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NOVA ET VETERA
Tiré du n° 02/03 - 2010

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«Il ne contient rien qui n’élève à Dieu l’âme de ceux qui offrent le sacrifice»


C’est ainsi que dans le décret dogmatique De sanctissimo sacrificio missae, le Concile de Trente parle du Canon romain


par Lorenzo Cappelletti


Extrait du décret dogmatique du Concile de Trente sur le très saint sacrifice de la messe

«Et étant donné qu’il est bien que les choses saintes soient administrées saintement et que ce sacrifice est la chose la plus sainte parmi toutes, l’Église catholique, pour qu’il soit offert et reçu dignement et avec révérence, a établi depuis de nombreux siècles le saint Canon, si exempt de toute sorte d’erreur qu’il ne contient rien qui ne sente une très grande sainteté et piété et qui n’élève à Dieu l’âme de ceux qui offrent le sacrifice. En effet, celui-ci est composé en partie des paroles mêmes du Seigneur, en partie de ce qui a été transmis par les apôtres et de ce qui a été pieusement établi par de saints Souverains Pontifes»


<I>Incipit</I> du Canon romain, Missel romain de 1502, Trésor de Saint Orso, Aoste

Incipit du Canon romain, Missel romain de 1502, Trésor de Saint Orso, Aoste

Le premier acte de la XXIIe Session célébrée le 17 septembre 1562 à Trente, durant laquelle allaient être approuvés la doctrine et les canons sur le sacrifice de la messe, fut un acte œcuménique apparemment étranger à cette question: la lecture de la déclaration d’obéissance du patriarche de Mossoul, EbedJésus. Venant de ce qui est aujourd’hui le sud de l’Irak, le patriarche s’était rendu à Rome, à la fin de l’année précédente, pour recevoir du pape Paul IV la confirmation de son élévation. Il n’était autre que le lointain prédécesseur de Raphaël Bidawid, le patriarche actuel des Chaldéens [mort en 2003; le patriarche actuel est Emmanuel IIIDelly]. Ce n’était pas un saint, mais ce fut pourtant lui qui unit officiellement Bagdad et Rome. Il déclarait – c’est ce qu’écrit dans une lettre le cardinal Da Mula qui était chargé de l’accueillir – que plus de deux cent mille chrétiens dépendaient de son siège, qu’eux, les Chaldéens, avaient reçu la foi des apôtres Thomas et Thaddée, et de Mari, leur disciple, qui possédaient tous les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament ainsi que les traductions de nombreux pères grecs et latins et d’autres écrits inconnus aux latins, qui remontaient à la période apostolique; qu’ils pratiquaient la confession auriculaire, qu’ils avaient presque les mêmes sacrements que l’Église romaine (iisdem fere quibus nos), qu’ils vénéraient les images des saints et qu’ils priaient pour les défunts, comme on le faisait à Rome. Quant au Canon, il disait qu’ils utilisaient pratiquement le même que celui dont on faisait usage à Rome (Canone iisdem fere verbis in celebranda missa).
Au moment où sa déclaration fut lue, notre EbedJésus, comblé de riches dons (amplis muneribus), était déjà retourné dans sa patrie, car sa présence y était, disait-il, indispensable. Selon les historiens, «le vrai motif pour lequel il ne se montra pas à Trente est qu’il ne comprenait aucune langue occidentale» (Hubert Jedin). Il n’aurait donc rien compris à ce qui allait se dire dans cette session consacrée précisément au sacrifice de la messe et au Canon, que les Chaldéens ne mettaient d’ailleurs pas en question. Le cardinal Da Mula concluait même sa lettre de présentation en ces termes: «Les vains arguments des hérétiques sont réfutés aussi par le fait que la dignité de l’Église et la doctrine du salut, attaquées par des gens qui nous sont proches, sont restées les mêmes depuis mille cinq cents ans, auprès de gens si éloignés de nous, au milieu de tant de transformations, de changements de rois et de règnes, sous la lourde et constante persécution des infidèles, à travers des injustices et des malversations, au milieu de la barbarie». Rien de plus actuel, si l’on pense non seulement à l’Irak mais aussi à la Chine.
Les protestants refusaient en effet cette messe et surtout ce Canon qu’EbedJésus avait déclaré si familier. Et ils avaient fait de ce refus leur étendard. Ils avaient leurs raisons. En termes généraux – écrivait le bénédictin Gregory Dix dans une œuvre composée à l’époque de la seconde guerre mondiale mais qui demeure un classique de l’histoire de la liturgie –, «le corps du Christ avait pris l’allure d’une grande machine de salut, toute humaine, à travers des sacrements mis en œuvre pour des motifs tout humains par des hommes qui agissaient au nom et avec la technique d’un Christ absent. Machine qui s’était développée d’une façon très compliquée. […] Toute sa force et son énergie étaient occupées à se maintenir en état de marche. […] La vie de l’Église était aux mains de la machine et la machine marchait, mais on ne pouvait rien dire d’autre d’elle». Cette situation entraînait la diffusion de toute sorte d’abus, au point que le Concile lui-même établit une commission spéciale qui prit soin d’en recueillir une centaine concernant la célébration de la messe: bavardages avec les fidèles avant la célébration, complaisance de prêtres dans l’accomplissement de gestes théâtraux, déplacements des fidèles venant se mettre en face du prêtre durant la célébration, et ainsi de suite. Mais une chose était de mettre en évidence les abus, une autre était d’abolir la préface, de remplacer le Notre Père par un commentaire moralisateur, d’abolir surtout le Canon, sous prétexte qu’il avait introduit le culte païen dans l’Église. Luther comparait le Canon romain à l’autel qu’Achaz avait mis à la place de l’autel de bronze dans le temple de Salomon (cf. 2R 16, 7-18): «L’impie Achaz supprima l’autel de bronze et le remplaça par un autre autel qu’il avait fait venir de Damas. Je veux parler de cet abominable Canon, de cet horrible recueil d’omissions et d’ordures: c’est là que la messe a commencé à devenir un sacrifice, c’est là que furent ajoutés l’offertoire et des oraisons mercenaires, c’est là qu’à l’intérieur du Sanctus et du Gloria in excelsis furent introduits des morceaux et des phrases. […] Et, aujourd’hui encore, on ne cesse d’apporter des ajouts à ce Canon». Ce qu’écrivaient les autres réformateurs était encore pire.

