Il existe un peuple, humble et pauvre
«Ce qui m’a frappé, c’est qu’en France, attendant le pape, il existait encore un peuple. Des gens qui venaient seuls, et non pas parce quelqu’un avait organisé leur venue: les pauvres, les petits de l’Évangile». Interview du cardinal Godfried Danneels, primat de Belgique. Sur le Synode, et autres questions
interview du cardinal Godfried Danneels par Gianni Valente
Godfried Danneels
apparaît sereinement affairé. Dans son diocèse de
Malines-Bruxelles, le cardinal primat de Belgique continue à
travailler à son rythme nordique. Dans les derniers mois,
Benoît XVI l’a nommé plusieurs fois envoyé
spécial pontifical aux célébrations de sanctuaires
populaires belges et français. L’année prochaine, ce
sera au tour de son diocèse primatial de célébrer les
450 ans de sa fondation. Entre temps, Mgr Danneels a fêté ses
75 ans au début de juin. Il avait déjà envoyé
au Pape sa lettre de démission – comme il se doit pour chaque
évêque lorsqu’il franchit l’âge de la
retraite – quelques semaines auparavant, «parce qu’on ne
sait jamais, avec la poste italienne». Et le 5 octobre, il est parti
pour Rome, pour prendre part au Synode des évêques sur la
Parole de Dieu, convoqué par le pape. Mgr Danneels est un
vétéran des assises synodales: il a participé à
toutes les assemblées ordinaires de ces “États
généraux” de la catholicité depuis 1980. Comme
on le sait, il n’aime pas les coteries: «La soi-disant
“politique ecclésiastique”», dit-il, «a
vraiment peu d’intérêt en ce moment». En revanche,
le sujet traité par le Synode lui tient vraiment à cœur.

Vous avec donc enfin pu participer aussi au Synode sur
la Parole de Dieu.
GODFRIED DANNEELS: Je suis content. Vers la fin des travaux de chaque Synode, on demande aux pères synodaux de faire des propositions pour aider le pape dans le choix du sujet du Synode suivant. Je me souviens que dans les premiers Synodes auxquels j’ai assisté avec lui, depuis les années Quatre-vingt, le cardinal Martini demandait toujours que l’on consacre un Synode à la Sainte Écriture. Et finalement, après plus de vingt ans, et après avoir traité tous les autres sujets possibles et imaginables, on y est arrivé. Cela me semble très important.
Donc vous aussi, vous attendiez un Synode sur cette question depuis très longtemps. Nostalgies de jeunesse?
DANNEELS: En effet, dans ma vie, la redécouverte de la Parole de Dieu et de sa place centrale dans la vie de l’Église coïncide avec le Concile Vatican II, et en particulier avec la constitution dogmatique Dei Verbum, le document du Concile sur la divine Révélation. Ce document conciliaire a été laissé un peu de côté, mais il traite de la chose la plus importante, celle qui est décrite dans les premières lignes, qui citent la première Lettre de l’apôtre Jean: «Nous vous annonçons la vie éternelle, qui était auprès du Père et qui nous est apparue: ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous soyez vous aussi en communion avec nous, et que notre communion soit avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ».
Vous faisiez allusion au fait que ce texte avait été un peu laissé de côté.
DANNEELS: Ceux qui parlent du Concile citent toujours la constitution dogmatique Lumen gentium, dans laquelle l’Église a parlé d’elle-même, ou Gaudium et spes, qui traitait des rapports entre l’Église et le monde. Mais Dei Verbum est probablement le document dans lequel la réflexion de l’Église sur son propre statut et sa propre nature a été la plus pénétrante. L’Église est un instrument «Tout ceci, nous vous l’écrivons», avertit encore Jean dans sa première Lettre «pour que notre joie soit parfaite».
Comment présenter la Bible aujourd’hui? Celle-ci est-elle le “code” de notre civilisation, inscrit dans nos chromosomes, comme le disent certains?
