TÉMOIGNAGES
Chroniques de persécution et de vie chrétienne
Rencontre avec Emmanuel III Delly, patriarche des Chaldéens: «En Irak nous disons: “À nous notre patrie et tout le reste pour le Seigneur”. Peu importe si mon voisin est musulman ou chrétien, chiite ou sunnite; cela ne regarde que lui, c’est une affaire entre le Seigneur et lui. Ce que je dois préserver et pour quoi je dois travailler, c’est la fidélité à la patrie»
Interview d’Emmanuel III Delly, patriarche des Chaldéens par Giovanni Cubeddu
Avant de pouvoir se préparer à
l’Avent, Emmanuel III Delly a dû faire de nombreux voyages.
Pour des tas de raisons: le Synode, des soins depuis longtemps remis
à plus tard, des visites pastorales aux nombreuses
communautés chaldéennes en Europe et aux États-Unis.
Cela fait cinq longues années – depuis décembre 2003
– qu’il a été élu patriarche de Babylone
des Chaldéens. Cinq ans avec la guerre chez lui. Depuis Bagdad il a
vu, vécu, témoigné les souffrances du peuple irakien
et, parmi celles-ci, la persécution des chrétiens qui se
déclenche régulièrement dans les moments-clefs (par
exemple en octobre dernier, au moment du Synode), mais qui se poursuit
même quand on n’en parle plus.
En Irak, où la guerre a aussi engendré la persécution, le patriarche ne s’aventure pas à faire des déclarations sensationnelles. Comme Irakien et comme pasteur de la plus grande communauté chrétienne du pays, Sa Béatitude Delly, créé cardinal par le pape Benoît XVI en novembre 2007, rend quotidiennement témoignage. Et, derrière sa prudence, il nous laisse entrevoir, sans récriminer, toute la réalité (du martyre).
![Le patriarche Emmanuel III Delly célèbre la liturgie dans l’église de la Vierge Marie, à Bagdad [© Associated Press/LaPresse]](/upload/articoli_immagini_interne/1231424458020.jpg)
Béatitude, depuis le dernier Synode qui avait
pour thème la Parole de Dieu, qu’avez-vous apporté de
bon dans votre pays?
EMMANUEL III DELLY: En Irak il n’y a pas une famille, pas une seule, qui n’ait à la maison un exemplaire de l’Écriture sainte, la Parole du Seigneur. Que pouvons-nous encore faire? Chercher à vivre cette Parole, l’incarner dans notre vie, comme la Vierge l’a fait en allant trouver Élisabeth pour la servir et manifester la charité fraternelle. Nous pouvons la lire. Il ne suffit pas de la connaître, mais cela peut aider. Ainsi, chaque jour si possible, au moins le soir avant d’aller au lit, que les parents, au lieu de laisser leurs enfants regarder la télévision, ouvrent l’Évangile et leur lisent la Parole du Seigneur. Les plus petits écouteront eux aussi et, peu à peu, mettront en pratique la Parole de Dieu dans leur vie quotidienne. Ainsi le Seigneur nous bénira, nous donnera Ses grâces, nous aidera et nous montrera les voies qui conduisent au bien.
Au moment où vous étiez à Rome et les jours suivants, ont repris, en particulier à Mossoul, les violences contre les chrétiens.
DELLY: Pas seulement contre les chrétiens… Les nouvelles qui viennent d’Irak ne sont bonnes pour aucun Irakien. Quand quelqu’un ne sait pas d’où vient le mal, il cherche à en trouver l’origine mais, comme il ne la trouve pas, il est anxieux et triste. C’est ce qui arrive à mes concitoyens. Il ne se passe pas un jour en Irak sans qu’il ne leur arrive un malheur. Pour moi personnellement, le soleil ne s’est jamais couché sans que j’aie entendu une mauvaise nouvelle ou rencontré un problème qui concerne le bien de l’Irak et pas seulement celui de chrétiens.
Il n’y a pas seulement Mossoul.
