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ÉDITORIAL
Tiré du n° 11 - 2003

Le père Martina, un homme de courage



Giulio Andreotti


Le père Giacomo Martina avec un exemplaire de son dernier livre <I>Storia della Compagnia di Gesù in Italia (1814 -1983)</I>, édité par Morcelliana

Le père Giacomo Martina avec un exemplaire de son dernier livre Storia della Compagnia di Gesù in Italia (1814 -1983), édité par Morcelliana

Le compte-rendu publié par la Civiltà Cattolica du livre du père Martina sur la Storia della Compagnia di Gesù in Italia (1814-1983) se conclut par une phrase très éloquente: "On pourrait penser qu’il [l’auteur du livre] a accompli son travail impitoyablementws’il ne l’avait au contraire réalisé dans la fidélité à sa conscience d’homme et d’historien ainsi qu’à sa vocation".
En effet, dans la reconstitution d’une longue période qui va de la reprise après la suppression au "généralat" du père Arrupe, le récit se déroule dans une alternance de grands événements (comme les rapports entre la curie des Jésuites et le Vatican) et de comportements de pères particuliers à l’intérieur et à l’extérieur de l’ordre. Avec toujours la précision et la sérénité de ce grand historien.
Il y a, en toile de fond, l’analyse de la recherche permanente de points de rencontre entre modernité et tradition. Le général Janssen apparaît dans ces pages comme le gardien intransigeant et un peu fermé de la tradition, alors qu’avec le père Arrupe — qui a échappé aux bombes nucléaires d’Hiroshima — le saut de qualité dépassa peut-être les limites.
J’ai lu avec une attention croissante les quatre cent vingt-sept pages de cet ouvrage, en privilégiant trois points de vue: la dette que j’ai à l’égard de la Compagnie pour ma formation; les rapports de la Compagnie avec la politique; les traits caractéristiques de certains pères très contestables.
Comme j’étais orphelin de guerre, j’ai fréquenté l’école publique. Un jour, je pus dire à Fidel Castro, dont j’appréciais la subtilité dialectique, qu’il me battait parce qu’il avait fait ses études chez les jésuites. Mais j’ai reçu des pères trois compléments de formation. Le premier dans la Ligue missionnaire des étudiants où, à part l’admiration et l’émerveillement que l’on éprouvait pour les Églises lointaines, on apprenait à connaître le véritable monde, bien au-delà des livres de géographie; et avec des pointes de véritable spécialisation. À chacun de nous était confiée une aire sur laquelle on devait faire un rapport en fin d’année. Ainsi, lorsque, après la guerre, l’Indochine devint un problème très épineux, je pus faire mon petit effet grâce à un exposé de 1936.
De la Ligue missionnaire je me rappelle encore les magnifiques congrès à Mondragone et à l’Aquila, sous la direction du père Haeck, du père Eugenio Pellegrino (à ne pas confondre avec son jumeau Francesco) et de l’excellent professeur Enrico Medi.
Un autre genre de formation m’a été donné par la congrégation mariale Mater Amabilis, dirigée spirituellement par un prélat de la Secrétairerie d’État — Mgr Antonio Colonna — mais qui avait son siège dans l’ancien noviciat des jésuites à Sant’Andrea. On pratiquait à l’intérieur de cette congrégation la démocratie et le préfet était élu par les membres à bulletin secret. C’est là, à quelques pas du Quirinal [siège de la présidence de la République], que je fis et emportai mes premières élections.
Un certains nombre de professeurs venaient de l’Université Grégorienne pour aider Mgr Colonna. Je me rappelle le père Luigi Naber, autrichien, et le père Agostino Tesio, italien. Quand Mgr Colonna mourut, il fut remplacé par le père jésuite Giampietro: cultivé et très pastoral.
La curie généralice de la Compagnie de Jésus au borgo Santo Spirito, près de la basilique Saint-Pierre,  et la statue de Jésus à l’intérieur du jardin

La curie généralice de la Compagnie de Jésus au borgo Santo Spirito, près de la basilique Saint-Pierre, et la statue de Jésus à l’intérieur du jardin

