Introduction
«C'est la nature humaine ainsi déchue, dépouillée de la grâce qui la revêtait, blessée dans ses forces naturelles et soumise au pouvoir de la mort, qui est transmise à tous les hommes»
Paul VI, Credo du peuple de Dieu
par Lorenzo Cappelletti
L’interview que nous republions ici suivait, lors de sa première parution, la sortie des actes d’un congrès qui s’était déroulé à Rome, en novembre 1994, sur le thème Les catholiques et la société pluraliste. Le cas des “lois imparfaites”. 30Jours consacra alors à ce texte un long compte-rendu critique réalisé par Massimo Borghesi, auquel la revue joignit une interview, menée par moi-même, du père Nello Cipriani qui avait participé au congrès avec une relation intitulée “Le rôle de l’Église dans la société civile: la tradition patristique”.
Le thème des lois imparfaites reste d’un très grand intérêt et, sur le plan du réalisme historique et politique, il l’est même toujours davantage. Ce n’est pas un hasard si Piero Ostellino, sur le Corriere della Sera du 20 octobre dernier, concluait son article par une référence implicite à ce thème: «Le devoir de l’État n’est pas de rendre heureux les citoyens mais de créer les conditions qui leur permettent de poursuivre librement leur idéal (subjectif) de bonheur».
Le père Cipriani montrait en effet très clairement dans cette interview que, selon la saine conception augustinienne – l’État étant fondé sur la communauté des biens utiles à tous et sa législation devant régler l’usage de ces biens pour favoriser la concorde et la paix entre les citoyens – , il faut compter avec une certaine “imperfection” des lois (même si celles-ci, naturellement, ne peuvent pas s’écarter totalement de la justice). Il disait en effet: «Il n’y a que peu d’hommes qui acceptent de se soumettre à la justice de Dieu, à la loi éternelle. La majeure partie d’entre eux va au contraire à la recherche du bonum privé, de ce qui est utile, de ce qui est à leur avantage particulier, de leur intérêt particulier». Dans son dialogue avec son ami Evodius – auquel il semble que «la loi promulguée pour gouverner le peuple permet des choses que la Providence divine punit; parce que la première prend en considération seulement ce qui est nécessaire pour garantir la paix sociale et ce qu’il est humainement possible de commander» –, Augustin répond en disant: «Je loue et approuve ta distinction, bien qu’elle soit initiale et imparfaite [ minus perfecta], car elle est confiante et elle vise des réalités sublimes. Tu as en effet raison de considérer que cette loi donnée pour l’administration de ces citoyens permet et laisse impunies beaucoup de choses qui sont pourtant punies par la divine Providence. En effet ce n’est pas parce que cette loi ne fait pas tout que ce qu’elle fait doit être désapprouvé» (De libero arbitrio I, 5, 13).
Mais le thème des lois imparfaites est aussi très intéressant parce qu’il oblige, pour ce qui est du péché originel, à ne pas s’éloigner du depositum fidei. Le père Cipriani disait encore dans cette interview: «Il y a aujourd’hui une grande confusion qui, non seulement rend difficile de comprendre la distinction entre nature et grâce, mais aussi n’aide pas à comprendre la nature, à comprendre quelles sont ses exigences les plus vraies et les plus profondes ni quelles sont, dans la nature elle-même, les tendances qui sont le fruit du péché, de l’égoïsme». Au fond, c’est seulement cette distinction entièrement fondée sur la réalité du péché originel «qui a permis à Augustin d’avoir une vision très réaliste des rapports entre État et Église, du rapport entre les lois civiles et la loi éternelle».
Bonne lecture et bonne relecture.
Le thème des lois imparfaites reste d’un très grand intérêt et, sur le plan du réalisme historique et politique, il l’est même toujours davantage. Ce n’est pas un hasard si Piero Ostellino, sur le Corriere della Sera du 20 octobre dernier, concluait son article par une référence implicite à ce thème: «Le devoir de l’État n’est pas de rendre heureux les citoyens mais de créer les conditions qui leur permettent de poursuivre librement leur idéal (subjectif) de bonheur».
Le père Cipriani montrait en effet très clairement dans cette interview que, selon la saine conception augustinienne – l’État étant fondé sur la communauté des biens utiles à tous et sa législation devant régler l’usage de ces biens pour favoriser la concorde et la paix entre les citoyens – , il faut compter avec une certaine “imperfection” des lois (même si celles-ci, naturellement, ne peuvent pas s’écarter totalement de la justice). Il disait en effet: «Il n’y a que peu d’hommes qui acceptent de se soumettre à la justice de Dieu, à la loi éternelle. La majeure partie d’entre eux va au contraire à la recherche du bonum privé, de ce qui est utile, de ce qui est à leur avantage particulier, de leur intérêt particulier». Dans son dialogue avec son ami Evodius – auquel il semble que «la loi promulguée pour gouverner le peuple permet des choses que la Providence divine punit; parce que la première prend en considération seulement ce qui est nécessaire pour garantir la paix sociale et ce qu’il est humainement possible de commander» –, Augustin répond en disant: «Je loue et approuve ta distinction, bien qu’elle soit initiale et imparfaite [ minus perfecta], car elle est confiante et elle vise des réalités sublimes. Tu as en effet raison de considérer que cette loi donnée pour l’administration de ces citoyens permet et laisse impunies beaucoup de choses qui sont pourtant punies par la divine Providence. En effet ce n’est pas parce que cette loi ne fait pas tout que ce qu’elle fait doit être désapprouvé» (De libero arbitrio I, 5, 13).
Mais le thème des lois imparfaites est aussi très intéressant parce qu’il oblige, pour ce qui est du péché originel, à ne pas s’éloigner du depositum fidei. Le père Cipriani disait encore dans cette interview: «Il y a aujourd’hui une grande confusion qui, non seulement rend difficile de comprendre la distinction entre nature et grâce, mais aussi n’aide pas à comprendre la nature, à comprendre quelles sont ses exigences les plus vraies et les plus profondes ni quelles sont, dans la nature elle-même, les tendances qui sont le fruit du péché, de l’égoïsme». Au fond, c’est seulement cette distinction entièrement fondée sur la réalité du péché originel «qui a permis à Augustin d’avoir une vision très réaliste des rapports entre État et Église, du rapport entre les lois civiles et la loi éternelle».
Bonne lecture et bonne relecture.