DELLY: Ce qui est arrivé aux chrétiens de Mossoul se produit depuis longtemps ailleurs. Simplement, cette fois, cela a fait un peu plus de bruit. Beaucoup de gens, par peur ou pour d’autres raisons plus concrètes, ont dû quitter leur maison… ils ont vu leurs voisins fuir au nord et ils les ont suivis, abandonnant la ville… Il y a sûrement quelque chose qui ne va pas… Mais quoi? C’est la faute de certaines personnes qui ne croient pas en Dieu, qui ne sont ni musulmanes ni chrétiennes, qui ne croient à rien si ce n’est à leur intérêt personnel et qui menacent ceux qui ont quelque possession ou un peu d’argent. Ils les obligent à quitter leur maison et à s’en aller. Ilspassent dans les rues de la ville en criant: «N’achetez pas ces maisons, nous les aurons gratis!».
Et cela a effrayé les chrétiens, qui s’enfuient…
DELLY: Les chrétiens irakiens sont généralement des gens qui gagnent leur vie à la sueur de leur front et vivent dans une certaine aisance (et remercions le Seigneur parce qu’ils travaillent…). Ainsi, il y en a beaucoup qui sont partis, spécialement lorsqu’ils ont vu que certains d’entre eux avaient été tués. Par qui? Nous ne le savons pas. Moi, je n’accuse personne. Beaucoup de gens disent que les forces étrangères sont responsables, mais moi je me dis toujours: «Est-il possible que les étrangers sachent que tel ou tel est une personne aisée et qu’il habite dans cette maison-là, s’ils n’ont pas avec eux un guide irakien qui les informe?». Je blâme donc aussi mes frères irakiens et je leur demande de s’aimer.
Pensez-vous que, dans un avenir proche, le pays aura la force de résoudre les problèmes par sa politique intérieure? Ou bien une autorité extérieure sera-t-elle toujours nécessaire?
DELLY: La situation est instable et je ne crois donc pas que l’on puisse parler d’une “politique intérieure”. Cependant la charité et l’amour fraternel existent. Le Seigneur nous a commandé de nous aimer les uns les autres: c’est-là notre politique, la politique des chrétiens que j’exhorte à s’aimer et à se pardonner réciproquement, pour eux et pour le bien du pays. Je leur demande aussi d’être fidèles avant tout au Seigneur, ensuite à leurs frères, d’origines diverses, avec lesquels nous devons coexister pacifiquement. Telle est notre politique, nous n’avons pas d’autre politique intérieure ou extérieure. Ceux qui cherchent à remuer la boue ne sont pas de vrais Irakiens ni des hommes qui aiment leur patrie, et ils se soucient encore moins de la volonté du Seigneur.
Un parti de chrétiens organisé, un parti de minorité, que pourrait-il faire?
DELLY: Malheureusement les partis poursuivent tous leur intérêt propre. Ils veulent avant tout affirmer qu’ils sont meilleurs que les autres et cela ne me plaît pas. Nous devons au contraire former un seul “parti fidèle à la patrie”, c’est-à-dire introduire entre nous la charité fraternelle, être unis et travailler d’un seul cœur pour tous nos frères irakiens. Et nous devons aussi inciter nos concitoyens à l’étranger à mettre en pratique cette politique: en un mot, nous devons faire tout ce qui est grand ayatollah chiite lui-même. Et je lance le même appel à tous les chefs politiques du monde, qui, jusqu’à présent, n’ont pas fait grand-chose: ils entendent les nouvelles concernant l’Irak, ils les déplorent mais ils ne font rien, sinon dire de belles paroles; puis chacun revient chez soi et nous oublie. Pourquoi ne parlent-ils pas à nos responsables en Irak, au chef de la Maison Blanche, à d’autres leaders puissants qui pourraient avoir une influence? Moi, je continue à faire appel à tout le monde, à l’intérieur et à l’extérieur de l’Irak.