DANNEELS: Il est sûr que la Sainte Écriture, la Bible, est aussi un phénomène culturel, social et humain fort important. C’est vrai, mais c’est secondaire. Ce n’est pas le cœur, le core business de la Sainte Écriture, parce que la Bible, la Sainte Écriture n’est pas un texte. Elle est la Parole vivante qui a été prononcée en Jésus, et qui continue à être prononcée en Jésus par Dieu. C’est donc le contact, la rencontre avec une personne qui est vivante, qui continue à être présente et à se révéler en agissant. Tel est le proprium de la lecture de la Bible, même par rapport aux textes sacrés des religions. On ne lit pas un livre, on entend et on écoute une voix vivante.
Et comment la définiriez-vous?
DANNEELS: La Sainte Écriture est le récit de l’histoire de Dieu avec les hommes. Elle révèle ce que Dieu veut à l’égard des hommes et ceci, Dieu ne l’exprime pas à travers des concepts, des philosophies, des pensées, mais à travers des faits. C’est dans ces faits que réside la révélation de Dieu. Telle est la méthode par laquelle Dieu entre dans l’histoire humaine avec toutes les imperfections, les aventures, les tragédies, mais aussi les choses bonnes qui sont dans le cœur des hommes. C’est l’immense humiliation de Dieu pour s’adapter à nous. Avec le Christ, Dieu est descendu sur terre pour vivre avec nous. L’Écriture est peut-être le lieu où il est permis à tous de percevoir et de se placer en toute simplicité face au mystère de l’incarnation du Verbe divin. Elle en représente la manifestation la plus simple.
Saint Augustin disait: «C’est du Seigneur que vient l’Écriture. Mais celle-ci n’a aucun intérêt humain, si l’on n’y reconnaît pas le Christ». Or il semble parfois que la lecture de la Sainte Écriture soit en elle-même la source de la naissance de la foi.
DANNEELS: Elle n’en est pas la source. Mais le contact avec la Parole vivante et surtout la Parole prêchée peut être normalement l’occasion de la naissance de la foi. C’est là que quelque chose passe entre Dieu et moi. La Parole non écrite, mais prêchée et confessée. La constitution Dei Verbum, qui citait justement saint Augustin, se proposait d’exposer la doctrine sur la divine Révélation et sa transmission, «pour que, grâce à cette proclamation du salut, le monde sance. Il y a aussi connaissance, parce que l’on ne peut aimer ce que l’on ne rencontre pas et que l’on n’a pas reconnu. Mais l’on n’est pas chrétien sur la base des conclusions d’un raisonnement exact, par une démonstration de vérité. Ceci vaut également pour la Bible. Le but de la Bible n’est pas d’abord de fournir des instructions et des informations, mais de raconter les recommencements continuels, les continuelles reprises de la patience de Dieu envers nous, les hommes.
N’y a-t-il pas, dans une certaine insistance sur l’importance de la Sainte Écriture, la prétention que tous les chrétiens se transforment en professionnels de l’exégèse?
DANNEELS: Non pas des professionnels, mais des amateurs, ou plutôt, comme on dit, des dilettantes, au sens de ceux qui se délectent. Je serais heureux que ce Synode favorise deux choses: tout d’abord, que le peuple chrétien lise la Bible. À cet égard, nous autres catholiques, nous sommes en retard sur les protestants. Ensuite, il faut qu’on puisse prier avec la Bible. Lire un passage de l’Évangile, cela peut représenter la même chose que réciter une prière. Dans la Lectio divina aussi, il y a trois moments: la lecture, la réflexion et l’oraison. C’est ce que Martini a fait pendant des années à Milan, dans la cathédrale de Milan.
La Sainte Écriture enseigne aussi aux chrétiens comment se situer par rapport au monde.
DANNEELS: J’ai toujours été frappé par les images employées par Jésus pour indiquer la manière dont les chrétiens vivent dans le monde. Jésus ne parle jamais de quelque chose comme du roc, de quelque chose d’immobile, mais du levain qui fait lever la pâte presque imperceptiblement, ou de la lumière de la lampe qui passe à travers toutes les fissures de portes et fenêtres pour éclairer dans toutes les directions. Ce sont des images familières et pacifiques, l’opposé de la peur et de la fermeture sur soi, typiques de beaucoup de groupes humains identitaires. La Parole de Dieu est un présent, entièrement empaqueté dans la douceur, dans la tendresse, dans l’humilité. S’il n’en est pas ainsi, les hommes n’ouvrent pas le “paquet”, et ne découvrent pas la promesse qu’il contient. Ils la laissent de côté, enfermée en elle-même.