Il n’y avait pas trace de politique dans la Mater Amabilis. Mgr Colonna nous racontait deux détails curieux concernant la Conciliation de 1929 avec l’Italie. C’était lui qui, en raison de ses compétences en mathématiques, avait mis à jour l’indemnité qui avait été refusée après Porta Pia et que l’Italie venait à peine de payer maintenant. Il avait aussi participé comme minutante à la cérémonie dans le palais du Latran et avait été chargé de sécher avec un buvard les signatures de Gasparri et de Mussolini.
Dans une congrégation voisine, la Prima Primaria, au Caravita, les communistes s’infiltrèrent si profondément que le père Giuliano Prosperini fut exclu de la Compagnie.
Le troisième élément déterminant pour moi fut la fréquentation de certains pères, à commencer, lorsque j’étais tout jeune, par le père Garagnani, dont j’écoutais les merveilleuses conférences, jusqu’aux rencontres — certaines très intenses et parfois polémiques — que je fis au cours de ma longue vie publique.
Lorsque j’étais enfant, un jésuite qui m’avait connu à Anagni, où avec Angelo Felici et Vincenzo Fagiolo (futurs cardinaux) j’étais venu en excursion de Segni, chercha à m’attirer dans de la Compagnie. Mais je n’avais pas de goût pour le célibat ecclésiastique et le père Bitetti, provincial romain, renonça rapidement à me faire aller à Galloro. Bortolotti, Pappalardo et Davanzali entrèrent, quant à eux, à cette époque environ, dans la Compagnie et le ministère qu’ils exercèrent se déroula merveilleusement. La vocation de Felice Ricci fut une vocation tardive qui se développa dans la Ligue missionnaire. Les exhortations de cet homme — très simples par rapport aux discours grandiloquents du père Venturini et du père Miccinelli — éveillaient la sympathie et suscitaient des résolutions pour l’avenir.
Au lycée, la tendance générale des professeurs n’était pas favorable aux jésuites, exception faite — en sa qualité d’helléniste compétent — pour le père Rocci et pour son dictionnaire. À vrai dire, les allusions critiques au Risorgimento ne faisaient pas l’objet d’analyses poussées mais elles revenaient souvent.
Je suis revenu sur ce sujet beaucoup plus tard, en approfondissant à travers la lecture de l’œuvre fondamentale du père Martina la figure de Pie IX. Ce père est encore revenu sur ce thème dans l’essai dont je suis en train de rendre compte. Il y raconte qu’à la veille de l’écroulement de Porta Pia, le Pape fit cette déclaration à l’envoyé royal, le comte Ponza: "Je ne suis pas prophète ni fils de prophètes mais je vous dis que vous n’entrerez pas ou que si vous entrez, vous ne resterez pas". Je ne sais pas si l’on peut relier — ce serait après une longue attente — cette prévision à l’expulsion de la monarchie soixant-dix-sept ans plus tard. Quoiqu’il en soit, le Quirinal ne fut pas propice à la maison régnante: Vittorio Emmanuele II mourut avant Pie IX à cinquante-sept ans seulement; Umberto Ier fut assassiné; Vittorio Emanuele III et Umberto II moururent en exil. Et ce fut tout.
On remarque que le comte Ponza eut un frère jésuite, Alessandro; et on souligne qu’il en fut de même pour le garibaldien Nino Bixio: son frère Joseph fut un apôtre actif en Californie et en Australie. Ce sont ces remarques séduisantes qui rendent vivante la prose du père Martina.
On doit aussi au pape Mastai Ferretti [Pie IX] la fondation de la Civiltà Cattolica; et, au long de deux siècles ou presque, se déroule sur cette revue officieuse (les épreuves sont soumises à la Secrétairerie d’État), complexe et dynamique, une chronique d’un intérêt extrême. L’opposition initiale au gouvernement italien usurpateur d’une partie de l’État pontifical durera, mais avec une variation de ton symptomatique, bien au-delà de la prise piémontaise de Rome. Le collège des rédacteurs de via Ripetta n’est pas habitué à prendre des virages dangereux; seule exception, en octobre 1922, face à la nouveauté du gouvernement Mussolini qui, à priori, ne déplaisait pas au Pape qui venait de Milan [Pie XI]. Le vénérable directeur, le père Rosa, ne cessa pas par ailleurs d’émettre des réserves; au point qu’il fut considéré par les fascistes comme un ennemi qu’il fallait surveiller tout spécialement. Nous verrons d’ici peu la… compensation avec son confrère le père Tacchi Venturi.
Il subsista cependant toujours une certaine autonomie de jugement. Le père Brucculeri parut longtemps attiré par le corporatisme, mais il fut toujours attentif à ne pas se mêler aux propagandistes du Ventennio [période du gouvernement fasciste en Italie].
