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Histoire des relations diplomatiques entre les États-Unis d’Amérique et le Saint-Siège
Histoire des relations diplomatiques entre les États-Unis d’Amérique et le Saint-Siège
Après le 11 septembre. La guerre en Irak. Les vingt-cinq ans du pontificat. La question des OGM. L’ambassadeur des États-Unis près le Saint-Siège poursuit sa reconstitution de l’histoire des rapports entre USA et Saint-Siège. La première partie a été publiée sur 30Jours n.10 de 2002
par Jim Nicholson
édité par Giovanni Cubeddu

Dès les premiers jours de mon mandat d’ambassadeur, j’ai été certain que les relations entre les États-Unis et le Saint-Siège se dérouleraient dans un climat de collaboration mutuelle qui s’avérerait très fécond puisque nous partageons des valeurs communes. La stratégie des États-Unis en matière de sécurité nationale est très claire: l’objectif premier de l’engagement américain sur le plan international consiste à «favoriser avec fermeté des instances qui ne sauraient être remises en question, concernant la dignité humaine, l’État de droit, les limites du pouvoir absolu de l’État, la liberté d’expression et de culte, la justice juste, le respect des femmes, la tolérance religieuse et ethnique et le respect de la propriété privée»1.
C’est aussi l’objectif que s’est fixé le Saint-Siège en s’engageant largement et avec force sur le plan international, et c’est la raison pour laquelle, durant les deux premières années de mon mandat d’ambassadeur, nous avons entretenu des contacts très étroits dans notre combat contre l’exécrable traite des êtres humains et contre la faim et la dénutrition, pour une amélioration de l’assistance et des aides humanitaires, enfin pour la promotion de la dignité de la vie humaine, de la démocratie, du respect des droits humains, de la liberté de culte et de la tolérance.
Après le 11 septembre. Un appel contre la violence au nom de la religion
Après les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis se sont trouvés face à des problèmes de sécurité qui n’avaient plus rien à voir avec ceux qu’ils avaient connus jusqu’alors. Contrairement à Pearl Harbor – une agression militaire injustifiée d’un pays contre un autre – les attentats terroristes nous ont mis dans l’obligation de pourchasser un ennemi aux contours flous, qui déploie ses forces dans plusieurs États-nations et qui est en mesure de menacer les intérêts américains à l’intérieur de notre pays comme à l’étranger. Le président Bush a reconnu qu’on ne peut avoir raison d’un tel ennemi sans un appui international et aussi large que possible, et il s’est employé à former une coalition comprenant plus de 170 pays décidés à s’opposer à la terreur. Au sein de cette coalition, l’appui du Saint-Siège a beaucoup contribué à renforcer les fondements moraux de cet effort global pour venir à bout du terrorisme.
J’ai présenté mes lettres de créance au Saint Père dans sa résidence d’été de Castel Gandolfo, le 13 septembre 2001, soit quarante-huit heures à peine après les événements qui ont frappé New York, Washington et la Pennsylvanie. Le Pape m’a confié qu’il s’était longuement recueilli et qu’il avait prié pour cette journée tragique et il a conclu disant qu’«il s’agissait d’une attaque non seulement contre les États-Unis mais contre l’ensemble du genre humain». Il a brièvement parlé des mesures que les États-Unis allaient être contraints de prendre pour se protéger et il a simplement demandé que le président Bush continue à s’inspirer du sentiment de justice fortement ancré dans notre pays, qui lui a valu le respect de tous. Se fondant sur le fait que le Pape avait admis que les attentats du 11 septembre justifieraient une riposte, le secrétaire du Saint-Siège pour les relations avec les États, à l’époque Mgr Jean-Louis Tauran, a donné publiquement son appui aux actions lancées par les Américains pour débusquer les coupables. Dans une interview d’octobre 2001, il affirme que tout le monde reconnaît au gouvernement des États-Unis comme à n’importe quel autre, le droit de légitime défense, «car il a le devoir d’assurer la sécurité de ses concitoyens»2.