Vous avez évoqué le chiite Ali al-Sistani. Vous savez combien est grande l’influence de l’Iran pour la stabilisation pacifique de l’Irak.
DELLY: Je parle avec les leaders sans me demander s’ils sont chiites ou sunnites. Je les aborde en tant qu’Irakiens, par amour de la patrie et de nos frères communs irakiens, et non comme chiites appartenant à une puissance étrangère. Et c’est pour cette raison, je crois, que tout le monde me respecte et accepte facilement de me rencontrer ou vient me voir pour me donner ou recevoir des conseils. On sait que je ne suis d’aucun parti. En Irak nous disons: «À nous notre patrie et tout le reste pour le Seigneur». Peu importe si mon voisin est musulman ou chrétien, chiite ou sunnite; cela ne regarde que lui, c’est une affaire entre le Seigneur et lui. Ce que je dois préserver et pour quoi je dois travailler, c’est la fidélité à la patrie.
Quels rapports avez-vous gardés avec la diaspora irakienne et avec les chrétiens qui sont partis?
DELLY: Je voudrais que ceux qui sont dans la diaspora reviennent dans leur patrie. Mais s’ils ne peuvent pas le faire, si la diaspora est devenue pour eux une seconde patrie, alors qu’ils restent là où ils sont. Pour leur bien et celui du pays où ils se trouvent maintenant et aussi pour le bien de leur patrie. Mais… je voudrais qu’ils reviennent… Nous ne voulons pas que l’Orient se vide des chrétiens, cet Orient que le Seigneur a tant aimé. C’est là qu’Il a vécu et nous ne voulons pas que ces terres soient vidées du christianisme par la faute de quelqu’un.
La volonté politique de transférer, par mesure de sécurité, les chrétiens dans certaines “zones franches” du pays existe-t-elle toujours?
DELLY: Pour autant que je sache, tous les responsables, à commencer par le président et par le premier ministre, voudraient que les chrétiens restent dans le pays parce qu’ils sont la force de l’Irak. Les statistiques disent que les chrétiens représentent à peine trois ou quatre pour cent de la population, mais ce n’est pas vrai… Ils sont beaucoup plus importants parce que la qualité compte elle aussi et que nos chrétiens irakiens sons instruits, désireux de bien faire et qu’ils connaissent le monde en dehors de leur pays. Ainsi ce “trois ou quatre pour cent”, même si c’est un chiffre bas, ne désigne pas en réalité une minorité, parce qu’il se réfère à des personnes qui sont en Irak depuis une époque antérieure à l’Islam. Les chrétiens sont originaires du pays et non des immigrés.
Qu’est-ce qu’a signifié pour le patriarche de vivre cinq années de guerre et de persécution?
DELLY: C’est quelque chose de naturel, nous ne devons pas nous en étonner. Notre Seigneur a passé trois ans à faire du bien à ses compatriotes, en leur donnant du pain, en guérissant leurs malades et, bien que, le dimanche des Rameaux, ceux-ci aient crié sur son passage «Hosanna! Hosanna!», le vendredi suivant, ils ont tous dit: «Il doit être crucifié!». C’est comme cela la vie! L’homme oublie vite, mais nous, nous devons faire toujours du bien, nous devons suivre l’exemple de notre Seigneur, les traces qu’il a laissées en marchant. Comme il a gravi le Golgotha en supportant tout et est ensuite ressuscité, ainsi nous aussi nous devons passer par la même voie de souffrances, de critiques, de mauvais traitements, mais nous sommes sûrs que nous aurons, à la fin, la résurrection et la victoire.
Est arrivée en Amérique une nouvelle administration. Avez-vous un commentaire à faire à ce sujet?
DELLY: Non, ces choses ne me regardent pas… Mais je suis content de nos chrétiens, qui gardent une foi solide malgré les difficultés dans lesquelles ils se trouvent aujourd’hui.
