Orateurs sacrés
Ceux qui disent que nous, hommes politiques, nous vivons dans un monde irréel exagèrent peut-être, mais n’ont pas totalement tort. Il est à la mode de considérer que le cours du temps appauvrit le contenu des réflexions et des dialogues. À généraliser on se trompe, mais il est certain que ce qui domine, c’est une curiosité que j’appellerais extérieure mais qu’il vaudrait peut-être mieux qualifier de frivole
Giulio Andreotti
![Giancarlo Pajetta parle à un meeting sur une place, à Rome, en 1948 [© International Photo/LaPresse]](/upload/articoli_immagini_interne/1242119780752.jpg)
Giancarlo Pajetta parle à un meeting sur une place, à Rome, en 1948 [© International Photo/LaPresse]
Ceux qui disent que nous, hommes politiques, nous vivons dans un monde irréel exagèrent peut-être, mais n’ont pas totalement tort. Il est à la mode de considérer que le cours du temps appauvrit le contenu des réflexions et des dialogues. À généraliser on se trompe, mais il est certain que ce qui domine, c’est une curiosité que j’appellerais extérieure mais qu’il vaudrait peut-être mieux qualifier de frivole. Quand j’ai le plaisir de rencontrer des jeunes, je parle très brièvement et les invite – s’ils le désirent – à me poser des questions sur tous les sujets qu’ils veulent. Je suis parfois déçu, comme le jour où recevant un groupe d’étudiants, ceux-ci me demandèrent, comme première question, combien coûtait le café au bar de la Chambre des députés et au Sénat. Curiosité légitime mais non prioritaire. Pour le reste, les contacts avec les jeunes – étudiants ou non – me servent avant tout à comprendre ce qui reste d’intérêt chez les gens et ce qui compte pour eux.
On dit que le Parlement est le miroir du pays; pour changer la façon de parler, il faudrait qu’il ait une influence profonde sur la rue. Cercle vicieux.
Dans les assemblées parsemées d’éloquence du barreau ancien style (quatre adjectifs au moins pour chaque substantif), ceux qui aujourd’hui encore doivent faire un résumé – en jargon parlementaire cela s’appelle sommaire – n’ont pas une tâche facile.
Il y a, à l’inverse, exemple classique de la concision du style européen par rapport au style redondant que j’appellerais napolitain, les discours du président De Gasperi aussi bien à Vienne que, par la suite, à Rome. Les surabondances verbales et les modulations théâtrales de la voix n’ont pas de place dans ce type de communication essentielle, dans laquelle la solennité se trouve dans les concepts et non dans la forme.
Elle était bien différente l’école du président De Gasperi, de formation austro-hongroise. Il n’y avait pas place en effet pour les adjectifs et les inutilités, vu la nécessité, dans le Parlement de Vienne, de traductions simultanées en plusieurs langues.
En vérité, dans l’après-guerre, les gens des vieilles générations qui vivaient encore, s’exprimaient dans un style mixte qui se situait entre le télégraphique et le boursouflé. Certains d’entre nous, les plus jeunes, fûrent adressés, pour recevoir d’eux des suggestions ad hoc, à de grands maîtres d’art oratoire sacré. Ils nous apprenaient comment on devait parler et ce qu’il fallait taire. Je me rappelle l’invitation à rendre toujours possible un résumé exhaustif de quelques lignes. Il y a eu des orateurs qui, exagérant dans… l’épargne, s’exprimaient dans un style quasi télégraphique. Ceux qui, parmi nous, arrivèrent à la politique après une charge temporaire dans l’Action catholique (dans mon cas, celle de l’université), eurent toujours soin d’établir un équilibre entre forme et fond. S’attirer des applaudissement par des artifices oratoires aurait été avilissant. Certains n’évitaient pas ce style et l’on pouvait résumer en deux lignes vingt minutes et plus de discours.
Certainement l’art oratoire et le ton juste ont leur rôle à côté du contenu des paroles. Il arrivait que quelqu’un, à ses débuts, ne sût pas se régler et hurlât son discours même lorsque le public était peu nombreux et attentif.
Mario Scelba, très valide ministre de l’Intérieur dans un pays agité et peu orientable, mérite une place à part parmi les orateurs de l’après-guerre. Ce qui frappait chez lui, ce n’étaient pas seulement les modulations de sa voix, mais l’usage même d’une synthèse de langue entre l’italien et le patois sicule (qui fut appelé pour lui “siciliote”).
Dans les assemblées parsemées d’éloquence du barreau ancien style (quatre adjectifs au moins pour chaque substantif), ceux qui aujourd’hui encore doivent faire un résumé – en jargon parlementaire cela s’appelle sommaire – n’ont pas une tâche facile. Il y a, à l’inverse, exemple classique de la concision du style européen par rapport au style redondant
que j’appellerais napolitain,
les discours du président De Gasperi aussi bien à Vienne que, par la suite, à Rome
Les discours de De Gasperi, qui, dit-on, pensait en
autrichien et traduisait en parlant, sont d’une tonalité toute
différente. Mais la juste valeur que les gens attribuaient au
président lui permettait peut-être d’avoir un impact sur
les foules.