Outre le fait qu’il reconnaissait aux États-Unis le droit de se défendre, le Saint-Siège a intensifié ses initiatives visant à faire obstacle au terrorisme en exprimant clairement son opposition à toute violence perpétrée au nom de Dieu et en encourageant le dialogue entre les religions, la tolérance et la compréhension devant servir de contrepoids aux tentatives de ceux qui voudraient déclencher un choc violent entre les civilisations et les religions. En janvier 2002, le Pape a réuni plus de deux cents chefs religieux dans la vieille ville d’Assise comme il l’avait déjà fait deux fois dans le passé, pour accompagner les représentants des religions du monde dans une prière pour la paix. À cette occasion, le Pape s’est exclamé: «Plus jamais de violence! Plus jamais de guerre! Plus jamais de terrorisme! Que chaque religion apporte sur la terre, au nom de Dieu, Justice et Paix, Pardon et Vie, Amour!»3.
À l’occasion du premier anniversaire des attentats du 11 septembre, j’ai eu la possibilité de parler au Pape après l’audience générale au cours de laquelle il a prié pour les victimes du 11 septembre. Je l’ai remercié pour le réconfort qu’il nous a apporté et pour ses prières. Afin d’éviter de nouvelles attaques terroristes, le Pape a invité la communauté internationale à «mettre en place de nouvelles initiatives politiques et économiques en mesure de résoudre les situations scandaleuses d’injustice et d’oppression»4.
Irak: comment justifier la guerre aux yeux d’un homme de paix
Alors que se poursuivait la lutte contre le terrorisme mondial et que nous découvrions de nouvelles tentatives des terroristes qui cherchaient à se procurer des armes de destruction massive, les États-Unis ont commencé à concentrer leur attention sur les États dont on savait qu’ils avaient déjà fabriqué et utilisé ces armes. C’est l’Irak de Saddam Hussein qui s’est rapidement retrouvé dans le collimateur, ce pays dont le chef qui avait fait preuve d’un mépris absolu des hommes en utilisant délibérément des armes biologiques et chimiques contre ses voisins et contre les Irakiens eux-mêmes, et qui entretenait depuis longtemps des liens avec les Hezbollah et d’autres réseaux terroristes internationaux5.
Une fois fixée cette priorité, mes collaborateurs et moi-même avons commencé, vers la fin de l’été 2002, à faire part de nos préoccupations sur l’Irak aux responsables du Vatican, en insistant sur le fait qu’il s’agit d’un pays qui viole depuis douze ans les résolutions de l’ONU, qui refuse de rendre compte de ses armes de destruction massive et dans lequel la population est en permanence réprimée et les droits de l’homme ignorés. Nous avons alors découvert que le Vatican partageait notre angoisse sur le régime de Saddam Hussein de même que notre désir de prévenir la diffusion des armes nucléaires, chimiques et biologiques. En effet quelques hauts fonctionnaires ont pris la peine de démentir ouvertement une impression, trompeuse à leurs yeux, selon laquelle le Saint-Siège sympathiserait avec l’Irak. Une impression due au fait que le Vatican avait manifesté son opposition à la guerre du Golfe de 1991, qu’il avait à maintes reprises demandé la fin des sanctions des Nations Unies contre l’Irak et semblait avoir montré une certaine réticence à dénoncer publiquement les violations des droits de l’homme de la part du régime irakien. En réalité la prudence du Saint-Siège sur la question irakienne s’expliquait par l’inquiétude que lui causait le sort des environ cinq cent mille catholiques de rite chaldéen vivant en Irak ainsi que par son désir d’éviter une réaction du gouvernement contre cette minorité religieuse. Tout en appréciant ces attentions, je savais par ailleurs que le Saint-Siège jouissait du respect du monde entier comme défenseur des droits de l’homme et j’estimais que les abus irakiens devaient être soumis à un examen international. C’est pourquoi nous avons, en privé, continué à soutenir notre thèse sur l’Irak en soulignant l’importance des droits de l’homme, l’impact positif du programme ONU “Oil for Food” sur la population irakienne et les risques que ce régime catastrophique faisait courir à la sécurité régionale et internationale.