![Bagdad, 31 octobre 2008: une manifestation de solidarité avec la communauté chrétienne de Mossoul sur laquelle, ces dernières semaines, a déferlé une tragique vague de violence [© Associated Press/LaPresse]](/upload/articoli_immagini_interne/1231424798176.jpg)
Avez-vous quelque épisode à raconter
à ce propos?
DELLY: Je peux seulement dire qu’ils sont vraiment dévots, qu’ils ont la foi, qu’ils connaissent leurs devoirs religieux et qu’ils les accomplissent naturellement, malgré les difficultés, malgré la peur. Tous les dimanches, ils emmènent leurs enfants à la messe, et c’est là une bonne chose. C’est vrai, la situation n’est pas facile, les écoles elles-mêmes sont parfois menacées, si bien que beaucoup de parents, craignant qu’ils ne soient enlevés ou tués, n’y envoient plus leurs enfants.
Les violences continuent donc contre les chrétiens…
DELLY: C’est le fait de fanatiques qui agissent dans leur propre intérêt… Mais quand le gouvernement vient à savoir ce qu’ils font, ils s’arrêtent aussitôt. Notre gouvernement est indépendant et, bien qu’il soit chiite, il cherche à faire du bien aux chrétiens aussi pour obtenir louanges et respect et non méfiance. Comme je vous l’ai dit, nous n’avons jamais entendu parler d’un décret contre les chrétiens en tant que chrétiens, au moins jusqu’à présent. Les chiites défendent les chrétiens. Ils disent qu’il faut les aider et qu’il faut leur donner du travail parce qu’ils font partie de l’Irak et que l’Irak ne peut vivre sans eux.
Mais il y a des gens qui ne poursuivent que leur intérêt personnel, certaines franges musulmanes…
La Constitution irakienne garde la charia comme source du droit.
DELLY: Mais tout le monde, même parmi les musulmans, n’est pas d’accord sur le texte de la Constitution.
Existe-t-il encore la possibilité d’une réforme du texte constitutionnel?
DELLY: Il y a beaucoup de questions qui sont encore ouvertes sur la Constitution: la liberté religieuse, qui, par exemple, n’existe pas. La Constitution se fonde sur le Coran, qui ne peut être contredit par aucune loi, tandis que les sources du droit pourraient êtres très nombreuses car il existe d’autres religions. Si seulement c’était notre seul problème…
Qui sait combien de conseils intéressés ou désintéressés vous aurez reçus sur la façon de les résoudre…
DELLY: Je me rappelle qu’au temps où, séminariste, je faisais mes études à Rome, un de mes professeurs, m’expliquant ce qu’était la philosophie, me disait: «C’est la science avec laquelle, ou sans laquelle, l’homme reste tel qu’il est».
En Irak, où la guerre a aussi engendré la persécution, le patriarche ne s’aventure pas à faire des déclarations sensationnelles. Comme Irakien et comme pasteur de la plus grande communauté chrétienne du pays, Sa Béatitude Delly, créé cardinal par le pape Benoît XVI en novembre 2007, rend quotidiennement témoignage. Et, derrière sa prudence, il nous laisse entrevoir, sans récriminer, toute la réalité (du martyre).
![Le patriarche Emmanuel III Delly célèbre la liturgie dans l’église de la Vierge Marie, à Bagdad [© Associated Press/LaPresse]](/upload/articoli_immagini_interne/1231424458020.jpg)
Le patriarche Emmanuel III Delly célèbre la liturgie dans l’église de la Vierge Marie, à Bagdad [© Associated Press/LaPresse]
EMMANUEL III DELLY: En Irak il n’y a pas une famille, pas une seule, qui n’ait à la maison un exemplaire de l’Écriture sainte, la Parole du Seigneur. Que pouvons-nous encore faire? Chercher à vivre cette Parole, l’incarner dans notre vie, comme la Vierge l’a fait en allant trouver Élisabeth pour la servir et manifester la charité fraternelle. Nous pouvons la lire. Il ne suffit pas de la connaître, mais cela peut aider. Ainsi, chaque jour si possible, au moins le soir avant d’aller au lit, que les parents, au lieu de laisser leurs enfants regarder la télévision, ouvrent l’Évangile et leur lisent la Parole du Seigneur. Les plus petits écouteront eux aussi et, peu à peu, mettront en pratique la Parole de Dieu dans leur vie quotidienne. Ainsi le Seigneur nous bénira, nous donnera Ses grâces, nous aidera et nous montrera les voies qui conduisent au bien.