Dans les polémiques doctrinales aussi la Civiltà Cattolica reflétait, plus que la pensée de la Compagnie, les directives du Vatican (attention! celles-ci ne coïncidaient pas forcément avec l’opinion personnelle du pape, comme on le voit clairement à propos de Rosmini, l’abbé qui suscita de si vives controverses).
Je n’ai rencontré qu’une seule fois le père Rosa pour lui parler d’un problème universitaire. Une névralgie du trijumeau qui le faisait souffrir lui donnait un air attendrissant. Il m’accorda, malgré la douleur, une grande attention et me donna des conseils précieux pour affronter les catholiques communistes sans "démoniser" ni "ostraciser" personne en particulier. Le père Rosa eut pour successeurs Rinaldi puis le père Martegani. Ce dernier, diplomate d’une grande finesse et prêtre parfait, fut à plusieurs reprises le médiateur entre l’intransigeance des hautes sphères à l’égard des hommes politiques catholiques italiens et la compréhension intelligente pour des situations difficiles, vues de près. On doit au père Martegani d’avoir eu la prévoyance de transférer la Civiltà Cattolica à Villa Malta, siège de grand prestige et offrant une rare possibilité de recueillement en plein centre de Rome. Il passa ensuite à la Curie généralice avec des fonctions importantes. Ce qui est extraordinaire, c’est la diversité des types humains des directeurs. Le père Sorge, par exemple (je n’ai pas connu le père Gliozzo), semblait soucieux de ne pas envahir le domaine de la politique, mais en fait il se consacra à préparer à sa manière "l’après" d’une Démocratie chrétienne dont il sentait l’épuisement. Ses contacts personnels étaient intenses. Un personnage remarquable — Giovanni Spagnolli, ancien président du Sénat — décida, après avoir pris conseil auprès de lui, de se retirer de la vie politique. Moi-même j’eus l’impression, lors d’un entretien à Villa Malta, qu’il me donnait un conseil analogue. Je ne l’ai pas suivi et peut-être ai-je eu tort. J’aurais épargné à certains les grands efforts qu’ils ont déployés pour m’expulser.
Après le pontificat très bref de Jean Paul Ier (qui pensait le nommer pour lui succéder à Venise: la source de cette information est sûre), le père Sorge quitta Rome et fut envoyé à Palerme où il chercha à favoriser un nouveau cours de la politique italienne. Mais la Sicile est une région spéciale, et pas seulement pour des raisons constitutionnelles. La communauté locale des jésuites, quoique minuscule, était partagée en deux tendances opposées menées par deux coryphées. Le père Noto, directeur d’un centre d’études sociales modéré, était très ami de Salvo Lima; tandis que le père Pintacuda menait, à côté de Leoluca Orlando, la cordée des Démocrates chrétiens d’opposition, progressiste, au moins dans ses déclarations. Sans se ranger ouvertement d’un côté ou de l’autre, le père Sorge commença à tisser un réseau composant une troisième voie, avec une ouverture vers ceux que l’on appelait les indépendants de gauche; mais quelques années plus tard, il se transféra du sud profond à Milan pour y diriger Aggiornamenti Sociali. Il promut des études sur les expériences passées et en même temps donna vie à une réflexion sur une nouvelle façon d’envisager la politique: cette réflexion suivait un schéma qu’il avait ébauché dans ses grandes lignes avec l’intention de l’élaborer ensuite en toute tranquillité.
C’est le père Tucci, une personne humainement très communicative et politiquement extra partes, qui fut ensuite appelé à diriger la Civiltà Cattolica. La nouvelle voie qu’avait prise l’Église avec les voyages apostoliques du Pape demandait des collaborateurs de classe pour préparer ces déplacements, qu’il s’agît de l’organisation ou de l’aspect culturel. C’est à l’évêque américain Mgr Marcinkus (impliqué plus tard, selon moi injustement, dans les polémiques para-bancaires vaticanes et aujourd’hui prêtre exemplaire dans le soin des âmes dans l’Arizona) que fut confiée la première de ces tâches. Le père Tucci — aujourd’hui cardinal, résidant à Villa Malta s’occupait — avec une grande finesse et un esprit très ouvert aux caractéristiques des pays qu’il visitait et aux hiérarchies locales — de la préparation intellectuelle et politique des voyages pontificaux.
Une illustration d’Achille Beltrame représentant Pie XI avec Benito Mussolini lors d’une audience, le 11 février 1932