Un autre élément a peut-être contribué à accentuer cette impression de prudence à l’égard de l’Irak: je veux parler du désir de plus en plus vif manifesté par le Saint-Siège de dialoguer et de coopérer avec l’islam et le monde musulman afin d’atténuer les tensions religieuses qui engendrent la violence6. Appuyer publiquement et clairement les projets du président Bush sur l’Irak, c’était, de la part du Vatican, donner l’impression d’un différend avec l’islam et, aux yeux de nombreux musulmans, accroître et justifier le sentiment qu’il existait une alliance entre le monde occidental et la chrétienté.
Sous l’actuel pontificat, le Saint-Siège a beaucoup fait pour jeter des ponts et encourager le dialogue interreligieux. Jean Paul II a montré toute l’estime qu’il a pour l’islam et a exprimé en termes clairs une position ouverte, un sentiment de respect et le désir de réciprocité dans son rapport avec le monde musulman7. Par ailleurs le Saint-Siège a essayé de trouver un terrain commun d’entente avec les pays musulmans, notamment au sein des organisations internationales, qui partagent parfois ces objectifs. Cela a été le cas à l’occasion de la conférence de l’ONU sur “Population et développement” qui s’est tenue au Caire en 1994, lorsque les participants ont décidé d’un commun accord de faire échec à la pratique de l’avortement à l’échelle mondiale et aux autres mesures liées au contrôle de la population. À mon sens, les initiatives et les efforts œcuméniques du Saint-Siège visant à réduire les tensions entre chrétiens et musulmans ont contribué à empêcher de nouvelles divisions et constituent un grand encouragement pour tous ceux qui s’emploient à abattre les barrières de l’incompréhension.
Lorsque les États-Unis ont concentré leur attention sur Saddam Hussein, vers la fin de l’été 2002, l’opinion publique s’est posé la question de savoir si un nouveau mandat des Nations Unies était nécessaire pour toute action militaire qui risquait de s’imposer afin d’obliger l’Irak à respecter les résolutions du Conseil de Sécurité. Le Saint-Siège a fait connaître sa position tant en privé que publiquement: tout recours à la force exigeait préalablement l’autorisation des Nations Unies. Dans un entretien accordé au quotidien catholique italien Avvenire, le 9 septembre, le ministre des Affaires étrangères du Vatican, Mgr Tauran, réaffirmait avec force la position du Vatican qui estimait que la place centrale dans cette affaire revenait aux Nations Unies: «Au cas où la communauté internationale estimerait qu’il est opportun et raisonnable de recourir à la force, cette décision devrait être prise dans le cadre des Nations Unies», a-t-il déclaré8.
Même si les États-Unis pensaient que ce choix ne pouvait être de la seule compétence des Nations Unies, il était clair à nos yeux qu’une démarche, forte de l’appui de l’ONU, aiderait la communauté internationale à obtenir le désarmement de l’Irak. Désireux d’arriver à un consensus, le président Bush s’est présenté devant les Nations Unies le 12 septembre, demandant à cette assemblée d’être à la hauteur de ses idéaux et de s’assurer que l’Irak respectait ses dispositions. Loin d’ignorer les Nations Unies, le président essayait d’en rétablir l’autorité, que ce régime avait constamment ignorée. Au terme de près de deux mois de débats, le 8 novembre 2002, le Conseil de sécurité a approuvé à l’unanimité la résolution 14419 qui traduisait la volonté unitaire de la communauté internationale de s’assurer que l’Irak respectait les résolutions de l’ONU sur le désarmement et de donner à ce pays une dernière possibilité d’obtempérer à cette requête, sous peine de s’exposer à des «conséquences sérieuses» – autrement dit, dans le jargon onusien, à la force des armes. Ce vote, qui a eu un large écho et qui a même obtenu l’accord de la Syrie, affirmait que la prolifération des armes de destruction massive et de missiles à longue portée de Saddam Hussein faisait peser de lourdes menaces sur la paix du monde.