Au moment où vous étiez à Rome et les jours suivants, ont repris, en particulier à Mossoul, les violences contre les chrétiens.
DELLY: Pas seulement contre les chrétiens… Les nouvelles qui viennent d’Irak ne sont bonnes pour aucun Irakien. Quand quelqu’un ne sait pas d’où vient le mal, il cherche à en trouver l’origine mais, comme il ne la trouve pas, il est anxieux et triste. C’est ce qui arrive à mes concitoyens. Il ne se passe pas un jour en Irak sans qu’il ne leur arrive un malheur. Pour moi personnellement, le soleil ne s’est jamais couché sans que j’aie entendu une mauvaise nouvelle ou rencontré un problème qui concerne le bien de l’Irak et pas seulement celui de chrétiens.
Il n’y a pas seulement Mossoul.
DELLY: Ce qui est arrivé aux chrétiens de Mossoul se produit depuis longtemps ailleurs. Simplement, cette fois, cela a fait un peu plus de bruit. Beaucoup de gens, par peur ou pour d’autres raisons plus concrètes, ont dû quitter leur maison… ils ont vu leurs voisins fuir au nord et ils les ont suivis, abandonnant la ville… Il y a sûrement quelque chose qui ne va pas… Mais quoi? C’est la faute de certaines personnes qui ne croient pas en Dieu, qui ne sont ni musulmanes ni chrétiennes, qui ne croient à rien si ce n’est à leur intérêt personnel et qui menacent ceux qui ont quelque possession ou un peu d’argent. Ils les obligent à quitter leur maison et à s’en aller. Ilspassent dans les rues de la ville en criant: «N’achetez pas ces maisons, nous les aurons gratis!».
Et cela a effrayé les chrétiens, qui s’enfuient…
DELLY: Les chrétiens irakiens sont généralement des gens qui gagnent leur vie à la sueur de leur front et vivent dans une certaine aisance (et remercions le Seigneur parce qu’ils travaillent…). Ainsi, il y en a beaucoup qui sont partis, spécialement lorsqu’ils ont vu que certains d’entre eux avaient été tués. Par qui? Nous ne le savons pas. Moi, je n’accuse personne. Beaucoup de gens disent que les forces étrangères sont responsables, mais moi je me dis toujours: «Est-il possible que les étrangers sachent que tel ou tel est une personne aisée et qu’il habite dans cette maison-là, s’ils n’ont pas avec eux un guide irakien qui les informe?». Je blâme donc aussi mes frères irakiens et je leur demande de s’aimer.
Pensez-vous que, dans un avenir proche, le pays aura la force de résoudre les problèmes par sa politique intérieure? Ou bien une autorité extérieure sera-t-elle toujours nécessaire?
DELLY: La situation est instable et je ne crois donc pas que l’on puisse parler d’une “politique intérieure”. Cependant la charité et l’amour fraternel existent. Le Seigneur nous a commandé de nous aimer les uns les autres: c’est-là notre politique, la politique des chrétiens que j’exhorte à s’aimer et à se pardonner réciproquement, pour eux et pour le bien du pays. Je leur demande aussi d’être fidèles avant tout au Seigneur, ensuite à leurs frères, d’origines diverses, avec lesquels nous devons coexister pacifiquement. Telle est notre politique, nous n’avons pas d’autre politique intérieure ou extérieure. Ceux qui cherchent à remuer la boue ne sont pas de vrais Irakiens ni des hommes qui aiment leur patrie, et ils se soucient encore moins de la volonté du Seigneur.
Un parti de chrétiens organisé, un parti de minorité, que pourrait-il faire?