La défense du Canon
e directeur (qui, par chance, ne sera plus abandonné) qu’a résumé ainsi un autre grand liturgiste, Burkhard Neunheuser: «Réformer, mais sans perdre le contact avec la période précédente, c’est-à-dire en continuant la tradition médiévale». Principe qui ne se résumait pas à une pétition de principe. En effet, écrit Dix, «les implications du texte de la liturgie pouvaient être ignorées dans l’enseignement et dans la pratique du temps, mais ce texte renfermait encore, comme dans un écrin, non l’enseignement médiéval, mais ces anciennes et simples vérités sur l’eucharistie que Grégoire le Grand avait préservées et qu’Alcuin avait fidèlement transmises». Ce fut un acte d’humilité et de sagesse, en particulier parce que – on ne s’en est rendu compte que beaucoup plus tard – beaucoup des textes patristiques sur lesquels on se fondait des deux côtés étaient corrompus et beaucoup, comme «ceux, si importants, des pères syriaques, étaient totalement inconnus» (Dix). Peut-être pas de EbedJésus.
Certes, le Canon romain contient des passages un peu difficiles (obscuriora loca), dira le schéma de décret qui est sorti de ces premiers débats, et demande une explication. Mais le Concile, qui était retourné à Trente en 1551, fut à nouveau interrompu en avril 1552. On prévoyait un arrêt de deux ans. En réalité, le Concile ne reprit que dix ans plus tard et ce projet en resta à son état de chrysalide.
Ce fut durant l’été de 1562, alors qu’EbedJésus était déjà rentré chez les Chaldéens, que le travail s’intensifia. Jedin écrit à ce propos: «À Trente, on se rendait compte que la doctrine du sacrifice de la messe qui était alors en programme, n’était pas inférieure, du point de vue de sa signification religieuse et de son importance ecclésiastique, à la doctrine de la justification que le Concile avait définie quinze ans auparavant, et peut-être même la dépassait. Il s’agissait de comprendre le mystère central de la foi, dans lequel s’actualise constamment l’union de l’Église et de son chef». Une discussion serrée s’engagea le 20 juillet. Elle aboutit à un premier “projet d’août” qui fut jugé trop long. Il y avait même des canonistes pour soutenir qu’il était superflu d’exposer la doctrine sur le sacrifice de la messe: qu’il serait suffisant de défendre le Canon de la messe pour énoncer la doctrine catholique sur le sacrifice. Mais il fut malgré tout décidé de garder l’organisation du “projet d’août” qui, par analogie avec le décret De iustificatione, prévoyait une série de chapitres doctrinaux suivis de canons. Ainsi, les pères reçurent entre le 4 et le 5 septembre un nouveau schéma, le “projet de septembre” qui fut approuvé dans la séance solennelle du 17 septembre, celle sur laquelle s’ouvre notre article, et qui se termina «très tard». «Et tous éreintés», disent les chroniques, les pères rentrèrent chez eux. Mais leur peine ne fut pas perdue. Le véritable cri par lequel l’évêque de Vintimille avait conclu son homélie de la messe d’ouverture de cette session, «Sauve-nous, Seigneur, nous périssons», avait été entendu.

