COLLÈGE ESPAGNOL
Toutes les “Espagnes” de San José
Depuis sa fondation en 1892 par le prêtre Manuel Domindo y Sol, le Collège espagnol San José a accueilli 3400 jeunes, séminaristes et prêtres: parmi eux, 120 ont été nommés évêques, et 8 ont été créés cardinaux. Aujourd’hui, 87 prêtres provenant de 37 diocèses espagnols et de six autres pays du monde vivent dans les bâtiments du Collège, via di Torre Rossa à Rome
par Pina Baglioni
![Le père Herrera Fraile, recteur du Collège pontifical espagnol, à côté du buste du fondateur, le bienheureux Manuel Domingo y Sol, dans l’atrium du Collège <BR>[© Paolo Galosi]](/upload/articoli_immagini_interne/1279723583044.jpg)
Le père Herrera Fraile, recteur du Collège pontifical espagnol, à côté du buste du fondateur, le bienheureux Manuel Domingo y Sol, dans l’atrium du Collège
[© Paolo Galosi]
Juste à l’entrée de la via di Torre Rossa, la masse imposante du Collège pontifical espagnol San José, enchâssée entre la villa Carpegna et la splendide abbaye Saint Jérôme in Urbe, s’étend sur deux-cent-vingt mille mètres carrés de maquis méditerranéen dont le propriétaire est la Conférence épiscopale espagnole.
À peine on a franchi la porte d’entrée, on découvre une peinture murale qui résume l’histoire de l’Église d’Espagne à travers les figures stylisées de ses grands saints, de ses rois et de ses reines. La place d’honneur revient au buste du bienheureux Manuel Domingo y Sol, le simple prêtre de Tortosa qui a fondé San José le premier avril 1892. Mosén Sol, le “révérend Soleil”, comme on l’appelait affectueusement, avait rêvé toute sa vie de faire construire un Collège à Rome, et ce rêve, il l’avait réalisé avec un petit groupe d’amis prêtres qu’il avait réunis en juillet 1883 dans la Fraternité des prêtres ouvriers diocésains du Cœur de Jésus. C’est à eux qu’il allait confier la direction de San José. «Pas des prêtres ouvriers, mais des ouvriers dans la vigne du Seigneur», précise le père Mariano Herrera Fraile, recteur de San José depuis trois ans. Lorsqu’il nous introduit dans son bureau, nous ne pouvons pas ne pas voir une grande statue du Curé d’Ars, qui se dresse au coin de la pièce. «J’ai voulu l’avoir auprès de moi pour cette Année sacerdotale. Elle provient de l’ancien siège du Collège, au Palais Altemps, et elle se trouvait dans la chambre privée du cardinal Rafael Merry Del Val, l’un des grands protecteurs de notre collège».
Le père Herrera Fraile, âgé de 61 ans, a été ordonné prêtre à 36 ans. Il a passé sa vie à former des futurs prêtres, d’abord au séminaire de Saragosse, puis à celui de Ségovie, et enfin 17 années à Tolède, au début au petit séminaire, puis au grand séminaire dont il a fini par devenir recteur. Directeur spirituel à San José de 1997 à 2003, il a conservé cette charge au Secrétariat pour les séminaires auprès de la Conférence épiscopale espagnole. Voulue à la fois par la Congrégation pour l’éducation catholique et par la Conférence épiscopale espagnole, sa nomination au poste de recteur de San José, qu’il dirige avec quatre autres membres de la Fraternité des Prêtres ouvriers diocésains du Cœur de Jésus, est arrivée il y a trois ans.
Aujourd’hui, le Collège est un chantier ouvert: des ouvriers s’affairent, armés de bulldozers, pour rénover les volumes internes et externes de l’édifice. «Nous devons rationaliser et réduire les espaces. Mais dans les énormes locaux actuels, nous continuons à organiser de colloques et des cycles d’études, comme par exemple le cours destiné aux formateurs des grands séminaires, ou celui de “mise à jour sacerdotale” destiné aux prêtres des diocèses espagnols», explique le père Herrera Fraile. «Et puis il faut préparer les exercices spirituels, auxquels participent aussi les étudiants de tous les autres collèges pontificaux de Rome, et une série de conférences consacrées à l’Année sacerdotale».
Ce bouillonnement d’initiatives, de cours et de conférences du Collège de la via di Torre Rossa est aussi un point de référence pour les évêques et les cardinaux espagnols en visite à Rome, à commencer par ses tuteurs comme l’archevêque de Séville, Mgr Juan José Asenjo Pelegrina, Mgr Braulio Rodríguez Plaza, archevêque de Tolède, et le cardinal Antonio María Rouco Varela, archevêque de Madrid et président de la Conférence épiscopale espagnole.