DELLY: Malheureusement les partis poursuivent tous leur intérêt propre. Ils veulent avant tout affirmer qu’ils sont meilleurs que les autres et cela ne me plaît pas. Nous devons au contraire former un seul “parti fidèle à la patrie”, c’est-à-dire introduire entre nous la charité fraternelle, être unis et travailler d’un seul cœur pour tous nos frères irakiens. Et nous devons aussi inciter nos concitoyens à l’étranger à mettre en pratique cette politique: en un mot, nous devons faire tout ce qui est grand ayatollah chiite lui-même. Et je lance le même appel à tous les chefs politiques du monde, qui, jusqu’à présent, n’ont pas fait grand-chose: ils entendent les nouvelles concernant l’Irak, ils les déplorent mais ils ne font rien, sinon dire de belles paroles; puis chacun revient chez soi et nous oublie. Pourquoi ne parlent-ils pas à nos responsables en Irak, au chef de la Maison Blanche, à d’autres leaders puissants qui pourraient avoir une influence? Moi, je continue à faire appel à tout le monde, à l’intérieur et à l’extérieur de l’Irak.
Vous avez évoqué le chiite Ali al-Sistani. Vous savez combien est grande l’influence de l’Iran pour la stabilisation pacifique de l’Irak.
DELLY: Je parle avec les leaders sans me demander s’ils sont chiites ou sunnites. Je les aborde en tant qu’Irakiens, par amour de la patrie et de nos frères communs irakiens, et non comme chiites appartenant à une puissance étrangère. Et c’est pour cette raison, je crois, que tout le monde me respecte et accepte facilement de me rencontrer ou vient me voir pour me donner ou recevoir des conseils. On sait que je ne suis d’aucun parti. En Irak nous disons: «À nous notre patrie et tout le reste pour le Seigneur». Peu importe si mon voisin est musulman ou chrétien, chiite ou sunnite; cela ne regarde que lui, c’est une affaire entre le Seigneur et lui. Ce que je dois préserver et pour quoi je dois travailler, c’est la fidélité à la patrie.
Quels rapports avez-vous gardés avec la diaspora irakienne et avec les chrétiens qui sont partis?
DELLY: Je voudrais que ceux qui sont dans la diaspora reviennent dans leur patrie. Mais s’ils ne peuvent pas le faire, si la diaspora est devenue pour eux une seconde patrie, alors qu’ils restent là où ils sont. Pour leur bien et celui du pays où ils se trouvent maintenant et aussi pour le bien de leur patrie. Mais… je voudrais qu’ils reviennent… Nous ne voulons pas que l’Orient se vide des chrétiens, cet Orient que le Seigneur a tant aimé. C’est là qu’Il a vécu et nous ne voulons pas que ces terres soient vidées du christianisme par la faute de quelqu’un.
La volonté politique de transférer, par mesure de sécurité, les chrétiens dans certaines “zones franches” du pays existe-t-elle toujours?
DELLY: Pour autant que je sache, tous les responsables, à commencer par le président et par le premier ministre, voudraient que les chrétiens restent dans le pays parce qu’ils sont la force de l’Irak. Les statistiques disent que les chrétiens représentent à peine trois ou quatre pour cent de la population, mais ce n’est pas vrai… Ils sont beaucoup plus importants parce que la qualité compte elle aussi et que nos chrétiens irakiens sons instruits, désireux de bien faire et qu’ils connaissent le monde en dehors de leur pays. Ainsi ce “trois ou quatre pour cent”, même si c’est un chiffre bas, ne désigne pas en réalité une minorité, parce qu’il se réfère à des personnes qui sont en Irak depuis une époque antérieure à l’Islam. Les chrétiens sont originaires du pays et non des immigrés.
Qu’est-ce qu’a signifié pour le patriarche de vivre cinq années de guerre et de persécution?
