TURQUIE. Cloches et minarets
Chroniques d’Antioche
L’aventure quotidienne d’un frère italien et d’une petite communauté de catholiques et d’orthodoxes dans la ville où habitèrent Pierre et Paul, Barnabé et Luc, et où, «pour la première fois, les disciples furent appelés chrétiens»
par Gianni Valente

les restes archéologiques de l’ancien port de Seleucie(aujourd’hui Samandagi), à trente kilomètres d’Antioche, d’où partit Paul pour ses voyages apostoliques;
Aujourd’hui, cinq patriarches (trois catholiques de rite oriental, un orthodoxe et un syrien-jacobite) portent le titre de la ville où naquit Luc, le médecin grec évangéliste, où séjournèrent longtemps Paul et Barnabé et où fut évêque saint Pierre avant de venir à Rome et de subir le martyre sur la colline du Vatican. Mais ils vivent tous ailleurs. Toutes proportions gardées, ici, le véritable “successeur de Pierre” est le père Domenico, un maigre frère capucin de Modène, qui partage sans jalousie cette primauté locale avec l’abouna Boulos de la paroisse orthodoxe voisine. Il est arrivé à la fin des années Quatre-vingt dans la ville jadis cosmopolite que les Français ont cédée aux Turcs en même temps que toute la région syrienne de l’Hatay, en 1939, pour s’assurer de la neutralité de ceux-ci dans la guerre mondiale qui commençait alors. Il a remis en état petit à petit deux vieilles maisons en ruines du vieux quartier juif où probablement étaient concentrées les demeures des premiers chrétiens du lieu et où n’habitent plus maintenant que les miséreux. En effet, tous ceux qui en ont la possibilité s’enfuient dans les affreux immeubles qui ont été construits au-delà de l’Oronte. Il a accroché au-dessus de la porte d’entrée un plaque de marbre sur laquelle est gravée l’inscription: Türk Katolik Kilisesi (Église catholique turque), pour faire savoir à tous les passants qu’il ne s’agit pas d’un église pour les étrangers. Et depuis lors s’est tissé autour de la maison-église du père Domenico un solide réseau d’amitiés inattendues, de rencontres fortuites, de petits coups de théâtre quotidiens qu’il partage avec ses collaboratrices: Germana, une sœur de Rome à l’allure dégingandée et Mariagrazia, une consacrée venue de Milan.
Il faut remercier avant tout le génial architecte musulman alawite qui a restauré la maison en lui conservant le style oriental et mauresque des vieilles résidences nobles d’Antioche, les portiques et les colonnes, les fenêtres décorées et les puits de pierre, les terrasses aux murets ajourés. Cette maison est ainsi devenue l’une des attractions de la ville. Madame le maire y conduit ses hôtes de marque quand elle veut faire bon effet. Devant la maison défilent des ministres, des préfets en visite dans la ville, des généraux bombant le torse accompagnés de leurs femmes, des groupes de pèlerins occidentaux, des étudiantes voilées venant de Konya, la place forte des intégristes turcs. Et aussi beaucoup de voyageurs solitaires et inspirés qui cheminent sur les traces de Paul ou qui suivent la route menant à Jérusalem. Les familles musulmanes et juives demandent, après le rite de circoncision, de pouvoir organiser de petites fêtes dans la cour intérieure de la demeure, à l’ombre des orangers et des pamplemoussiers parfumés.