Ceci vaut aussi pour le rapport avec le pouvoir. Vous-même, pendant la messe de célébration de la Fête du Roi que l’on célèbre en Belgique, vous avez proposé un passage tiré, lui aussi, de la Sainte Écriture, comme modèle du rapport entre les chrétiens et les autorités civiles.
DANNEELS: J’ai lu le texte dans lequel saint Paul fait ses recommandations à Timothée: «Je recommande donc qu’on fasse des demandes, des prières, des supplications et des remerciements pour tous les hommes, pour les rois et tous les dépositaires de l’autorité, afin que nous puissions mener une vie calme et paisible en toute piété et dignité». Paul dit qu’il faut prier pour toutes les autorités, les bonnes, mais aussi les autres. Dans la même homélie, j’ai aussi cité ce que Paul suggère dans la Lettre aux Philippiens: «Ne faites rien par esprit de parti, rien par vaine gloire, mais que chacun par l’humilité estime les autres supérieurs à soi». Ce ne sont pas mes idées. Ce sont des passages du Nouveau Testament. Tel est le premier devoir de l’Église et des chrétiens: prier. Nous croyons au pouvoir de la prière du juste.
Dans la même homélie, vous avez aussi dit des choses assez peu à la mode sur le rapport entre Église et politique…
DANNEELS: J’ai dit que l’Église doit éviter d’interférer dans la vie politique. L’organisation de la société et des institutions appartient aux politiciens. Or cela ne plaît pas à tout le monde. Dans certaines nations, on a de plus en plus tendance à faire la leçon aux politiciens. Certes, les autorités civiles ne vont pas toujours dans la bonne direction. Mais il y a des gens qui pensent qu’en brandissant impétueusement la vérité, les autres cèderont. Or les choses ne se passent pas comme cela.
Même quand le pape est allé en France, il y avait des gens qui espéraient un “Ratisbonne numéro deux”…
DANNEELS: Sur la laïcité…
![Un enfant aux pieds de l’autel de la chapelle de sainte Bernadette, basilique Notre-Dame du Rosaire, Lourdes, France [© Ciric]](/upload/articoli_immagini_interne/1227278726858.jpg)
Certains semblent attachés au cliché du
pape qui lance des “défis”, des batailles
culturelles…
DANNEELS: Mais en France, cela n’aurait pas marché. Le pape le savait, et il a très bien fait les choses. Même le discours le plus délicat, celui qu’il a prononcé au couvent des Bernardins, n’a pas été un manifeste. Les autorités civiles elles-mêmes lui sont venues en aide, car Sarkozy se dit désormais convaincu de l’utilité des religions, en particulier du catholicisme, pour la société et la vie civile. Ce n’est pas un laïc “anti” comme on en trouve en France.
L’Église française, comme l’Église belge d’ailleurs, sont souvent blâmées pour leur passivité face à la sécularisation. L’année prochaine aura lieu le cent-cinquantenaire de la mort de Jean-Marie Vianney, le saint curé d’Ars, patron de tous les curés. Que peut suggérer ce saint à l’Église d’aujourd’hui?
DANNEELS: Que la seule arme dont nous disposons, c’est de témoigner de notre foi en elle-même. C’est la seule arme gagnante. Nous n’avons pas besoin de constructions supplémentaires. La foi et la Parole de Dieu sont suffisamment fortes en elles-mêmes pour pénétrer nos cœurs, pour séduire la liberté des hommes qui vivent dans la société. Nous manquons toujours de confiance dans la force de la foi et de la Parole de Dieu en elle-même. Nous oublions toujours que notre foi, comme dit saint Paul, ne se fonde pas sur des discours persuasifs de savoir, mais sur la manifestation de l’Esprit et de sa puissance. Ce n’est pas quelque chose de magique.