DELLY: C’est quelque chose de naturel, nous ne devons pas nous en étonner. Notre Seigneur a passé trois ans à faire du bien à ses compatriotes, en leur donnant du pain, en guérissant leurs malades et, bien que, le dimanche des Rameaux, ceux-ci aient crié sur son passage «Hosanna! Hosanna!», le vendredi suivant, ils ont tous dit: «Il doit être crucifié!». C’est comme cela la vie! L’homme oublie vite, mais nous, nous devons faire toujours du bien, nous devons suivre l’exemple de notre Seigneur, les traces qu’il a laissées en marchant. Comme il a gravi le Golgotha en supportant tout et est ensuite ressuscité, ainsi nous aussi nous devons passer par la même voie de souffrances, de critiques, de mauvais traitements, mais nous sommes sûrs que nous aurons, à la fin, la résurrection et la victoire.
Est arrivée en Amérique une nouvelle administration. Avez-vous un commentaire à faire à ce sujet?
DELLY: Non, ces choses ne me regardent pas… Mais je suis content de nos chrétiens, qui gardent une foi solide malgré les difficultés dans lesquelles ils se trouvent aujourd’hui.
![Bagdad, 31 octobre 2008: une manifestation de solidarité avec la communauté chrétienne de Mossoul sur laquelle, ces dernières semaines, a déferlé une tragique vague de violence [© Associated Press/LaPresse]](/upload/articoli_immagini_interne/1231424798176.jpg)
Bagdad, 31 octobre 2008: une manifestation de solidarité avec la communauté chrétienne de Mossoul sur laquelle, ces dernières semaines, a déferlé une tragique vague de violence [© Associated Press/LaPresse]
DELLY: Je peux seulement dire qu’ils sont vraiment dévots, qu’ils ont la foi, qu’ils connaissent leurs devoirs religieux et qu’ils les accomplissent naturellement, malgré les difficultés, malgré la peur. Tous les dimanches, ils emmènent leurs enfants à la messe, et c’est là une bonne chose. C’est vrai, la situation n’est pas facile, les écoles elles-mêmes sont parfois menacées, si bien que beaucoup de parents, craignant qu’ils ne soient enlevés ou tués, n’y envoient plus leurs enfants.
Les violences continuent donc contre les chrétiens…
DELLY: C’est le fait de fanatiques qui agissent dans leur propre intérêt… Mais quand le gouvernement vient à savoir ce qu’ils font, ils s’arrêtent aussitôt. Notre gouvernement est indépendant et, bien qu’il soit chiite, il cherche à faire du bien aux chrétiens aussi pour obtenir louanges et respect et non méfiance. Comme je vous l’ai dit, nous n’avons jamais entendu parler d’un décret contre les chrétiens en tant que chrétiens, au moins jusqu’à présent. Les chiites défendent les chrétiens. Ils disent qu’il faut les aider et qu’il faut leur donner du travail parce qu’ils font partie de l’Irak et que l’Irak ne peut vivre sans eux.
Mais il y a des gens qui ne poursuivent que leur intérêt personnel, certaines franges musulmanes…
La Constitution irakienne garde la charia comme source du droit.
DELLY: Mais tout le monde, même parmi les musulmans, n’est pas d’accord sur le texte de la Constitution.
Existe-t-il encore la possibilité d’une réforme du texte constitutionnel?
DELLY: Il y a beaucoup de questions qui sont encore ouvertes sur la Constitution: la liberté religieuse, qui, par exemple, n’existe pas. La Constitution se fonde sur le Coran, qui ne peut être contredit par aucune loi, tandis que les sources du droit pourraient êtres très nombreuses car il existe d’autres religions. Si seulement c’était notre seul problème…
Qui sait combien de conseils intéressés ou désintéressés vous aurez reçus sur la façon de les résoudre…
DELLY: Je me rappelle qu’au temps où, séminariste, je faisais mes études à Rome, un de mes professeurs, m’expliquant ce qu’était la philosophie, me disait: «C’est la science avec laquelle, ou sans laquelle, l’homme reste tel qu’il est».