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L’impérialisme international de l’argent
En 1931, pour le quarantième anniversaire de l’encyclique Rerum novarum, était publiée l’encyclique sociale de Pie XI. Réalisme et actualité d’une analyse sur la funeste prédominance, dans l’économie, de la finance sur la production
par Lorenzo Cappelletti
![Une longue queue d’employés à New York, en 1929 [© Hulton-Deutsch Collection/Corbis]](/upload/articoli_immagini_interne/1245245238181.jpg)
Une longue queue d’employés à New York, en 1929 [© Hulton-Deutsch Collection/Corbis]
Personne, à ce qu’il nous semble, et moins qu’ailleurs dans les milieux ecclésiastiques, n’a eu l’idée ou n’a jugé bon de citer à ce sujet l’encyclique Quadragesimo anno dont c’était, d’ailleurs, le soixante-dixième anniversaire en 2001. Est-ce la date de sa naissance qui fait douter de sa légitimité? Ou estime-t-on que le soixante-dixième anniversaire de la Quadragesimo anno (et le cent dixième de la Rerum novarum) ne méritent plus aujourd’hui de célébrations particulières et que, de toutes façons, on a assez écrit sur ce sujet? Regardant le premier doute, il faut distinguer l’origine de la Quadragesimo anno, née des idées plutôt libérales et de la plume non servile de jésuites allemands et français, et son adoption par des régimes qui ne furent pas aussi ouverts (à savoir le Portugal de Salazar et l’Autriche de Dollfuss).
Quoi qu’il en soit, notre but n’est pas de souligner que l’on a oublié une septuagénaire. Nous n’entendons pas lui donner la parole pour qu’elle nous parle d’elle-même, pour qu’elle présente d’elle une image presque trop alerte et immaculée, comme cela arrive souvent dans les récits autobiographiques. Ce que nous voulons, c’est mettre en évidence, à travers les témoignages de ceux qui la connaissent, le réalisme dont elle a fait preuve en son temps à propos de la funeste prédominance du pouvoir économique sur le pouvoir politique et, dans l’économie, de la finance sur la production. Et dans d’autres domaines aussi. Un réalisme qui aide à la compréhension de notre temps laquelle, souvent, dans les milieux ecclésiaux, repose davantage sur l’anthropologie philosophique et théologique que sur l’observation des faits humains.
Les trois parties de l’encyclique
Il faut cependant commencer par admettre que la Quadragesimo anno ne fut pas une encyclique quelconque. Comme les manuels, les commentaires qui lui furent consacrés reconnaissent que, s’il existe une doctrine sociale chrétienne, cette doctrine ne vient pas tant, en substance, de l’encyclique Rerum novarum que de l’encyclique Quadragesimo anno. Edoardo Benvenuto déclare dans un ouvrage intéressant que cette dernière, «cas unique dans l’histoire du magistère pontifical en matière sociale», constitue «la fondation organique d’une doctrine. […] Que cela plaise ou non, elle est la doctrina socialis Ecclesiae, non plus proférée à travers des reproches, des avertissements et des souhaits, comme cela était arrivé précédemment, mais clairement exposée selon un raisonnement logique avec ses prémisses, ses thèses et ses corollaires» (Il lieto annunzio ai poveri, Edb, Bologne 1997, p. 124). Et il note avec acuité (cf. ibidem pp. 103-111) que l’encyclique Quadragesimo anno, pour pouvoir innover librement le magistère de Léon XIII – à la louange duquel est consacrée toute le première partie (n. 1-40) –, entend se présenter dans une parfaite continuité avec lui.
Les thèmes et les catégories essentiels de la doctrine de la Quadragesimo anno sont situés dans sa seconde partie (n. 41-98), où il est question de propriété, de capital, de travail, de salaire et même de la réforme nécessaire des institutions sur la base de la valorisation du principe de subsidiarité et de celui qui devrait être le principe directeur de toute la vie économique, la justice sociale. Au terme de cette partie prennent place les deux pages (n. 91-96) qui sont restées célèbres non seulement parce qu’elles sont rédigées en italien par le Pape («l’un des rares cas où un texte d’encyclique est rédigé par le pape lui-même», écrit dans ses mémoires publiées dans Humanitas, en 1971, le père Oswald von Nell-Breuning, le principal rédacteur de l’encyclique), mais surtout parce qu’elles reconnaissent, même si elles contiennent quelques critiques, les avantages du système corporatif que venait à peine d’introduire le régime fasciste. Comme cela se produit souvent lorsque l’autorité ecclésiastique intervient directement in re politica ou œconomica, elle n’obtient le résultat attendu. Cette captatio benevolentiae ne servit d’ailleurs pas à apaiser l’irritation de Mussolini qui «vit dans l’encyclique une critique si défavorable à son égard qu’elle déclencha sa colère contre les organisations catholiques», écrit toujours Nell-Breuning.