Qu’est-ce qui vous a frappé dans l’accueil que le Pape a reçu en France?
DANNEELS: C’est qu’attendant le pape, il existait encore un peuple. Des gens qui venaient seuls, et non pas parce quelqu’un avait organisé leur venue. En particulier à Lourdes. Là où il y a Marie, il y a le peuple. Ce n’était pas des groupes spéciaux. Il y a avait aussi des groupes particuliers, mais à l’intérieur de la foule populaire.
Vous voulez dire: des chrétiens ordinaires, de simples fidèles, pas des chrétiens placés sous des sigles…
DANEELS: Le christianisme sera “ordinaire”, ou il ne sera pas. Il peut y avoir des groupes particuliers, qui mettent l’accent sur quelque chose à un certain moment, mais la foi s’enracine dans le simple peuple, qui n’a pas d’idéologie, de projets, de stratégies, qui n’a rien… qui est simplement lui-même. Ce sont les pauvres, les petits de l’Évangile. Et la prière des pauvres, c’est le rosaire. Même dans les couvents du Moyen-Âge, où les frères laïcs ne savaient pas réciter les psaumes en latin avec les moines, ils récitaient cent-cinquante Ave Maria à la place des cent-cinquante psaumes. Déjà à l’époque, le rosaire était en quelque sorte le psautier des pauvres. Jésus lui-même, au Jardin des Oliviers, a prié en quelque sorte de la même façon. «En répétant les mêmes mots», dit l’Évangile de Matthieu.
Ces derniers temps, le pape vous a envoyé comme représentant pontifical aux célébrations jubilaires de différents sanctuaires.
DANNEELS: J’ai été à Banneux, au sanctuaire de la Vierge des pauvres, puis à Valenciennes et encore une fois, cela a été très impressionnant: cinq mille personnes à la messe, sur la place publique, le dimanche matin à neuf heures. Et puis à Reims pour saint Rémi, et à Luxembourg pour saint Willibrord. Cette année a été celle de mon immersion dans la dévotion populaire, à mon grand soulagement, car celle-ci représente l’humus fécond. Tout le reste de l’Église ne vit que s’il est planté dans cet humus. Ce sont les foules dont parle l’Évangile.
![Fidèles en procession avec les reliques de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus à Lisieux, France [© Corbis]](/upload/articoli_immagini_interne/1227278820749.jpg)
La seule indication pastorale que vous ayez
donnée, y compris dans le bulletin de votre diocèse,
c’est d’aller en pèlerinage dans les sanctuaires
mariaux, même les plus proches. Comme évêque, vous
n’êtes pas de ceux qui accablent leurs fidèles
d’instructions, et certains vous le reprochent.
DANNEELS: Quand j’étais professeur de théologie, je travaillais dans un registre qui exigeait essentiellement de moi clarté et rigueur méthodologique dans le travail intellectuel. Depuis que je suis devenu évêque, c’est la charité pastorale qui a pris le dessus. Le théologien a le droit et même le devoir d’exprimer ses propres idées sur n’importe quel genre de question. Pour l’évêque, c’est différent. Il n’est pas aussi important qu’il exprime sa pensée théologique avec perspicacité intellectuelle. Lorsqu’on est évêque, on s’aperçoit que dans le monde, loin des bibliothèques et des livres, il arrive bien des choses. On voit les misères des hommes. On voit le mélange social et culturel dans lequel nous sommes plongés. Tout est différent. Le théologien est installé dans un certain statut bien défini. Le pasteur, en revanche, doit vivre une sorte de “bilocation”: il doit marcher devant, guider son peuple. Mais il doit aussi être derrière, pour fermer la marche, parce que si un agneau se blesse ou se casse une jambe, c’est lui qui doit le prendre sur ses épaules, en imitant, s’il le peut, ce que fait Jésus, le seul pasteur du troupeau.
En ce qui concerne les évêques, le Concile avait eu l’intention de mettre la figure de l’évêque en valeur. Quarante ans après, certains constatent une sorte d’aplatissement, d’“homologation” dans l’épiscopat.