«C’est précisément dans ces murs que s’est réunie la commission d’études de l’encyclique Humanæ vitæ. C’est aussi ici qu’ont logé, quelques années auparavant, la plupart des évêques et des cardinaux espagnols qui participaient au Concile Vatican II; et c’étaient, dans leur majorité, d’anciens élèves de notre Collège», raconte don Vicente Cárcel Ortí, soixante-dix ans, qui vit au Collège depuis le jour où, jeune prêtre d’à peine 20 ans, il est arrivé de Manises (diocèse de Valence) pour compléter ses études à Rome. À l’époque, le Collège espagnol se trouvait encore au Palais Altemps.
Aujourd’hui, don Vicente Cárcel Ortí collabore avec la paroisse Saint Martin Ier, pape, dans le quartier Appio Latino. Mais pendant 37 ans, jusqu’en 2005, il a dirigé la Chancellerie du Tribunal suprême de la Signature apostolique. Historien et spécialiste de l’histoire de l’Église espagnole contemporaine, il a eu le privilège d’être le premier Espagnol à visionner la documentation relative au pontificat de Pie XI, qui a été mise à la disposition des chercheurs le 18 septembre 2006. On lui doit l’édition intégrale des Documentos del Archivio Secreto Vaticano sobre la Segunda República y la guerra civil (1931-1939) actuellement sous presse auprès de la Biblioteca de Autores Cristianos (Bac). Il ne pouvait qu’être la mémoire historique du Collège, au sujet duquel il a écrit un volume également en cours de publication avec don Lope Rubio Parrado, le prédécesseur de l’actuel recteur.
C’est lui qui nous accueille, accompagné de David Varela Vázquez, qui fait son doctorat de théologie dogmatique à la Grégorienne en préparant une thèse en christologie. Ordonné en 2006 dans le diocèse de Lugo, ce jeune homme de 29 ans originaire de Galice nous confie qu’il a toujours voulu devenir prêtre, notamment à cause de son admiration envers Jean Paul II: jeune garçon, il conservait toutes les coupures de journaux concernant ce pape. Il nous explique que, contrairement à presque tous les autres collèges pontificaux, le Collège espagnol n’a pas l’habitude de “prêter” ses prêtres aux paroisses de Rome. «Si nous nous trouvons ici, c’est principalement pour poursuivre nos études, et aussi parce que nos évêques jugent que nous représentons un important investissement». Le père David est très reconnaissant envers la Ville éternelle: il y est arrivé diacre, et maintenant il est prêtre. «Ce n’est qu’à Rome que l’on se rend compte de la grandeur de l’Église: la proximité du Pape, la mémoire des martyrs, la beauté de la ville aident à comprendre ce qu’est la catholicité».
![La messe pour l’inauguration de l’année académique 2008-2009 [© Collège pontifical espagnol]](/upload/articoli_immagini_interne/1279723538106.jpg)
La messe pour l’inauguration de l’année académique 2008-2009 [© Collège pontifical espagnol]
Le père David Varela Vázquez est l’un des 87 prêtres diocésains accueillis à San José: sur les 43 diocèses qui y sont représentés, 37 se trouvent en Espagne, et les autres au Congo, au Venezuela, au Brésil, au Chili, au Zaïre et à Porto Rico. Vingt-quatre de ces prêtres achèvent leur doctorat, les autres sont encore en licence. «Il y a longtemps que nous n’accueillons plus de séminaristes, tout au plus quelques diacres qui deviennent prêtres dans l’année. Ceux qui fréquentent San José sont pour la plupart des prêtres expérimentés. Après avoir exercé différentes fonctions comme celles de curé de paroisse ou de professeurs de séminaires diocésains, ils souhaitent approfondir leurs études», explique Vicente Cárcel Ortí. «À mon époque, on ne fréquentait que la Grégorienne: les autres universités n’existaient pas. Aujourd’hui, on va partout, même si la majorité – pas moins de 48 dans l’actuelle promotion – continue à privilégier l’université de la place de la Pilotta. Les spécialisations les plus recherchées sont la théologie dogmatique et le droit canonique». Une fois revenus en Espagne, tous nos étudiants sont destinés à occuper des postes d’une certaine responsabilité. «Pour prendre le seul exemple de Valence, mon diocèse, deux de nos étudiants y exercent l’un, la fonction de recteur de séminaire et l’autre, celle de vicaire général».
Rares sont les étudiants qui arrivent très jeunes à San José. Vingt-sept d’entre eux ont entre 29 et 33 ans; vingt-six entre 34 et 38 ans; onze entre 39 et 43 ans; neuf entre 44 et 48 ans et deux entre 49 et 53 ans. Il n’y a qu’onze étudiants au-dessous de 28 ans, et le plus jeune a déjà 24 ans. Et citons enfin, pour compléter le tableau, le cas du père Augustín Sánchez Pérez, qui achève à 63 ans son doctorat de droit canonique à l’université du Latran, après avoir passé sa vie à Las Palmas, dans les Canaries, dont il dirigeait le séminaire.