Une illustration d’Achille Beltrame représentant Pie XI avec Benito Mussolini lors d’une audience, le 11 février 1932

C’est aujourd’hui le père Salvini qui dirige la revue: un homme jeune, étranger aux vocations para-politiques, très ouvert intellectuellement, mais on ne cite jamais son nom dans les journaux. Chaque numéro de la revue présente sur la vie de l’Église et les événements mondiaux des mises à jour et des réflexions de grand intérêt. Le rapport foi-science est lui aussi traité avec une profondeur et une ouverture d’esprit exceptionnelles. Le caractère officieux de la revue est certainement moins marqué qu’autrefois, mais cela permet une mission d’orientation plus souple et objectivement attirante.


Un second aspect du livre du père Martina concerne le rapport des jésuites avec les progrès et les reculs de la politique italienne, entre autres dans la période du second après-guerre. Les temps nouveaux libéraient les pères aussi bien de leur intervention séculaire dans des questions discutables, comme la polémique houleuse post "temporaliste", que de positions parfois acrobatiques dans un système italien dictatorial. Le parti politique des catholiques déclarés méritait une attention bénévole, rien de plus. C’est ici que s’insèrent les pages sur l’attitude de Pie XII à l’égard de De Gasperi. Dans un compte-rendu que le père Martina a fait de l’un de mes livres, il remarque que je cherche à minimiser l’opposition des deux hommes; et c’est peut-être vrai, vu l’affection que j’éprouve pour le président et en même temps la grande dévotion que j’ai pour le pape Pie XII, ne serait-ce que pour contrebalancer les critiques nombreuses et injustes qui continuent à lui être adressées.
Pie XII a exprimé son jugement sur les hautes qualités morales de l’homme De Gasperi dans le discours soigneusement préparé qu’il lui a adressé durant l’audience du vingtième anniversaire de la Conciliation. Pourtant, la collaboration du gouvernement avec les partisans déclarés de la laïcité ne lui plaisait pas et il trouvait que l’anticommunisme démocratique n’était pas suffisant. On apprend à la lecture des papiers de celui qui était alors Mgr (puis cardinal) Pietro Pavan et qui accomplit auprès de De Gasperi une mission que lui avait confiée le Souverain Pontife en 1952, qu’on demandait à ce dernier des explications du fait que nous n’avions pas, comme les Allemands, mis le Parti communiste hors-la-loi. C’est dans la même ligne que se situe la bénédiction du Pape à l’imprévoyante "Opération Sturzo", de 1952 toujours. On avait décidé de dépolitiser les élections municipales de Rome en faisant confluer dans une grande liste anonyme de bien-pensants les démocrates chrétiens, les monarchistes et les missini [adhérents au Parti néo-fasciste MSI, Mouvement social italien]. À part le fait que les partis de droite manifestèrent peu d’intérêt pour cette opération, le Pape lui retira son appui dès que je pus lui communiquer — par l’intermédiaire de la fidèle mère Paschalina — une note sur les conséquences désastreuses qu’elle avait pour la survie du gouvernement De Gasperi. Je parlerai d’ici peu du rôle qu’a joué dans cet embrouillamini le père Riccardo Lombardi sur lequel Martina a — et exprime — un jugement très sévère.
L’année suivante, en 1953, De Gasperi tomba, abandonné par ses alliés historiques à l’égard desquels l’électorat avait été, pour reprendre l’expression de Saragat, "cynique et tricheur". Le huitième gouvernement De Gasperi contre lequel avait été voté la motion de censure fut remplacé par le Ministère unicolore Pella qui passa aux Chambres grâce à l’appui des monarchistes, celui-là même qui avait été refusé à De Gasperi. C’est ici qu’entre en jeu comme conseiller politique le père Giuseppe Messineo, qui non seulement fit le panégyrique du nouveau premier ministre mais fustigea aussi dans un article très dur toute la politique de De Gasperi.
De Gasperi avait partagé l’idée d’Einaudi de confier le gouvernement au ministre du Trésor dans une ligne quasi technique. Et il avait voulu que je reste au Viminal [Ministère de l’Intérieur] en signe justement de continuité. Mais il se forma autour de Pella un étrange consensus d’opinions qui s’exprimait par une exaltation quotidienne de l’homme fort: l’enthousiasme explosa lorsque le gouvernement, prenant au sérieux une nouvelle d’agence qui attribuait au maréchal Tito des projets d’agression, ordonna le déploiement de troupes à la frontière orientale. Malheureusement, le ministre de la Défense Taviani tomba lui aussi dans le piège: il seconda en cette occasion Pella et ses attitudes dannunziennes, lesquelles culminèrent dans un discours au Capitole capable de réveiller de dangereux sentiments nationalistes italiques. De Gasperi demanda en vain que l’on annonçât au moins à cette occasion la décision de présenter aux Chambres la ratification du Traité pour la Communauté européenne de défense.
Quelques semaines plus tard, explosa un désaccord entre le gouvernement et les deux groupes parlementaires démocrates chrétiens. Dans le cadre d’un remaniement, Pella avait proposé comme ministre de l’Agriculture le parlementaire Aldisio: un parfait démocrate et l’artisan du Statut d’autonomie de la Sicile. Ce choix apparaissait en fait comme l’antithèse ou du moins comme une forte correction de la politique réformatrice de Segni: de là le veto de la Démocratie chrétienne, rendu plus grave par une prise de position du Quirinal qui — sans tenir compte du fait que la "confiance" était entre leurs mains — contestait aux parlementaires le droit d’exclure des candidatures.
Pella, avec beaucoup de réalisme, ne raidit pas ses positions malgré les incitations du père Messineo à "tenir bon". "De toutes façons", disait-il, "ils devront venir à genoux pour s’excuser". Les labyrinthes de la vie politique sont complexes et parfois incompréhensibles même pour ceux qui sont dedans. Devenu à l’improviste conseiller du prince, le bon père Messineo exerça une influence pernicieuse. En attendant, ceux qui minaient le gouvernement technique, ce n’étaient pas De Gasperi ni les députés et sénateurs démocrates chrétiens mais les anciens alliés du gouvernement de la Démocratie chrétienne qui se repentaient de s’être mis hors jeu en faisant tomber De Gasperi. Mais ils ne trouvèrent aucun soutien chez De Gasperi. C’est Mario Scelba qui travailla au projet de restauration du "quadriparti" — numériquement possible quoiqu’avec de faibles marges —, et qui mit dans un discours à Novare le feu aux poudres. De Gasperi n’avait pas été averti et ne fut pas d’accord avec cette manœuvre. Il est historiquement faux de lui attribuer la liquidation de Pella. Toujours est-il que Scelba qui, à vrai dire, en juillet 1953, avait été mal traité (il avait été déplacé de l’Intérieur à la Défense, ce qu’il avait refusé) ne bénéficia pas immédiatement de la liquidation de Pella. Il y avait à l’intérieur de la DC un fort ressentiment à l’égard de Saragat et des autres fossoyeurs de De Gasperi. Et ils étaient nombreux à se demander comment il se faisait que les anciens alliés repentis ne faisaient rien pour favoriser le retour de De Gasperi à la tête du gouvernement (un état d’esprit en partie justifié mais en plus grande partie non fondé). C’est ainsi que la charge fut attribuée à Fanfani pour un gouvernement unicolore qui, selon des conseillers peu avertis, aurait dû obtenir la non belligérance aussi bien des monarchistes que des socialistes. À ma grande surprise et inquiétude, Fanfani me voulut au Ministère de l’Intérieur et j’allai chez de Gasperi pour lui demander de me convaincre.
Pie XII