DANNEELS: J’ai vu, au cours des derniers Synodes auxquels j’ai participé, beaucoup de gens comme il faut, mais le niveau n’est plus celui des évêques du Concile. Tout le monde est gentil et plein de bonnes intentions, mais il me semble qu’il manque un peu d’intelligence – je parle d’une intelligence du cœur –, alors que cela ne fait jamais de mal.
On peut dire la même chose de la manière dont sont distribués les rôles dans l’Église…
DANNEELS: Pour être plus souple, il faudrait reprendre la distinction entre pouvoir d’ordre et de juridiction. Aujourd’hui, ces deux pouvoirs sont indissociables. Le pouvoir de juridiction ne peut être confié qu’à quelqu’un qui est ordonné. La théologie du Concile Vatican II a rendu ce lien encore plus étroit. Et pourtant, au Moyen-Âge, c’était les abbesses des grands monastères qui accordaient aux prêtres la juridiction pour entendre les confessions. Qui sait si aujourd’hui on permettrait encore une pratique de ce genre.

Le cardinal Godfried Danneels
GODFRIED DANNEELS: Je suis content. Vers la fin des travaux de chaque Synode, on demande aux pères synodaux de faire des propositions pour aider le pape dans le choix du sujet du Synode suivant. Je me souviens que dans les premiers Synodes auxquels j’ai assisté avec lui, depuis les années Quatre-vingt, le cardinal Martini demandait toujours que l’on consacre un Synode à la Sainte Écriture. Et finalement, après plus de vingt ans, et après avoir traité tous les autres sujets possibles et imaginables, on y est arrivé. Cela me semble très important.
Donc vous aussi, vous attendiez un Synode sur cette question depuis très longtemps. Nostalgies de jeunesse?
DANNEELS: En effet, dans ma vie, la redécouverte de la Parole de Dieu et de sa place centrale dans la vie de l’Église coïncide avec le Concile Vatican II, et en particulier avec la constitution dogmatique Dei Verbum, le document du Concile sur la divine Révélation. Ce document conciliaire a été laissé un peu de côté, mais il traite de la chose la plus importante, celle qui est décrite dans les premières lignes, qui citent la première Lettre de l’apôtre Jean: «Nous vous annonçons la vie éternelle, qui était auprès du Père et qui nous est apparue: ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous soyez vous aussi en communion avec nous, et que notre communion soit avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ».
Vous faisiez allusion au fait que ce texte avait été un peu laissé de côté.
DANNEELS: Ceux qui parlent du Concile citent toujours la constitution dogmatique Lumen gentium, dans laquelle l’Église a parlé d’elle-même, ou Gaudium et spes, qui traitait des rapports entre l’Église et le monde. Mais Dei Verbum est probablement le document dans lequel la réflexion de l’Église sur son propre statut et sa propre nature a été la plus pénétrante. L’Église est un instrument «Tout ceci, nous vous l’écrivons», avertit encore Jean dans sa première Lettre «pour que notre joie soit parfaite».
Comment présenter la Bible aujourd’hui? Celle-ci est-elle le “code” de notre civilisation, inscrit dans nos chromosomes, comme le disent certains?
DANNEELS: Il est sûr que la Sainte Écriture, la Bible, est aussi un phénomène culturel, social et humain fort important. C’est vrai, mais c’est secondaire. Ce n’est pas le cœur, le core business de la Sainte Écriture, parce que la Bible, la Sainte Écriture n’est pas un texte. Elle est la Parole vivante qui a été prononcée en Jésus, et qui continue à être prononcée en Jésus par Dieu. C’est donc le contact, la rencontre avec une personne qui est vivante, qui continue à être présente et à se révéler en agissant. Tel est le proprium de la lecture de la Bible, même par rapport aux textes sacrés des religions. On ne lit pas un livre, on entend et on écoute une voix vivante.
Et comment la définiriez-vous?