<I>La session de conclusion du Concile de Trente en 1563</I>, peint par Nicolò Dorigati (1692-1748)

La session de conclusion du Concile de Trente en 1563, peint par Nicolò Dorigati (1692-1748)

Un ajout non superflu
Entre le 5 et le 17 septembre, par ailleurs, sur l’insistance de quelque père et de quelque théologien et à la suite de leurs prières à l’Esprit saint, on procéda à des ajouts, parmi lesquels un, essentiel, au chapitre IV. Le chapitre IV parlait encore, dans le dernier schéma, du Canon comme d’une institution ecclésiastique, sans aucune référence à son ancienneté ni à la tradition dont il était issu. Désormais, au contraire, dans le texte définitif, sans se soucier, à juste titre, de spécifier la date ni les parties de sa composition qu’il faisait pourtant toujours remonter à l’Église (Ecclesia catholica sacrum Canonem instituit), le Concile déclare le Canon institué «depuis de nombreux siècles» et formé «des paroles mêmes du Seigneur», «de ce qui a été transmis par les apôtres» et de «ce qui a été pieusement établi par de saints Souverains Pontifes». C’est pour cela (enim, lit-on en effet dans le texte latin), c’est-à-dire parce qu’il recueille le dépôt de la tradition, qu’il est exempt de toute erreur. Et c’est ce qui seul justifie que puissent être condamnés, dans le canon 6 correspondant, ceux qui en demandent l’abrogation. Il ne contient pas d’erreurs («en effet, il est composé en partie des paroles du Seigneur, en partie de ce qui a été transmis par les apôtres et de ce qui a été pieusement établi par de saints Souverains Pontifes») et c’est pour cela précisément (ideoque) qu’il ne doit pas être abrogé.
Quant aux parties obscures du Canon et à leur explication dont il était question dans le schéma de 1552, le texte final n’en parle plus. Il faudrait comprendre pourquoi. «Pour des raisons de brièveté» – écrit, dans un article post-conciliaire sur le Canon romain, qui, en fait, date déjà, Jerome P. Theisen – et il semble sous-entendre “hélas!”. Theisen déplore que le Concile de Trente, particulièrement en ce qui concerne le Canon, ait eu une réaction purement défensive, n’ait pas été créatif et prolixe, comme cela plaît aujourd’hui. De grâce, réfléchissons sur le passage suivant de Dix, un passage qui n’est pré-conciliaire que par sa date de rédaction: «L’avantage de la Contre-Réforme fut qu’elle conserva le texte d’une liturgie qui remontait pour l’essentiel à une période bien antérieure au développement médiéval. Elle préserva de cette façon les formulations primitives dans lesquelles se trouvait la vraie solution aux difficultés médiévales, même s’il a fallu du temps avant que l’Église post-tridentine y eût recours dans ce but. Les protestants abandonnèrent au contraire le texte entier de la liturgie et, avec elle, les éléments qui constituaient un document authentique de cette Église primitive qu’ils déclaraient restaurer. Ils introduisirent à sa place des formes qui étaient à la fois le produit et l’expression de la tradition médiévale dont leur mouvement lui même était sorti». Le contraire de ce qu’ils voulaient.


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