À San José, chaque journée commence par les Laudes, à sept heures, après quoi tous les étudiants se pressent pour aller aux cours. Lorsqu’ils reviennent, ils déjeunent tous ensemble, à l’italienne, même s’il arrive que les cuisinières se laissent fléchir et servent la célèbre paella valencienne, symbole de la cuisine espagnole. Après le déjeuner, on se remet à l’étude et on prie plusieurs fois ensemble. Après la messe, qui est à 19h 45, tout le monde se retrouve au dîner. Au cours de la semaine, quelques parties de babyfoot, sans compter les discussions entre les supporters du Real Madrid et ceux du Barça.
«Avec les quatre confrères qui partagent avec moi la responsabilité du Collège, nous tenons à soutenir nos prêtres. C’est pourquoi nous entretenons ici un climat familial, qui fait que chacun peut compter sur l’aide de tous les autres. En fait, c’est exactement la fraternité sacerdotale telle que l’a imaginée et voulue le bienheureux Manuel Domingo y Sol», dit le père Herrera Fraile. «Chez nous, les tâches sont partagées. Nous avons un Conseil des étudiants avec plusieurs commissions qui se chargent des différentes nécessités de la maison, de la liturgie au sport, de la bibliothèque aux activités culturelles».
Mais reste-t-il un peu de temps à ces étudiants ultra-studieux pour jeter un coup d’œil à la ville? «Bien sûr! Lorsqu’ils le peuvent, ils passent leurs week-ends à visiter les merveilles de Rome. Il y a des années, nous avons fait la visite des Sept églises. Nous avons parcouru les lieux de saint Paul, par deux fois. De temps en temps, nous montons à Subiaco, près de Rome, pour visiter les monastères de saint Benoît et de sainte Scholastique».
![Le concert donné à l’occasion
de la fête du fondateur en 2010 [© Collège pontifical espagnol]](/upload/articoli_immagini_interne/1279723538325.jpg)
Le concert donné à l’occasion de la fête du fondateur en 2010 [© Collège pontifical espagnol]
Il y a en Espagne 1.265 séminaristes: c’est ce qu’indique une note d’information publiée sur le site officiel de la Conférence épiscopale espagnole, à l’occasion de la Journée des séminaires, le 19 mars 2010.
Tout en affichant un certain optimisme pour la légère augmentation du nombre des séminaristes dans les dernières années, les évêques espagnols attribuent la crise persistante des vocations en Espagne à l’effondrement de la natalité, à la sécularisation de la société et au milieu familial peu propice. «Le vrai problème est que très peu de jeunes entrent au séminaire, ce qui s’explique par le vieillissement constant de la population. En ce qui nous concerne, nous travaillons assidûment à la pastorale vocationnelle», commente le père Herrera Fraile. «On sent un certain frémissement dans les séminaires de tous les diocèses. La situation politique, sociale et familiale est ce qu’elle est, mais nous ne désespérons pas. Il faut aussi dire que beaucoup, beaucoup de gens sentent et vivent encore l’histoire et la tradition chrétiennes au plus profond de leur cœur. Alors espérons que la Providence suscitera de nouvelles vocations».
Un autre signe d’espérance offert par le site de la Conférence épiscopale est l’arrivée dans les séminaires espagnols de jeunes, latino-américains, africains et fils d’immigrés.
«On a toujours considéré l’Espagne comme un pays ultracatholique, mais c’est une légende. Il y a des dizaines d’années que l’on peut constater les conséquences de ce supercatholicisme». Don Cárcel Ortí part d’un autre point de vue pour expliquer la situation de son pays: «Il faut prendre en considération un autre aspect. Les observateurs externes parlent d’“Espagne”, mais la situation est plus complexe. En réalité, l’Espagne n’existe pas en tant qu’unité; il s’agit encore une fois d’une légende, qui est dure à mourir. Il existe une grande diversité entre les régions, même s’il y a un seul État. Prenons l’exemple de ce Collège, où cohabitent toutes les communautés autonomes; nous nous respectons tous et nous vivons dans une harmonie totale, unis dans l’obéissance à l’Église et au Pape. Mais il ne faut jamais oublier qu’il existe beaucoup d’“Espagnes”, et qu’il faut prendre en compte toutes ces réalités, par exemple en dialoguant, et en évitant des antagonismes inutiles et néfastes».
Ceci étant dit, le jeune don David Varela Vázquez ne semble pas particulièrement impressionné par la situation qui vient de nous être décrite: «Ce qui est très clair, c’est que la seule chose qui me sera demandée sera de transmettre, d’annoncer la beauté du christianisme aux personnes que je rencontrerai. Je suis fermement convaincu que le christianisme peut encore attirer les cœurs des hommes. En tant qu’étudiant en théologie, je suis attentivement l’enseignement de Benoît XVI, un grand théologien qui s’exprime de manière simple et claire, et qui a choisi, comme patron de l’Année sacerdotale, un simple prêtre comme le curé d’Ars. Cela m’a beaucoup frappé. Je n’ai pas la moindre idée de ce qui m’attend en Espagne. Je sais qu’il est inutile d’imaginer d’extraordinaires efforts de volonté, car notre vie est toujours l’œuvre d’un Autre».