DANNEELS: La Sainte Écriture est le récit de l’histoire de Dieu avec les hommes. Elle révèle ce que Dieu veut à l’égard des hommes et ceci, Dieu ne l’exprime pas à travers des concepts, des philosophies, des pensées, mais à travers des faits. C’est dans ces faits que réside la révélation de Dieu. Telle est la méthode par laquelle Dieu entre dans l’histoire humaine avec toutes les imperfections, les aventures, les tragédies, mais aussi les choses bonnes qui sont dans le cœur des hommes. C’est l’immense humiliation de Dieu pour s’adapter à nous. Avec le Christ, Dieu est descendu sur terre pour vivre avec nous. L’Écriture est peut-être le lieu où il est permis à tous de percevoir et de se placer en toute simplicité face au mystère de l’incarnation du Verbe divin. Elle en représente la manifestation la plus simple.
Saint Augustin disait: «C’est du Seigneur que vient l’Écriture. Mais celle-ci n’a aucun intérêt humain, si l’on n’y reconnaît pas le Christ». Or il semble parfois que la lecture de la Sainte Écriture soit en elle-même la source de la naissance de la foi.
DANNEELS: Elle n’en est pas la source. Mais le contact avec la Parole vivante et surtout la Parole prêchée peut être normalement l’occasion de la naissance de la foi. C’est là que quelque chose passe entre Dieu et moi. La Parole non écrite, mais prêchée et confessée. La constitution Dei Verbum, qui citait justement saint Augustin, se proposait d’exposer la doctrine sur la divine Révélation et sa transmission, «pour que, grâce à cette proclamation du salut, le monde sance. Il y a aussi connaissance, parce que l’on ne peut aimer ce que l’on ne rencontre pas et que l’on n’a pas reconnu. Mais l’on n’est pas chrétien sur la base des conclusions d’un raisonnement exact, par une démonstration de vérité. Ceci vaut également pour la Bible. Le but de la Bible n’est pas d’abord de fournir des instructions et des informations, mais de raconter les recommencements continuels, les continuelles reprises de la patience de Dieu envers nous, les hommes.
N’y a-t-il pas, dans une certaine insistance sur l’importance de la Sainte Écriture, la prétention que tous les chrétiens se transforment en professionnels de l’exégèse?
DANNEELS: Non pas des professionnels, mais des amateurs, ou plutôt, comme on dit, des dilettantes, au sens de ceux qui se délectent. Je serais heureux que ce Synode favorise deux choses: tout d’abord, que le peuple chrétien lise la Bible. À cet égard, nous autres catholiques, nous sommes en retard sur les protestants. Ensuite, il faut qu’on puisse prier avec la Bible. Lire un passage de l’Évangile, cela peut représenter la même chose que réciter une prière. Dans la Lectio divina aussi, il y a trois moments: la lecture, la réflexion et l’oraison. C’est ce que Martini a fait pendant des années à Milan, dans la cathédrale de Milan.
La Sainte Écriture enseigne aussi aux chrétiens comment se situer par rapport au monde.
DANNEELS: J’ai toujours été frappé par les images employées par Jésus pour indiquer la manière dont les chrétiens vivent dans le monde. Jésus ne parle jamais de quelque chose comme du roc, de quelque chose d’immobile, mais du levain qui fait lever la pâte presque imperceptiblement, ou de la lumière de la lampe qui passe à travers toutes les fissures de portes et fenêtres pour éclairer dans toutes les directions. Ce sont des images familières et pacifiques, l’opposé de la peur et de la fermeture sur soi, typiques de beaucoup de groupes humains identitaires. La Parole de Dieu est un présent, entièrement empaqueté dans la douceur, dans la tendresse, dans l’humilité. S’il n’en est pas ainsi, les hommes n’ouvrent pas le “paquet”, et ne découvrent pas la promesse qu’il contient. Ils la laissent de côté, enfermée en elle-même.
Ceci vaut aussi pour le rapport avec le pouvoir. Vous-même, pendant la messe de célébration de la Fête du Roi que l’on célèbre en Belgique, vous avez proposé un passage tiré, lui aussi, de la Sainte Écriture, comme modèle du rapport entre les chrétiens et les autorités civiles.