Certainement parler en public, spécialement sur les places publiques, est totalement différent de parler dans des assemblées fermées ou dans des cercles professionnels. Au début on a des sueurs froides. Je me rappelle mon premier meeting, peu de jours après la Libération, sur une place à Lanuvio, où j’avais été envoyé pour remplacer le vieil ex-député Cecconi qui était malade. Entre autres choses, j’y arrivai recroquevillé dans un triporteur que la Société des tramways m’avait gentiment prêté.
L’expérience de la direction universitaire ne m’était en effet pas utile. C’était complètement différent. Quoiqu’il en soit, je m’en sortis en suivant le conseil du cardinal Salotti (fascinant orateur sacré) de préparer et d’apprendre par cœur la première et la dernière phrase de mon petit discours: bien commencer et, au bon moment, se diriger vers la sortie.
La longue parenthèse des vingt ans de fascisme avait fait perdre l’habitude des meetings sur les places. Mise à part la technique facile des discours de Mussolini prononcés du haut du balcon de la place de Venise, technique utilisée aussi par les hiérarques provinciaux d’importance diverse, qui savaient se faire écouter – même longtemps – en échangeant avec l’auditoire, dans ces rencontres, des sensations et des impulsions.
Dans notre camp excellait le président Gronchi qui avait un accent toscan très prononcé et de puissantes modulations de voix. Pour ces discours, tout le monde devait adopter un style particulier: sans banalité mais aussi sans expressions qui ne te;rence entre les media et l’entretien où l’on regarde son auditoire dans les yeux et où l’on apprécie sa réceptivité. Du reste, les meetings sur les places publiques sont désormais très rares et présupposent de notables et coûteux efforts d’organisation pour assurer un résultat décent.
La nouveauté des meetings – après les vingt années du fascisme – appelait au contraire sur les places publiques des foules nombreuses et attentives. Il n’y avait probablement pas de façons plus attrayantes de passer la soirée ou la matinée du dimanche (avant ou après la messe).
On était, de toutes façons, avantagé (tout le monde ne voulait ou ne pouvait pas le faire), en demandant aux gens de poser des questions. Et fusaient parfois des demandes intéressantes. Un jour, pendant que je parlais dans un meeting de la province de Rome, une voix me cria: «Mais vous, savez-vous combien coûte un kilo de viande?». Je le savais parce que c’est moi que ma mère envoyait faire les courses et je remportai un franc succès.
Je ne sais pas si est vrai ce qui se disait de certains “orateurs”, à savoir qu’ils avaient dans la foule des compères qui posaient d’une voix forte des questions embarrassantes, ce qui leur permettait de se tailler un beau succès avec des réponses sur lesquelles ils s’étaient préalablement accordés.
Quoiqu’il en soit – sans exagérer – la technique de l’interruption de complaisance est toujours payante. Elle sert à réveiller la foule qui s’endort et à divertir, ce que ne réussissent pas à faire les discours techniques.
Est aussi important chez l’orateur, pour obtenir qu’on l’écoute et provoquer au moins quelque manifestation d’approbation, l’ascendant qu’il exerce sur l’assistance. Et aujourd’hui encore, où les mass media se sont imposés impérieusement, personne ne pourra jamais arriver à supprimer tout espace pour l’impact direct.
![Un meeting de Giulio Andreotti sur une place de Rome, en 1948 <BR>[© Publifoto/Olycom]](/upload/articoli_immagini_interne/1242119832846.jpg)
Un meeting de Giulio Andreotti sur une place de Rome, en 1948
[© Publifoto/Olycom]
Le nouveau venu dans le monde de la politique, Guglielmo Giannini, fondateur de l’Uomo Qualunque, remporta un succès record dans les premières années de l’après-guerre. Innovant par rapport au langage solennel et ultra-correct des hommes politiques, il attaqua de façon sarcastique le président en appelant Parri Fessuccio et non Ferruccio [fesso signifie bête en italien]. Un succès avilissant que je ne cherchai jamais à imiter, même si je ne recevais des auditeurs qu’une attention bienveillante. Quand ensuite Giannini qualifia à haute voix de “con” l’influent secrétaire du Parti communiste, les actions de l’Uomo Qualunque atteignirent des sommets vertigineux. Quoique pour un temps très bref, la très correcte méthode anglo-saxone fut abandonnée.
Les discours en dialogue avaient aussi un notable succès, mais dans les salles fermées; ils imitaient du reste le modèle des prédications des Jésuites, appelées “du savant et de l’ignorant”. Le second devait être plus fort que le premier parce qu’à la fin, dans l’esprit des gens, devaient rester des certitudes et non des doutes.
Je ne sais pas si dans les centres plus petits subsistent encore ces prédications à deux voix. À Rome, elles n’existent plus.
À propos des prédicateurs dans les églises une question m’est venue. Comment se fait-il qu’autrefois on entendait très bien ce qu’ils disaient sans que personne n’utilise – comme maintenant – le microphone?