Antioche aujourd’hui vue du mont Silpius
En Turquie, l’Église existe
et c’est tout
Au temps de Pierre et de Paul, de Barnabé et de Luc, Antioche était, comme le dit Renan, la ville des jeux de gladiateurs, des danses, des cortèges et des bacchanales […]. Un ramassis de charlatans, de crieurs de foire, de commerçants, de bouffons, d’enchanteurs, de sorciers, de prêtres escrocs, de danseuses, de héros de cirque et de théâtre. La frêle et singulière aventure chrétienne du père Domenico et de ses amis se déroule au contraire dans l’énigmatique Turquie d’aujourd’hui, à la fois occidentale et asiatique, laïque et musulmane, démocratique et pourtant étroitement ligotée par les appareils militaires et policiers.
Il y a des gens qui se plaignent des difficultés auxquelles se heurtent les catholiques, des limites qu’on leur impose, coincés comme ils le sont entre la pression sociale islamique et la laïcité de la législation. Celle-ci en effet ne reconnaît pas à l’Église catholique de statut juridique défini, de sorte que les œuvres et les propriétés catholiques ont une existence légale des plus floues et sont soumises à la tyrannie d’une bureaucratie envahissante. Domenico ne s’en fait pas plus que cela. «En Turquie», dit-il, «l’Église juridiquement n’existe pas: elle existe et c’est tout!». Il n’a pas l’habitude de dénoncer la “discrimination” à l’égard des minorités chrétiennes: «Nous sommes surveillés, et après? Il est plus facile de travailler et de résoudre les problèmes si l’on respecte les lois», dit-il. La vie et les problèmes de tous les jours, Domenico et ses collaborateurs les notent rapidement dans la Chronique d’Antioche, une sorte de journal collectif publié chaque année et envoyé aux quatre coins du monde aux nombreux amis qu’ils ont connus. Dans les quelques brèves pages de la chronique de 2003 qui vient d’être publiée, sont racontées les queues devant offices publics pour obtenir permis et timbres, le mélange de candeur et de ruse avec lequel Domenico profite de toutes les occasions pour cultiver de bons rapports avec les autorités citadines, et tout d’abord avec Mme le maire «qui espère être élue l’année prochaine» et qui a déjà reproduit sur son premier tract électoral la photo de son audience chez le Pape organisée pour elle par le capucin de Modène, il y a deux ans. Mais à parcourir ces notes rapides, c’est un peu toute la vie ordinaire de ce morceau de Turquie avec ses clairs-obscurs, ses petits et ses grands obstacles, ses rencontres fortuites, les fatigues de tous et de chacun qui surgit devant les yeux. Ainsi, parmi mille autres, l’épisode enregistré le 15 septembre dernier: «Tout le monde souffre chaque jour du fait que la Turquie traverse une crise économique longue et douloureuse», écrit à cette date Domenico. «Ce qui m’est arrivé aujourd’hui», poursuit-il, «semble une plaisanterie, mais malheureusement c’est vrai. Au début de l’après-midi arrive une jeune fille distinguée accompagnée de deux hommes dont l’un assez louche. Elle me dit qu’elle est venue d’Ankara. Elle a besoin d’une bénédiction particulière et me demande de ne pas la décevoir. Elle me dit d’abord qu’elle travaille dans un endroit où il y a beaucoup de monde, un endroit difficile…, puis elle avoue qu’il s’agit d’une maison close. Depuis quelque temps, le nombre de ses clients a beaucoup baissé et elle ne comprend pas pourquoi. Aussi me demande-t-elle de lui donner une bénédiction et de prier pour elle. Le Seigneur a lui aussi fait preuve d’une très grande miséricorde à l’égard de femmes de ce genre, c’est pourquoi je prie moi aussi pour elle […]. Ainsi la crise économique a également touché ce secteur!».
Dans le tissu de cette vie ordinaire, sans actes spectaculaires, sans proclamations missionnaires ou prosélytisme éclatant, tout peut servir à faire croître ce qu’il y a de vivant. Comme l’argent que l’évêque de Padoue met à la disposition de Domenico et de ses collaborateurs «pour acheter la maison qui confine à son jardin». «En trois jours, le passage de propriété a été fait», écrit Domenico. «Nous espérons aménager au plus tôt les lieux pour pouvoir y loger trois ou quatre familles chrétiennes pauvres. Nous l’appellerons la “Maison de Saint Luc”. Le diocèse de Padoue, où sont conservées les reliques de cet évangéliste, peut dire maintenant qu’il est revenu dans cette ville».

La cloche de la paroisse antiochéenne de Saint-Pierre-et-Saint-Paul, avec le minaret de la mosquée dans le fond
La communion
aux orthodoxes aussi
A propos de fête sacrificielle on en offrit une belle au frère Basilio da Novara, le premier capucin à s’être rendu dans cette région au milieu du XIXe siècle. Un an seulement après son arrivée, des sicaires musulmans l’égorgèrent à l’instigation de quelque frère chrétien oriental dévoré de jalousie. De ce point de vue, les choses allèrent tout autrement pour Domenico. Parmi les quatre-vingt personnes environ, jeunes et adultes, qui sont assidues à la messe qu’il célèbre le samedi soir, il y a des Chaldéens, des Arméniens, des Syriens, des catéchumènes qui se préparent au baptême (et qui quittent la célébration avant que ne commence la liturgie eucharistique). Mais surtout des orthodoxes liés au patriarcat d’Antioche, patriarcat dont l’évêque réside à Alep, en Syrie. Il y a quatre ans, lorsque le patriarche Ignace d’Antioche vint de sa résidence de Damas visiter la ville dont il porte le titre, Domenico lui parla de ces jeunes orthodoxes qui recevaient la communion des mains d’un prêtre catholique. «Le Seigneur te récompensera pour cette œuvre», dit le patriarche pour tout commentaire. Ici les chrétiens ne sont pas quatre chats et il n’y a pas lieu de se bagarrer pour un prosélytisme réel ou supposé. Mais il est surprenant que l’un des catéchistes les plus engagés dans le Chemin néocatéchuménal dont s’inspire la paroisse soit justement le fils de Boulos, le pope orthodoxe. Et ce dernier, si des hôtes catholiques viennent le trouver, ne perd pas une occasion pour entonner sous les voûtes de son église, elle aussi dédiée aux saints Pierre et Paul, l’hymne Pange lingua de saint Thomas et ne manque jamais de remercier le Pape parce que, dit-il, «on m’a dit qu’il a encore répété dans sa dernière encyclique que les orthodoxes peuvent prendre l’eucharistie dans les messes catholiques». Ce qui représente un résumé pour le moins hâtif des soixante-deux paragraphes de l’encyclique Ecclesia de Eucaristia mais qui confirme de façon efficace la communion réelle que les chrétiens catholiques et orthodoxes vivent concrètement à Antioche. Depuis 1988, avec un autorisation concédée ad experimentum par le Saint-Siège, les catholiques d’Antioche célèbrent la fête de Pâques le jour fixé par le calendrier orthodoxe. Ainsi, au moins là-bas, les dates de la célébration de la fête de Pâques sont désormais les mêmes et a ainsi disparu un argument auquel on recourt facilement au Moyen-Orient pour reprocher aux chrétiens leurs divisions. Pendant toute l’année Domenico et Boulos collaborent comme les curés de deux paroisses voisines. Ils participent ensemble aux veillées et aux liturgies. Ils vont ensemble discuter avec les préfets et les agents du gouvernement. Ils gèrent ensemble les œuvres de charité de même que les dix-sept appartements pour les pauvres et les personnes âgées qui, grâce à l’aide de la Caritas italienne, sont en cours de construction. Et le 29 juin, fête des saints apôtres Pierre et Paul, tout le monde gravit le mont Silpius pour se rendre à la Grotte de Pierre, l’église rupestre transformée aujourd’hui en succursale du Musée national, que les guides touristiques locaux, dans leur esprit de clocher, font passer pour la première église du monde dédiée au Prince des apôtres. Là, entre drapeaux turcs et immenses posters d’Atatürk, après que la fanfare municipale a joué l’hymne national, on lit des passages de l’Évangile et des Actes des apôtres. Et cela, en présence du nonce, des évêques catholiques et orthodoxes et de toutes les autorités de la ville, y compris le rabbin et le mufti. Ce dernier, en 2000, profitant de la situation, présenta au beau milieu de la fête une apologie inopinée du Coran et du Prophète.