Pie XII

Fanfani, un homme d’un dynamisme extraordinaire introduisit la pratique nouvelle de présenter en même temps le gouvernement et des projets de loi d’application du programme. Mais les appuis qu’on lui avait promis se révélèrent inconsistants. Quelques heures avant le discours dans lequel il devait exposer son programme, je me rendis chez lui pour lui dire que j’étais content d’avoir accepté ma charge parce que, sinon, il aurait pu croire que je ne voulais pas partager la défaite. Il manifesta son étonnement devant mon pessimisme et je lui répondis que si mes informations sur l’échec de son action se révélaient fausses, je n’étais pas capable d’être non seulement ministre de l’Intérieur, mais encore député. Je ne saurais dire qui lui avait promis son appui; mais il est sûr qu’il avait eu les jours précédents des contacts — directs et indirects — avec Pietro Nenni et Alfredo Covelli.
Ces deux expériences difficiles et l’interrègne pour ainsi dire administratif de Pella devaient permettre à la législature de commencer à jouir désormais d’une certaine stabilité. Et ce fut Scelba le candidat naturel. Le père Messineo dut reconnaître que personne n’était venu en pèlerinage présenter ses excuses à Pella pour l’affaire Aldisio.
De Gasperi se consacra intensément, malgré son très mauvais état de santé, aux problèmes européens et à la réunification de la Démocratie chrétienne. Scelba et Fanfani (gouvernement et parti) étaient des éléments de stabilité; mais il y avait à l’intérieur de la Démocratie chrétienne des ferments de discorde qui ne furent apaisés qu’en apparence au Congrès national de Naples, à la fin de juin. Faisant un effort physique immense, De Gasperi parla pendant des heures, dictant ce qui était un véritable testament politico-moral.
Mais entre-temps De Gasperi avait senti qu’il y avait, dirigées contre lui, de subtiles manœuvres, qui naissaient peut-être de la crainte qu’il ne fût candidat en 1955 à la succession d’Einaudi.
C’est dans ce contexte que s’insère l’épisode de la fausse lettre, la "lettre-piège" — un piège dans lequel tomba Guareschi — par laquelle il aurait été demandé aux Alliés en 1944 de bombarder Rome. Mais il y eut aussi malheureusement un article du père Messineo, dont on précisait qu’il avait été accrédité par le Pape, qui parut sur la Civiltà Cattolica en mars 1954, sous le titre solennel Les catholiques et la vie politique.
J’ai rarement vu De Gasperi si amer. Il m’appela tôt, le matin, à Castel Gandolfo et je le trouvai dans un état de grande excitation. Il avait préparé quelques pages de commentaire composé de notes polémiques et il me chargea d’écrire un article qui répondît fermement au père.
Le message par lequel Pie XII, salue Alcide De Gasperi à l’occasion de sa visite au Vatican, le 11 février 1949, pour le vingtième anniversaire des Accords de Latran

Le message par lequel Pie XII, salue Alcide De Gasperi à l’occasion de sa visite au Vatican, le 11 février 1949, pour le vingtième anniversaire des Accords de Latran

Une autre fois, tout de suite après la Libération, j’avais écrit sous sa dictée — en définissant la DC comme un parti du centre orienté à gauche — une phrase qui est entrée dans l’historiographie politique. Mais ici, c’était différent. Son ressentiment pour toutes les incompréhensions et pour l’invasion de notre domaine explosait soudain. Et il fallait rappeler à l’ordre ceux qui se prenaient pour des hommes politiques et qui envahissaient notre terrain. Le caractère officieux de la Civiltà Cattolica était plus évident que jamais. L’éclaircissement direct avec le Saint-Père, pour lequel celui-ci avait déclaré sa disponibilité à Mgr Pavan, n’avait pas eu lieu.
Et pourtant De Gasperi avait dit clairement quelle serait son attitude dans les trois hypothèses possibles. Si le Pape était convaincu de la bonté de ses thèses, très bien. S’il disait qu’il laissait sous sa responsabilité la définition des grandes lignes à suivre, bien aussi. S’il exprimait au contraire son désaccord, lui, catholique pratiquant, s’ effacerait. Il était impossible de faire plus.
Se voir maintenant contesté en tout point, c’en était trop.
Je lui dis — et c’était vrai — que je n’avais pas encore lu l’article et que j’allais me mettre à rédiger avec soin la réponse. Je savais qui si je laissais passer un jour, sa juste colère se serait atténuée et qu’ainsi la réplique pourrait être moins polémique. Et il en fut ainsi. Le lendemain, je retournai à Castel Gandolfo et je pus suggérer qu’il valait peut-être mieux renoncer à la réplique. En vérité l’article du père Messineo était pédant et présomptueux, mais pas aussi offensif politiquement qu’il lui avait semblé.
Je vois à la lecture d’une lettre du père Messineo au père Martina, vingt ans plus tard, que le premier avait, entre autres, attribué à De Gasperi un discours à Novare qu’il avait confondu avec celui que j’ai déjà cité de Scelba.


