’à ce moment là il ne pouvait pas m’accompagner. Un nouveau projet est aujourd’hui en train de prendre forme et il pourra peut-être se réaliser l’année prochaine…
En Belgique, vous avez toujours suivi avec attention la situation délicate et difficile de l’Église chinoise.
DANNEELS: En 1974 déjà, à un moment où la Révolution culturelle avait interrompu tout contact avec l’extérieur, le groupe catholique “Pro mundi vita” et la Fédération luthérienne mondiale ont organisé à Louvain justement l’une des premières conférences sur l’Église chinoise. En 1985, la première délégation catholique chinoise à qui il a été accordé de sortir de Chine, est venue ici, en Belgique, sur invitation de la Fondation Verbiest, pour une visite à l’Université de Louvain. C’est à partir de là que l’on a compris, en parlant avec des évêques “officiels” reconnus par le gouvernement chinois, qu’il fallait lever beaucoup d’équivoques et renoncer à beaucoup de préjugés. En 1995, Liu Shu-xiang, qui était alors directeur du Bureau des Affaires religieuses, est venu lui aussi en Belgique.
L’Église chinoise est encore le siège de douloureuses divisions. Vous avez établi à ce sujet une comparaison historique intéressante.
DANNEELS: La division qui existe dans l’Église de Chine rappelle ce qui s’est passé en Europe au temps de la Révolution française face aux changements dans l’assise du pouvoir. L’Église dans ce contexte aussi s’est divisée en deux communautés. L’une “officielle” guidée par des prêtres assermentés – qui avaient prêté serment de fidélité au nouveau régime – et l’autre “non officielle” guidée par les prêtres insermentés – ceux qui avaient refusé de prêter serment. À la fin, le Saint-Siège a signé le Concordat avec Napoléon, mais il a fallu plusieurs générations pour oublier le traumatisme de la division et revenir à l’unité. Nous pouvons donc comprendre les réserves des membres de nombreuses communautés dites “non officielles” qui vivent en dehors des organismes de contrôle du gouvernement. Ils ont souffert et il leur est difficile de faire comme s’il ne s’était rien passé. Mais, quand l’unité est en péril, tous nos efforts doivent viser d’abord à la réconciliation. C’est une situation qui se produit de façon constante et pas seulement en Chine.
En Chine, comme partout, la vie chrétienne peut fleurir à partir de la grâce commune du baptême. La justification à travers le baptême, c’est là le cœur de la solution. La mission d’annoncer l’Évangile est confiée par le Christ lui-même à chaque chrétien en vertu de son baptême, dans les conditions ordinaires de la vie quotidienne. Ce n’est pas un “mandat” qui peut être concédé ou non concédé par le Pape ou par l’évêque aux simples baptisés, comme s’ils étaient leurs émissaires. C’est la simple doctrine qui a été confirmée au Concile Vatican II, mais on n’en tient pas grand compte…
La menace d’une rupture de l’unité avec l’évêque de Rome a pesé pendant longtemps sur la communauté catholique chinoise. Aujourd’hui encore, il y a des gens qui s’obstinent à parler de “deux Églises chinoises”, l’une fidèle au Pape et l’autre au gouvernement…DANNEELS: Ceux qui ont suivi de loin, comme moi, l’évolution de l’Église catholique de Chine ces dernières années se sont sentis soulagés quand ils se sont aperçus qu’il n’y avait pas de raison de craindre un schisme d’une partie de l’Église de Chine et que la majeure partie des évêques reconnus par le gouvernement et nommés au départ sans l’autorisation de Rome, ont ensuite demandé et obtenu l’assentiment du Siège Apostolique.
Mgr Han, évêque “non officiel” de Lanzhou a pour la première fois exhorté les évêques et les prêtres des deux “aires”, à travers une lettre diffusée en Occident au colloque de Louvain, à manifester leur unité et même à célébrer ensemble l’eucharistie.
DANNEELS: Je ne connais pas cet évêque du Gansu. On devine qu’il est jeune, entre autres au courage avec lequel il croit dans la réconciliation. Quand on est vieux, on pense volontiers: «Rien de nouveau sous le soleil»… Ce qui me plaît surtout dans sa lettre, c’est son appel à prier pour l’unité et à la demander dans la célébration eucharistique. Car l’unité dans la foi n’est pas l’œuvre des hommes mais de l’Esprit Saint. À Emmaüs, les disciples ne se sont aperçus que le Seigneur était avec eux qu’au moment de célébrer l’eucharistie. Il ne s’agit pas de multiplier les commissions et les organismes qui “s’occupent” de la réconciliation. Ce qui est utile, c’est de reconnaître ensemble les fruits nés du fait d’être tous baptisés. C’est le baptême qui constitue la structure portante de l’Église.