DANNEELS: J’ai lu le texte dans lequel saint Paul fait ses recommandations à Timothée: «Je recommande donc qu’on fasse des demandes, des prières, des supplications et des remerciements pour tous les hommes, pour les rois et tous les dépositaires de l’autorité, afin que nous puissions mener une vie calme et paisible en toute piété et dignité». Paul dit qu’il faut prier pour toutes les autorités, les bonnes, mais aussi les autres. Dans la même homélie, j’ai aussi cité ce que Paul suggère dans la Lettre aux Philippiens: «Ne faites rien par esprit de parti, rien par vaine gloire, mais que chacun par l’humilité estime les autres supérieurs à soi». Ce ne sont pas mes idées. Ce sont des passages du Nouveau Testament. Tel est le premier devoir de l’Église et des chrétiens: prier. Nous croyons au pouvoir de la prière du juste.
Dans la même homélie, vous avez aussi dit des choses assez peu à la mode sur le rapport entre Église et politique…
DANNEELS: J’ai dit que l’Église doit éviter d’interférer dans la vie politique. L’organisation de la société et des institutions appartient aux politiciens. Or cela ne plaît pas à tout le monde. Dans certaines nations, on a de plus en plus tendance à faire la leçon aux politiciens. Certes, les autorités civiles ne vont pas toujours dans la bonne direction. Mais il y a des gens qui pensent qu’en brandissant impétueusement la vérité, les autres cèderont. Or les choses ne se passent pas comme cela.
Même quand le pape est allé en France, il y avait des gens qui espéraient un “Ratisbonne numéro deux”…
DANNEELS: Sur la laïcité…
![Un enfant aux pieds de l’autel de la chapelle de sainte Bernadette, basilique Notre-Dame du Rosaire, Lourdes, France [© Ciric]](/upload/articoli_immagini_interne/1227278726858.jpg)
Un enfant aux pieds de l’autel de la chapelle de sainte Bernadette, basilique Notre-Dame du Rosaire, Lourdes, France [© Ciric]
DANNEELS: Mais en France, cela n’aurait pas marché. Le pape le savait, et il a très bien fait les choses. Même le discours le plus délicat, celui qu’il a prononcé au couvent des Bernardins, n’a pas été un manifeste. Les autorités civiles elles-mêmes lui sont venues en aide, car Sarkozy se dit désormais convaincu de l’utilité des religions, en particulier du catholicisme, pour la société et la vie civile. Ce n’est pas un laïc “anti” comme on en trouve en France.
L’Église française, comme l’Église belge d’ailleurs, sont souvent blâmées pour leur passivité face à la sécularisation. L’année prochaine aura lieu le cent-cinquantenaire de la mort de Jean-Marie Vianney, le saint curé d’Ars, patron de tous les curés. Que peut suggérer ce saint à l’Église d’aujourd’hui?
DANNEELS: Que la seule arme dont nous disposons, c’est de témoigner de notre foi en elle-même. C’est la seule arme gagnante. Nous n’avons pas besoin de constructions supplémentaires. La foi et la Parole de Dieu sont suffisamment fortes en elles-mêmes pour pénétrer nos cœurs, pour séduire la liberté des hommes qui vivent dans la société. Nous manquons toujours de confiance dans la force de la foi et de la Parole de Dieu en elle-même. Nous oublions toujours que notre foi, comme dit saint Paul, ne se fonde pas sur des discours persuasifs de savoir, mais sur la manifestation de l’Esprit et de sa puissance. Ce n’est pas quelque chose de magique.
Qu’est-ce qui vous a frappé dans l’accueil que le Pape a reçu en France?
DANNEELS: C’est qu’attendant le pape, il existait encore un peuple. Des gens qui venaient seuls, et non pas parce quelqu’un avait organisé leur venue. En particulier à Lourdes. Là où il y a Marie, il y a le peuple. Ce n’était pas des groupes spéciaux. Il y a avait aussi des groupes particuliers, mais à l’intérieur de la foule populaire.