Mon évidente propension à souligner les aspects politiques de cet ouvrage ne m’empêche pas de remercier le père Martina d’avoir mis en lumière de très belles figures parmi ses confrères fortement engagés dans le soin des âmes comme d’héroïques aumôniers militaires. Et les pages réservées aux Jésuites en Albanie, qui racontent comment l’un des pères a été fusillé sous le perfide régime communiste, sont elles aussi émouvantes.
Mais il me faut m’arrêter sur trois figures historiquement éminentes: le père Tacchi Venturi, le père Arrupe et le père Riccardo Lombardi.
Le premier, qui avait vécu les tourments de la Compagnie, exil compris, est cité comme l’ecclésiastique qui avait libre accès au Palazzo Venezia et que l’on appelait parfois "le confesseur de Mussolini".
C’est un fait que, alors qu’il s’occupait de l’éventuelle acquisition [par le Saint-Siège] de la Bibliothèque Chigiana que l’État avait pris en charge en 1919 avec le palais du même nom, il fut amené à parler de ce projet avec Mussolini, lequel avait accédé au pouvoir quelques jours avant. Ce dernier, quand il eut appris que le Pape s’intéressait à cette bibliothèque, décréta dans un geste de munificence la donation au Saint-Siège de la précieuse Collection. L’excellent médiateur en tira une grande et prestigieuse notoriété. Aussi se vit-il confier par le cardinal Gasparri, trois ans plus tard, la charge de traiter avec don Sturzo son abandon du Secrétariat du Parti populaire et son départ immédiat d’Italie.
Tout au long des années suivantes, on lui demanda, avec un succès inégal, d’intervenir et de jouer le rôle de médiateur dans un grand nombre de cas personnels. Son attitude à l’égard d’Ernesto Buonaiuti ne fut pas brillante et par ailleurs le pauvre don Ernesto continua à être proscrit, même avec deux ministres "laïques" au ministère de l’Éducation nationale.
Le père Tacchi Venturi fut un éminent collaborateur de l’Encyclopédie italienne.
Ce que le père Martina écrit sur le père Riccardo Lombardi confirme l’idée non positive que j’ai toujours eue de lui. Mais il faut apporter beaucoup de précisions à ce sujet.


Le but qu’il poursuivait d’un profond renouvellement de l’Église et de l’Italie était suggestif. Et dans ce qu’il écrit au sujet du premier projet se trouvent beaucoup d’idées qui furent celles de la période conciliaire suivante. Malheureusement il se considérait, pour employer une expression canonique, immédiatement sujet à lui seul car il recevait ses incitations directement de Jésus. Au point qu’il élève brusquement la voix jugeant que le patriarche Roncalli est dans l’erreur et qu’il a aussi un mouvement de colère au cours d’une audience chez Pie XII, lequel se voit obligé de lui rappeler qui est le Pape.