Pour l’instauration d’un ordre social plus juste, l’encyclique juge nécessaire la réforme des institutions et également celle des mœurs à laquelle la troisième et dernière partie du document est consacrée (n. 99-149). Une partie qui, par ailleurs, tire son titre des changements intervenus dans le domaine socio-économique depuis l’époque de Léon XIII. L’analyse est menée en fonction de la réforme des mœurs, mais il nous semble significatif que l’encyclique considère comme une La Civiltà cattolica (II, 507) au moment où elle présenta le texte de l’encyclique qui venait à peine de sortir, écrivit à chaud ce commentaire: «Le grand mérite, un mérite propre au nouveau document de Pie XI, réside dans le diagnostic qu’il présente, avec l’assurance du clinicien expérimenté, du régime économique d’aujourd’hui». Presque quarante ans plus tard, en un autre temps, dans un autre climat, sous une autre plume, le même jugement était porté: «On reste étonné de tout ce qu’il y a de nouveau et même d’audacieux dans cette encyclique qui manifeste dans de nombreux passages une grande conscience des problèmes du moment» (Roger Aubert, dans le volume collectif Pio XI nel trentesimo della morte, p. 245).
Nous nous arrêterons donc sur le diagnostic et notamment sur l’importance particulière accordée au problème financier, parce que, paradoxalement, certains éléments de ce diagnostic s’avèrent plus actuels que les propositions de solutions contenues dans l’encyclique. Il n’est pas fortuit que Paul VI, lorsqu’il fait explicitement référence à la Quadragesimo anno dans son encyclique de Pâques 1967, Populorum progressio, ne se réfère pas à ses positions ou à ses solutions, mais bien à son diagnostic, «aux conditions nouvelles de la société», sur lesquelles, dit-il, «un système s’était malheureusement édifié, qui […] conduisait à la dictature à bon droit dénoncée par Pie XI comme génératrice de “l’impérialisme international de l’argent”».
Le diagnostic de la troisième partie ne contient pas seulement des formules frappantes comme celle qui vient d’être citée, mais aussi des distinguos importants qui devraient nous inciter à la prudence lorsque nous prétendons que l’encyclique Quadragesimo anno condamne sans appel le capitalisme et le socialisme. Surtout si l’on s’en tient à la lettre. Le père Nell-Breuning écrivait que «pour l’explication d’un document du magistère, ne compte ni ce qu’a pensé le rédacteur du texte ni ce qu’a pensé le titulaire du magistère lui-même, mais exclusivement ce que les mots signifient selon les principes généraux de l’interprétation».
Eh bien, si le socialisme se trouve condamné à plusieurs reprises dans l’encyclique, on peut aussi lire dans ce document que, dans sa forme modérée «il se tourne vers les doctrines de la vérité chrétienne et, pour ainsi dire, se rapproche d’elles: on ne peut nier, en effet, que parfois ses revendications ressemblent étonnamment à ce que demandent ceux qui veulent réformer la société selon les principes chrétiens» (n.113). Au point que le père Chenu, dans un texte d’une grande vivacité édité par Queriniana en 1977, se demande ce qui a bien pu motiver la grande «sévérité, [à l’égard du siocialisme] après la constatation de convergences notables» (La dottrina sociale della Chiesa, p. 30).
Du regimen capitalisticum, il est dit, à son tour, qu’il n’est pas à condamner en lui-même (n.101), «sa constitution» n’étant pas «mauvaise» (ibidem), et qu’il comporte même des «avantages» (n.103). La libre concurrence, est elle-même considérée, «comme certainement chose équitable et utile si elle est contenue dans de justes limites» (n. 88). Il est pourtant pris acte des dégénérescences monopolistiques, fruit paradoxal mais «naturel» (natura sua) de la libre concurrence lorsqu’elle devient infinie (n. 107), c’est-à-dire, pourrait-on traduire sans trahir Pie XI, le pape de la «charité politique» (cf. discours à la FUCI du 18 décembre 1927), lorsqu’elle se trouve “hors de tout contrôle de la politique”. Car cette concurrence dont la liberté ne connaît pas de limites «laisse survivre ceux-là seuls qui sont les plus forts, ce qui souvent revient à dire ceux qui luttent avec le plus de violence, qui sont le moins gênés par les scrupules de conscience» (n. 107).