la cour intérieure de la maison-église restaurée par le père Domenico
«Je résistai à Pierre en face»
Cette fois-là, Domenico se mit en colère. Mais cela lui passa vite. Son irritation contre l’état d’abandon de la Grotte de Pierre, en revanche, ne s’apaise pas et les restaurations grossières opérées récemment rendent encore plus déprimant ce lieu. Depuis 1967, par la volonté de Paul VI, on peut jouir d’une indulgence plénière en visitant en pèlerinage la grotte sainte, humide et délabrée, unique trace historique qui subsiste de l’Antioche chrétienne de l’Antiquité, la Reine d’Orient qui rivalisait avec Rome, Alexandrie, Jérusalem et Constantinople aux temps de la Pentarchie. La ville où, dans les premiers siècles, de saints théologiens défendirent la foi en l’humanité totale de Dieu contre le poison occulte des hérésies gnostiques. L’église rupestre a encore la physionomie que lui donnèrent les croisés qui conquirent Antioche en 1098. Mais déjà les Byzantins avaient transformé en chapelle le lieu où se rencontraient les premiers chrétiens dans les périodes de persécution. C’était l’époque où la source qui y jaillit encore aujourd’hui était utilisée comme fonts baptismaux et retrouvait son rôle utilitaire de simple réserve d’eau dans les temps difficiles, et où les galeries profondes qui courent encore dans les entrailles de la montagne se transformaient en voies providentielles quand il fallait fuir. La statue de Pierre et le trône de marbre qui se trouvent derrière l’autel sont eux, au contraire, un legs des Français datant du temps du protectorat. Signes postiches et délabrés qui font allusion à Antioche comme Sedes Petri, ville où Pierre exerça pendant quelques années son mandat de chef de l’Église. Domenico et ses amis ne croient pas eux-mêmes que Pierre ait jamais habité dans l’antre inhospitalier qui porte son nom. Mais qu’il ait vécu à Antioche, c’est un fait hors de discussion. Paul l’atteste dans l’Épître aux Galates, lorsqu’il raconte qu’il faillit se disputer avec Pierre («Quand Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu’il s’était donné tort»). Ce récit suffit à lui seul à marquer la distance immense qui sépare la tâche confiée à Pierre (et à ses successeurs) et tous les pouvoirs religieux dont a accouché l’histoire humaine.

Un four de boulanger dans le bazar de la ville. L’inscription au-dessus du four signifie: Allah grand et miséricordieux
Aujourd’hui encore, à Antioche, il arrive que l’on devienne chrétien en profitant de la liberté pour laquelle Paul se disputa avec Pierre. Et facilement. Sans conditions religieuses, ethniques ou culturelles préalables. Comme le raconte Betul qui aujourd’hui se fait appeler Bernadette. Parce qu’elle considère comme «une chance spéciale» d’être née dans la ville islamique où habitèrent Luc et Paul, Barnabé et Pierre, Ignace et Crysostome, «vu que peut-être, sans eux, [elle] ne serait pas [elle-même] devenue chrétienne». Et une chance encore plus grande d’avoir été baptisée à quarante ans et de prendre part à une histoire où «pour demander tout au Seigneur, il n’y a plus besoin d’ablutions ni de sacrifices».