La croisade du père Lombardi se déroula non seulement sur les places d’Italie — noires de monde, excitées, retentissantes d’applaudissements —, mais en langue locale dans de nombreux pays étrangers. Il annonçait partout un grand rachat social, il prophétisait la prise du pouvoir par la plèbe. Le père Martina fait remarquer qu’il eut moins de succès aux États-Unis parce qu’il connaissait mal l’anglais. L’ambassadeur du Brésil nota lui aussi que, par chance, il croyait parler portugais.
Il était convaincu que l’Italie était en morceaux et il reprochait souvent les trois cent mille (?) morts dans les jours de la Libération. Durant le Congrès eucharistique d’Assise (1952), il déplora, alarmant ainsi le légat pontifical, le cardinal Schuster, que la ville de Turin fût désormais tout entière communiste. Je dus l’interrompre vu que le maire était le démocrate chrétien Peyron: il me demanda si j’en étais sûr et il continua imperturbable.
On disait que son antipathie pour De Gasperi et un peu pour tout le système de l’après-guerre venait de l’épuration dont avait été victime son père, éminent professeur et sénateur du Royaume. Sa sœur Pia, une parlementaire appartenant à la Démocratie chrétienne, n’était pas de cet avis. On dut plus tard à son frère Gabrio le référendum contre le divorce, qui était en soi inattaquable ("nous ne pouvons pas interdire", dit Paul VI, "le recours à un moyen légitime pour supprimer une loi que nous jugeons injuste") mais qui diminua fortement le poids politique des catholiques. L’hostilité au divorce fut en pourcentage plus forte dans les deux chambres que dans le vote populaire, y compris à Rome.
Il serait pourtant incorrect de condamner globalement le père Lombardi sans reconnaître — à part sa bonne foi — la valeur de certaines de ses initiatives, à commencer par les Exercices pour un monde meilleur. Renouvelant le schéma ignacien des exercices dans lequel les fidèles observent dans la clôture plusieurs jours de silence rigoureux, écoutant les méditations et les réformes du guide spirituel (je me rappelle l’éloquent père Marchetti), le père Lombardi proposait comme modèle un débat serré entre tous les participants, habituellement choisis dans des catégories socio-professionnelles homogènes. Je participai deux fois à une rencontre destinée aux hommes politiques et je dois dire que ce furent des journées fascinantes et constructives.
Le père Lombardi était différent dans les choses terrestres. Le soir de l’échec de l’Opération Sturzo, il me fit un long sermon au téléphone pour me dire que je devais absolument trouver une solution pour rétablir le projet dit "sturzien" (en réalité le sien et celui de Gedda). J’étais fatigué et très tendu à cause des risques qu’avait courus la vie politique et je finis par lui dire sèchement que je ne savais pas ce qu’il avait l’intention de faire mais que, pour ma part, j’allais me coucher. Sur quoi, je raccrochai brusquement le téléphone. Mais le père très charitablement ne manifesta pas de rancune à mon égard.
Le souvenir du père Lombardi est lié à celui du père Rotondi, qui le seconda pendant de nombreuses années, mais qui prit progressivement son indépendance et créa un mouvement (l’Oasi) de profonde spiritualité. J’avais par hasard assisté bien des années auparavant au séminaire Leoniano d’Anagni — où Virginio était séminariste — à la réaction bruyante des membres de sa famille à l’annonce de sa décision d’entrer dans la Compagnie.
Le père Rotondi était un bon médiateur. Ce fut lui qui dégela (ou plus exactement qui tenta de dégeler) les rapports entre Pie XII et le président Gronchi, en accompagnant ce dernier à Castel Gandolfo dans sa petite voiture, sans escorte ni importuns. En tout cas, le tandem Lombardi-Rotondi constitua dans l’histoire des jésuites italiens une réalité atypique, incisive et riche d’apports bénéfiques.
Aux motifs de reconnaissance personnelle dont j’ai déjà parlé je dois ajouter une expérience singulière que j’ai vécue après que j’ai été nommé président de la FUCI [Fédération des universitaires catholiques italiens). En prévision du Congrès national, on avait l’habitude de demander à la ronde une contribution. Nous devions en effet recevoir gratis une grande partie des participants. Nous reçûmes de la curie généralice des jésuites une réponse assurant le plein accord de l’Ordre avec cette initiative et avec les thèmes au programme. La lettre annonçait ensuite que pour la bonne réussite de cette entreprise cent messes seraient célébrées. Le Congrès, malgré les énormes difficultés dues à la guerre, se déroula fort bien. La présidence et moi-même fûmes frappés par la leçon qui nous avait été donnée, à savoir que l’homme ne vit pas seulement de pain.

Les funérailles du père Arrupe, le 9 février 1991. On peut reconnaître le cardinal Carlo Maria Martini, le père Peter-Hans Kolvenbach et Giulio Andreotti

Les funérailles du père Arrupe, le 9 février 1991. On peut reconnaître le cardinal Carlo Maria Martini, le père Peter-Hans Kolvenbach et Giulio Andreotti