Cette dégénérescence réside, pour l’un de ses aspects, dans «le pouvoir considérable exercé par ceux qui, gérant et dominant le capital financier, gouvernent aussi en maîtres le crédit et le prêt. Par là, ils distribuent en quelque sorte le sang de l’organisme économique dont ils tiennent la vie entre leurs mains, si bien que, sans leur consentement, nul ne peut plus respirer» (n. 106). «C’est là», écrit le père Nell-Breuning à la page 186 de son commentaire de l’encyclique sorti à Cologne en 1932 et plusieurs fois réédité par la suite, «le passage le plus incisif de toute l’encyclique». Mais il s’empresse de préciser qu’«il ne faut pas lire ce qui n’est pas écrit. [Le passage] se réfère à une situation qui est blâmée en tant qu’elle constitue un développement défectueux, […] une erreur du système qui afflige l’économie capitaliste d’aujourd’hui et dont on souhaite de toutes ses forces l’élimination» (ibidem).
Le système capitaliste est donc distingué de ses dégénérescences. De plus, si le capital financier est déclaré nécessaire à l’économie capitaliste comme l’est le sang à l’organisme, c’est donc qu’il n’est pas banni par principe. Ce qui est critiqué, c’est l’absence de réglementation du flux des capitaux financiers, car c’est leur circulation qui décide de la vie et de la mort des différentes composantes de l’organisme économique. C’est pourquoi elle ne peut être abandonnée aux mains d’un petit nombre d’hommes.
À bien y regarder, il n’y a pas grand chose à ajouter, sinon qu’aujourd’hui l’informatique a rendu le sang plus virtuel, les flux de capitaux infiniment plus rapides, et la poignée d’hommes qui les gère plus invisibles. La thérapie est donc devnue plus urgente encore.
Approfondissement du diagnostic
Les intéressants paragraphes 130 et 132 font, d’une certaine façon, eux aussi partie de l’analyse proposée par l’encyclique Quadragesimo anno. En effet, après avoir dit, au paragraphe 129, en citant l’encyclique Rerum novarum, qu’il s’agit de faire «retour à la vie et aux institutions chrétiennes», l’encyclique déclare au paragraphe suivant qu’«un nombre très considérable d’hommes trouvent dans les conditions de la vie économique et sociale, les plus grandes difficultés pour opérer l’œuvre, seule nécessaire, de leur salut éternel». Aucun reproche, aucun souhait, aucun projet fait aux dépens des autres n’est formulé, on cherche à comprendre. Il est intéressant, à ce propos, de noter que le père Chenu, définissant le cadre dans lequel se situe l’encyclique, souligne que Pie XI tire profit du fait que l’Action catholique est en voie de s’émanciper d’une «ecclésiologie totalitaire dans sa gestion intérieure comme dans l’engagement des chrétiens dans la vie économique et sociale» (cf. La dottrina sociale, p. 21) et qu’il commence à voir d’un œil favorable «le retour à une stratégie qui ne [parte] d’en haut mais d’une situation concrète en fonction de conjonctures différentes et variables» (ibidem). On peut entrevoir quelques allusions à cette stratégie dans la partie finale de l’encyclique (du n. 138 à la fin).
Le paragraphe 132 manifeste lui aussi la même compréhension et le même réalisme, lorsqu’il déclare que les affections désordonnées de l’âme, c’est-à-dire la soif de richesses et de biens matériels «sont une triste suite du péché originel». Et, en second lieu, que le régime économique moderne «expose la fragilité humaine à tomber beaucoup plus fréquemment». D’autre part, une dernière distinction permet de préciser que ce n’est pas tant la modalité de production du système économique moderne qui incite au péché que «les gains si faciles qu’offre à tous l’anarchie des marchés et qui attirent aux fonctions de l’échange trop de gens dont le seul désir est de réaliser des bénéfices rapides par un travail insignifiant, et dont la spéculation effrénée fait monter et baisser incessamment tous les prix au gré de leur caprice et de leur avidité, déjouant par là les sages prévisions de la production». Et voilà de nouveau établi une hiérarchie des responsabilités, lesquelles sont attribuées à un système financier défectueux beaucoup plus qu’à la production. Ce que viennent confirmer les paragraphes suivants dans lesquels il est déclaré légitime «que ceux qui produisent accroissent honnêtement leurs biens et équitable, inversement, que quiconque rend service à la société et l’enrichit profite, lui aussi, selon sa condition, de l’accroissement des biens communs, pourvu que, dans l’acquisition de la fortune, il respecte la loi de Dieu et les droits du prochain, et que, dans l’usage qu’il en fait, il obéisse aux règles de la foi et de la raison» (n. 136).