Dans sa lettre, l’évêque Han invite à oublier certains éléments d’ordre juridico-canonique qui sont un obstacle sur la voie de la réconciliation.
DANNEELS: Il a raison. Il faut passer outre les règlements émis il y un certain nombre d’années qui visaient à décourager les célébrations eucharistiques conjointes entre membres des communautés reconnues par le gouvernement et membres des communautés non enregistrées ou underground. Il ne s’agit pas de reconnaître en bloc la légitimité des organismes et des structures “patriotiques” à travers lesquelles le gouvernement contrôle la Chine. Et on peut continuer à avoir des doutes sur la sincérité de certains individus dans l’Église. Mais ce doute ne peut justifier que l’on interdise les célébrations eucharistiques communes entre catholiques chinois. Si le prêtre célébrant confesse sa fidélité à la foi catholique et son unité avec le Saint-Père et l’Église universelle, personne ne peut se permettre de douter de la validité et de l’efficacité du sacrement qu’il administre.

Une peinture représentant la dernière Cène dans l’église de Xi Zhi men, connue comme Xitang , à Pékin
DANNEELS: Cette tendance reflète la tentation moderne de mettre toute sa confiance dans les règles. De vouloir que tout soit toujours garanti par la loi, même quand il s’agit des grandes valeurs comme le droit à la vie. Selon moi, quand disparaît ce qui était pour tous une évidence fondamentale, il est vain de vouloir le réintroduire et l’imposer par la loi. Cela ne marchera jamais. On trouve toujours le moyen de contourner la loi, d’échapper aux prescriptions. Sans nous en rendre compte, nous sommes en train de nous transformer en une société de juges et d’avocats.
L’histoire tourmentée du catholicisme en Chine a eu des répercussions sur la nature et la forme de l’Église et créé ainsi de nouvelles difficultés. Quelle image de l’Église pourrait-elle contribuer à dédramatiser la situation, à dissiper les malentendus et à résoudre les problèmes qui se sont manifestés dans l’annonce chrétienne au monde chinois?
DANNEELS: Le critère de notre action doit être de favoriser ce qui aide le témoignage de Jésus-Christ. Si l’Église se présente comme une organisation spirituelle centralisée qui envoie ses agents par le monde, comme une espèce de quartier général qui tire les ficelles de tous les côtés, elle offre d’elle une image qui peut susciter en Chine des résistances peut-être plus vives qu’ailleurs.
Alors, sur quoi vaut-il mieux miser?
DANNEELS: En Chine, comme partout, la vie chrétienne peut fleurir à partir de la grâce commune du baptême. La justification à travers le baptême, c’est là le cœur de la solution. La mission d’annoncer l’Évangile est confiée par le Christ lui-même à chaque chrétien en vertu de son baptême, dans les conditions ordinaires de la vie quotidienne. Ce n’est pas un “mandat” qui peut être concédé ou non concédé par le Pape ou par l’évêque aux simples baptisés, comme s’ils étaient leurs émissaires. C’est la simple doctrine qui a été confirmée au Concile Vatican II, mais on n’en tient pas grand compte…
En Chine, le gouvernement, à travers des textes parfois récents, continue à vouloir imposer à l’Église locale sa totale indépendance juridique à l’égard du Saint-Siège et de l’Église universelle. Dans les milieux catholiques aussi, il y a beaucoup de gens qui soutiennent les prérogatives des Églises locales et qui critiquent le centralisme. Ce débat peut-il aider à résoudre les difficultés rencontrées en Chine?
DANNEELS: L’Église est un corps. Certes, ce corps a une tête. Nous avons besoin du successeur de Pierre comme centre de l’unité. Nous ne pouvons pas nous en passer. Mais ce centre n’est pas une sorte de centrale d’où partent toutes les commandes en direction des sièges périphériques. Il ressemble plutôt au centre d’un champ magnétique où l’unité est le fruit d’une force d’attraction, plus que de volontés imposées ou de liens juridiques. Dans ces dernières décennies, par exemple, les catholiques chinois ont manifesté une affection émouvante pour le successeur de Pierre, une affection qui était comme une donnée inextinguible de leur foi, alors même que les rapports juridiques étaient, de fait, interrompus.