Parmi les grands remous de l’après-guerre il y eut aussi la tempête qui se déchaîna à l’intérieur de la Compagnie. De profonds courants de renouveau ecclésial agitèrent alors l’Église dans de nombreuses régions du monde. Des forces opposées se croisèrent dans la tentative d’endiguer aussi bien les courants désacralisants du communisme international que l’aridité spirituelle d’une société capitaliste toujours plus inhumaine.
Troupes d’élite pour les batailles de Dieu, les Jésuites se ressentirent plus que d’autres de la conjoncture. Il s’imposait à eux de procéder à de réelles innovations mais sans compromettre les lignes maîtresses de la tradition.
Si, en Amérique latine, se déchaînèrent à l’intérieur de l’Église ce qu’on appelle les mouvements de libération, lesquels avaient pour symbole l’Évangile associé au fusil, un peu partout de très puissants ferments de contestation ébranlèrent la réalité ecclésiale, jetant les sujets les plus faibles dans de profonds états de crise et suscitant de douloureux abandons.
La fidélité sans discussion au Pape est caractéristique de la Compagnie. Les échos de l’affaire Billot qui s’était terminée par la renonciation à la pourpre du jésuite français, sympathisant, contre l’avis du Saint-Siège, de l’Action française, résonnaient encore dans les mémoires. Mais cette fois, il ne s’agissait pas d’un cas isolé; la demande était en effet très répandue, surtout parmi les pères les plus jeunes, de remettre en discussion jusqu’aux points les plus fermes et les plus essentiels de la préparation et de l’apostolat dans la Compagnie.
L’élection du père Arrupe comme général marqua un tournant. Ce jésuite qui avait été formé au Japon dans une situation qui, déjà en elle-même atypique, était devenue absolument unique à cause des événements tragiques de l’holocauste nucléaire, pouvait guider la Compagnie vers un puissant renouvellement, mais un renouvellement qui fût dans la continuité des points fermes qu’avait voulus son fondateur. Il devait combattre sur deux fronts. La poussée inquiète des jeunes et les continuels et durs rappels venus du Vatican.
J’ai déjà évoqué ailleurs mes conversations avec le père Arrupe à mon domicile, par les fenêtres duquel on voit, de l’autre côté du fleuve, la statue du Christ qui domine la curie généralice. Ses visites privées répondaient d’abord à son désir d’affronter certains problèmes particuliers de la Compagnie en dehors du contexte rigide des rapports Église-État. Mais peut-être aussi ne déplaisait-il pas au père de pouvoir parler ouvertement, sans crainte des indiscrétions, et, de plus, avec la certitude que son drame serait intimement compris.
Plus tard, chez moi toujours, j’eus l’occasion de connaître de près l’une des crises personnelles qui angoissaient beaucoup le père général. Était venu se joindre à un groupe de jeunes, amis de mes fils, un homme moins jeune, toujours vêtu d’un jean et d’un pull-over. J’appris que c’était un important jésuite brésilien et j’étais, dans mon inconscience, heureux de savoir qu’il y avait un assistant ecclésiastique dans le groupe. Un jour, mes enfants me rapportèrent que le "père" leur avait dit que l’Église d’aujourd’hui n’était plus aussi fascinante qu’avant et que, quant à lui — façon de parler, parce que je ne le lui avais jamais vu porter — il quittait le froc. Peut-être eus-je tort, mais je rappelai ce que disait Pie XI devant la crise des prêtres: "Comment s’appelle la femme?". Les enfants furent scandalisés mais quelques mois plus tard ils me dirent déconfits que le père se mariait.
Il serait stupide de réduire la grande crise qu’affronta le père Arrupe à un problème de femmes. L’ordre était en proie à un trouble diffus, culturel et social, à l’égard duquel il fallait se comporter avec compréhension et respect. Il n’était pas possible de fustiger des hommes qui s’étaient formés et avaient travaillé au service de Dieu pendant des années, avec fidélité et dans un esprit de sacrifice. Il fallait de la prudence, de la modération, de la confiance.
Telle est, de mon petit point de vue personnel, l’expérience qu’a vécue le père Arrupe, devant la tombe duquel je m’arrête parfois, dans l’église du Jésus, pour réfléchir et prier.
Parmi les journées le plus dures de sa vie, il y eut celle où il dut lire le sévère avertissement que Jean Paul Ier, malgré la brièveté de son pontificat, avait adressé à l’ordre, rappelant aux pères "qu’ils ne devaient pas, négligeant leur devoir spécifique d’évangélisation, se substituer aux laïcs".
Le 7 août 1981, au retour d’un voyage en Extrême-Orient, le père Arrupe, frappé par un ictus cérébral, désigna comme vicaire général le père américain O’Keefe, un libre penseur du moment (il accorda une exécrable interview à un journal hollandais). Mais le Pape intervint en nomment le père Dezza (plus tard cardinal) comme délégué spécial, chargé de préparer la congrégation générale, convoquée pour le 2 septembre 1981. Le jour suivant, la démission du père Arrupe fut acceptée et fut élu à sa place le père Peter-Hans Kolvenbach, qui est toujours à la tête de la Compagnie.
Les dix-huit années qu’endura le père Arrupe — il est mort en 1991— à borgo Santo Spirito furent certainement des années de forte tempête. Mais son successeur n’a pas toujours eu lui non plus la vie facile avec le Vatican. C’est ce que montre de façon très convaincante le père Martina, même s’il n’est pas toujours facile, de l’extérieur, de comprendre certains désaccords (comme, par exemple, l’opposition à la généralisation du quatrième vœu, celui, particulier, de l’obéissance au pape).
Le père Martina souligne avec force dans son ouvrage la nomination du Cardinal Carlo Maria Martini à la charge d’archevêque de Milan et rappelle à cette occasion le seul précédent d’un diocèse italien confié à un jésuite (Boetto à Gênes pendant la guerre). Il met très justement en lumière les grands dons, et en particulier ceux de bibliste, de Martini en relation avec la triste actualité de la Terre sainte.
Dans le travelling effectué sur cent soixante-neuf ans de vie mouvementée des jésuites, un épisode m’a particulièrement frappé. Le jour de Noël 1913, le Pape envoya une lettre dans laquelle immédiatement après la reconnaissance des mérites séculaires de la Compagnie, il l’avertissait qu’elle devait veiller "à se tenir éloignée de la contagion pestilentielle du monde" et à éviter "un esprit mondain, une légèreté dans les âmes, l’étude de vérités téméraires".
Le père général Wernz répliqua dans une lettre passionnée le 13 juillet 1914, mais il n’obtint aucune réponse. Pie X mourut le 20 août; le père Wernz le précéda de quelques heures dans le monde meilleur. Sic transit gloria mundi.


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