Vous voulez dire: des chrétiens ordinaires, de simples fidèles, pas des chrétiens placés sous des sigles…
DANEELS: Le christianisme sera “ordinaire”, ou il ne sera pas. Il peut y avoir des groupes particuliers, qui mettent l’accent sur quelque chose à un certain moment, mais la foi s’enracine dans le simple peuple, qui n’a pas d’idéologie, de projets, de stratégies, qui n’a rien… qui est simplement lui-même. Ce sont les pauvres, les petits de l’Évangile. Et la prière des pauvres, c’est le rosaire. Même dans les couvents du Moyen-Âge, où les frères laïcs ne savaient pas réciter les psaumes en latin avec les moines, ils récitaient cent-cinquante Ave Maria à la place des cent-cinquante psaumes. Déjà à l’époque, le rosaire était en quelque sorte le psautier des pauvres. Jésus lui-même, au Jardin des Oliviers, a prié en quelque sorte de la même façon. «En répétant les mêmes mots», dit l’Évangile de Matthieu.
Ces derniers temps, le pape vous a envoyé comme représentant pontifical aux célébrations jubilaires de différents sanctuaires.
DANNEELS: J’ai été à Banneux, au sanctuaire de la Vierge des pauvres, puis à Valenciennes et encore une fois, cela a été très impressionnant: cinq mille personnes à la messe, sur la place publique, le dimanche matin à neuf heures. Et puis à Reims pour saint Rémi, et à Luxembourg pour saint Willibrord. Cette année a été celle de mon immersion dans la dévotion populaire, à mon grand soulagement, car celle-ci représente l’humus fécond. Tout le reste de l’Église ne vit que s’il est planté dans cet humus. Ce sont les foules dont parle l’Évangile.
![Fidèles en procession avec les reliques de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus à Lisieux, France [© Corbis]](/upload/articoli_immagini_interne/1227278820749.jpg)
Fidèles en procession avec les reliques de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus à Lisieux, France [© Corbis]
DANNEELS: Quand j’étais professeur de théologie, je travaillais dans un registre qui exigeait essentiellement de moi clarté et rigueur méthodologique dans le travail intellectuel. Depuis que je suis devenu évêque, c’est la charité pastorale qui a pris le dessus. Le théologien a le droit et même le devoir d’exprimer ses propres idées sur n’importe quel genre de question. Pour l’évêque, c’est différent. Il n’est pas aussi important qu’il exprime sa pensée théologique avec perspicacité intellectuelle. Lorsqu’on est évêque, on s’aperçoit que dans le monde, loin des bibliothèques et des livres, il arrive bien des choses. On voit les misères des hommes. On voit le mélange social et culturel dans lequel nous sommes plongés. Tout est différent. Le théologien est installé dans un certain statut bien défini. Le pasteur, en revanche, doit vivre une sorte de “bilocation”: il doit marcher devant, guider son peuple. Mais il doit aussi être derrière, pour fermer la marche, parce que si un agneau se blesse ou se casse une jambe, c’est lui qui doit le prendre sur ses épaules, en imitant, s’il le peut, ce que fait Jésus, le seul pasteur du troupeau.
En ce qui concerne les évêques, le Concile avait eu l’intention de mettre la figure de l’évêque en valeur. Quarante ans après, certains constatent une sorte d’aplatissement, d’“homologation” dans l’épiscopat.
DANNEELS: J’ai vu, au cours des derniers Synodes auxquels j’ai participé, beaucoup de gens comme il faut, mais le niveau n’est plus celui des évêques du Concile. Tout le monde est gentil et plein de bonnes intentions, mais il me semble qu’il manque un peu d’intelligence – je parle d’une intelligence du cœur –, alors que cela ne fait jamais de mal.
On peut dire la même chose de la manière dont sont distribués les rôles dans l’Église…
DANNEELS: Pour être plus souple, il faudrait reprendre la distinction entre pouvoir d’ordre et de juridiction. Aujourd’hui, ces deux pouvoirs sont indissociables. Le pouvoir de juridiction ne peut être confié qu’à quelqu’un qui est ordonné. La théologie du Concile Vatican II a rendu ce lien encore plus étroit. Et pourtant, au Moyen-Âge, c’était les abbesses des grands monastères qui accordaient aux prêtres la juridiction pour entendre les confessions. Qui sait si aujourd’hui on permettrait encore une pratique de ce genre.