Leçon de catéchisme dans les locaux de l’église de Nantang à Pékin
DANNEELS: L’élection du supérieur des dominicains répond, depuis le Moyen Âge, à certains critères démocratiques. Il serait peut-être possible de faire la même chose avec les évêques. Bien sûr, il faut voir comment faire. Il faudrait trouver des procédures pour garantir que l’Église ne soit pas soumise à des tensions. Il faudrait dans la mesure du possible éviter que la nomination de l’évêque ne se fasse sous la pression de groupes d’intérêt, de lobbies idéologiques ou économiques. Mais il est vrai qu’il faut d’une certaine façon que l’Église locale recommence à participer au choix de son évêque. Car, au début, c’était comme cela.
Vous avez souligné dans votre relation qu’à l’égard des institutions civiles, l’approche la plus adaptée et la plus utile est celle qui se trouve définie dans la constitution Gaudium et spes.
DANNEELS: La vocation de toute Église locale est de faire rayonner la joie et l’espérance – gaudium et spes – dans la société dans laquelle elle vit. Et le numéro 31 de la constitution Gaudium et spes cite trois fois le service de charité au monde comme la tâche spécifique des laïcs. L’Église n’entend pas être un organisme au-dessus de la vie réelle. Il ne s’agit pas pour elle d’entrer en compétition ou même en guerre avec la cité terrestre, mais, animée par la foi en Jésus, de contribuer à sa construction. Dans la conception chrétienne de la société, il y a, c’est certain, une force d’humanisation que l’on ne trouve pas ailleurs et que tout le monde peut apprécier comme quelque chose de bon. Mais on ne peut offrir cette contribution qu’en vivant dans la solidarité et la sympathie avec la cité des hommes. On ne peut prétendre “humaniser” la société en niant les hommes qui y vivent ou en récriminant contre eux, tels qu’ils sont.
L’approche conseillée dans la constitution Gaudium et spes vaut-elle aussi pour la situation chinoise et ses complications?
DANNEELS: Je crois qu’avec le temps la voie du dialogue et de la communication avec les autorités civiles favorisera en Chine aussi une vie plus tranquille pour l’Église. Dans ce pays en effet, il subsiste dans l’esprit des gens des équivoques et des préjugés, comme celui qui consiste à considérer l’Église comme une sorte de “puissance étrangère”. Il est essentiel qu’à travers le dialogue les évêques chinois soient reconnus non seulement comme les évêques de leur diocèse, mais aussi comme des membres de tout le Collège épiscopal présidé par le Pape. Comme cela était déjà arrivé en 1946, quand la constitution d’une hiérarchie locale chinoise reconnue par les autorités civiles de l’époque avait suscité de grands espoirs pour l’Église de Chine.
En Occident, pour faire obstacle à la sécularisation et pour faire face à l’émergence de nouveaux sujets religieux, certains milieux catholiques semblent vouloir donner à l’Église un poids politique et culturel plus important. Ils revendiquent des espaces et des postes de direction culturelle dans la société civile. Certains vont même jusqu’à appeler à la reconquête de l’hégémonie culturelle…
DANNEELS: Cette tentation ne me semble pas pour l’instant concerner la Chine… Mais, oui, c’est vrai, il y a toujours cette tentation dans l’Église. La tentation de se concevoir un peu comme un… Céleste Empire. Nous, en Occident, où nous voyons que la foi ne se transmet plus par héritage et qu’il n’y a plus pour elle de place automatiquement réservée dans la société, nous devrions nous rappeler les nombreux exemples, dont certains sont récents, qui montrent qu’il s’agit d’une perspective stérile.
À ce propos, on discute depuis des mois pour savoir s’il faut rappeler les racines chrétiennes de l’Europe dans la future Constitution de la Communauté européenne. Que pensez-vous de ce débat?
DANNEELS: Reconnaître l’importance du christianisme pour la naissance et le développement de l’Europe est une question de vérité historique. Il s’agit d’une simple constatation et non d’un droit autorisant à revendiquer des positions de force. De toutes façons, je n’engagerais pas sur ce sujet de guerres de religion qui ne font que susciter des réactions plus violentes chez ceux qui s’opposent à cette idée pour des motifs idéologiques. Plutôt que de demander une citation dans le préambule, il faut veiller au contenu. Dans le texte de la Constitution, les parties concernant le rapport entre institutions civiles et Églises me semblent satisfaisantes. Et, de toutes façons, il m’intéresse plus, personnellement, de m’assurer que la foi est vivante dans la réalité que de revendiquer qu’elle soit citée dans un article de constitution.