On trouve la preuve du réalisme de l’encyclique Quadragesimo anno dans deux autres passages que leur situation à la fin de cette très longue encyclique (qui anticipe sur ce point aussi, hélas!) pourrait faire passer pour des formules conventionnelles finales. On y trouve, d’un côté, l’affirmation, très en avance sur les temps de la nouvelle évangélisation et donc aujourd’hui actuelle, d’un monde déjà «retombé dans le paganisme» (n. 141); de l’autre l’inquiétude que ce nouvel/ancien ordre des choses vienne non pas bouleverser l’Église comme telle dans sa dimension métahistorique, mais, troubler «les lois de la nature, non moins que celles de Dieu» (n. 144), et ainsi causer des dommages à beaucoup d’âmes particulières: «L’Église du Christ», lit-on, «bâtie sur la pierre inébranlable, n’a rien à craindre pour elle-même, sachant bien que les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle. Elle a même la preuve, par l’expérience de tant de siècles, qu’elle sort toujours des plus violentes tempêtes plus forte et glorieuse de nouveaux triomphes. Mais son cœur de Mère ne peut pas ne pas s’émouvoir devant les maux sans nombre dont ces tempêtes accableraient des milliers d’hommes, et par-dessus tout devant les dommages spirituels très graves qui en résulteraient et qui porteraient à la ruine tant d’âmes rachetées par le sang du Christ» (ibidem).
![Paul VI au milieu des ouvriers, en 1972 [© Pepi Merisio]](/upload/articoli_immagini_interne/1245245238243.jpg)
Paul VI au milieu des ouvriers, en 1972 [© Pepi Merisio]
Mais si l’on remonte maintenant à l’ouverture de la seconde partie dans laquelle, avec un grand respect de l’autonomie des domaines, Pie XI se déclare autorisé à traiter seulement, en économie, de ce qui a rapport avec la morale et non des aspects techniques de cette matière – qui a ses principes et ses règles propres et qui doit être analysée de façon appropriée (cf. n. 41) –, on s’aperçoit que, dans ses prémisses du moins, la partie déductive de l’encyclique voulait elle aussi éviter de prendre parti pour l’un ou l’autre système. Si Pie XI était resté totalement fidèle et s’il ne s’était pas fié pour un instant à un flair politique qui n’est pas nécessairement de la compétence du magistère («je suis aujourd’hui profondément persuadé que Pie XI n’a pas compris le phénomène du fascisme, qu’il lui manquait les catégories sociologiques et politiques pour saisir ce qu’il était», écrivait le père Nell-Breuning en 1971, et il soulignait le “ne pas”), il n’aurait peut-être pas ajouté les deux pages sur les avantages du système corporatif italien. Paul VI, dans la lettre apostolique Octogesima adveniens de 1971, reprenait ce principe et en tirait les conséquences. Face à la diversité des situations présentes, il écrivait: «Il nous est difficile de ne prononcer qu’un mot et de proposer une solution de valeur universelle. Du reste, ce n’est pas notre ambition ni non plus notre mission» (n. 4). Les analyses comme les choix et les engagements pour l’œuvre de transformation sociale, politique et économique reviennent aux fidèles laïques, continuait-il. «L’enseignement social de l’Église n’intervient pas pour donner comme vraie une structure donnée ou pour proposer un modèle préfabriqué» (n. 42).
Pour parler d’une époque encore plus proche de nous, si l’on avait tiré les leçons de l’histoire de l’enseignement social de l’Église, on y aurait peut-être regardé à deux fois avant d’exalter certains idéaux promoteurs de changements économico-politiques, qui se sont rapidement révélés idéaux seulement pour permettre à la mafia internationale de proliférer.