Le Saint-Siège a accueilli favorablement le recours aux Nations Unies représenté par la résolution 1441 de même que l’unité dont a fait preuve la communauté internationale. Il a par ailleurs reconnu que, sans la menace du recours à la force, il y avait peu de chances que Saddam autorise les inspecteurs à reprendre leur travail une fois la résolution approuvée. Durant les douze années précédentes, ce dernier avait refusé de respecter seize résolutions du Conseil de sécurité. Pire encore, au moment de l’invasion du Koweït par l’Irak, le Conseil de sécurité avait approuvé près de soixante résolutions dans lesquelles il demandait au régime irakien de se plier aux requêtes de l’ONU. Quoi qu’il en soit, l’inobservance des règles n’avait pas, jusqu’alors, entraîné de graves conséquences pour Saddam, l’unique sanction ayant consisté en de nouvelles réprimandes et en la reconduction des pénalités économiques.
Tout en reconnaissant que Saddam Hussein défiait les règles internationales et qu’il représentait une menace, les milieux vaticans se montraient inquiets devant la perspective d’une guerre en Irak et leurs craintes gagnaient leurs propres media ainsi que les media internationaux. Il s’est agi dans certains cas de craintes plutôt modérées, notamment chez des cardinaux qui disaient ne voir «ni motif ni preuve» justifiant une action militaire tant que les inspecteurs seraient autorisés à poursuivre leur œuvre, et qui soutenaient que la guerre «entraînerait de lourds dégâts dans la région». D’autres opinions, moins prudentes, notamment dans les milieux du Vatican qui critiquaient le soi-disant «unilatéralisme des États-Unis» et évoquaient un «esprit de croisade», ont contribué à donner aux media l’impression de divergences grandissantes entre les États-Unis et le Saint-Siège.
Une partie de mon travail consistait à aider à vaincre ce qui apparaissait comme une méfiance très prononcée à l’égard du pouvoir, de l’influence des États-Unis et de leur “soif de pétrole”. L’impression générale, largement partagée en Europe, était la suivante: en tant que pays capitaliste à la tête du monde, les États-Unis devaient nécessairement avoir des motifs de profit pour intervenir en Irak. Les media ont redoublé d’efforts pour présenter les États-Unis et le Saint-Siège sur des positions diamétralement opposées dans le débat sur la guerre – une revue catholique italienne est allée jusqu’à commander un sondage demandant aux personnes interrogées si elles étaient d’accord «avec le président Bush, pour la guerre» ou «avec le Pape, pour la paix». En dépit de toutes ces tentatives, la distance entre nos positions n’a jamais eu l’importance que leur prêtaient les media. Le Pape et le président Bush étaient convaincus que la guerre ne devait être que le dernier recours. Tous deux admettaient que Saddam représentait un danger et demandaient à l’Irak d’accepter le désarmement. Tous deux admettaient que les décisions sur la guerre et sur la paix devaient être prises par les autorités civiles légitimes. La différence entre nous se réduisait essentiellement à la question de savoir si toutes les voies diplomatiques pour obtenir le désarmement irakien avaient été explorées avant le recours à la force. Les États-Unis estimaient qu’après 12 ans de réponses négatives en dépit d’un fort consensus de l’ONU, l’Irak ne se plierait jamais de son plein gré aux injonctions des Nations Unies. Le Saint-Siège continuait à croire que les inspections et le dialogue pouvaient permettre de répondre aux préoccupations de la communauté internationale – un point de vue que le Pape a exposé au président Bush dans une lettre de la fin du mois d’octobre10.
La guerre juste. Le rôle central de saint Augustin
Dès le début de la nouvelle année, cette divergence d’opinion sur la façon d’obtenir un désarmement irakien et d’assurer la sécurité dans la région a donné lieu à un débat international dont le propos était d’établir à quel moment une action militaire pouvait s’avérer opportune pour atteindre les objectifs internationaux désirés. Étant donné que le dépôt de la tradition de la “guerre juste” remonte à saint Augustin, le Saint-Siège se trouve de plus en plus au cœur du débat mondial sur la guerre en Irak. Dans son discours traditionnel aux 174 missions diplomatiques accréditées auprès du Vatican, en début d’année, le Pape a défini sa position sur l’Irak. Après un très ferme «Non à la guerre» en guise d’introduction, il poursuit: «La guerre n’est jamais une fatalité. Elle est toujours une défaite de l’humanité». Bien qu’il fût fortement opposé à la guerre, le Pape a ajouté qu’«on ne peut s’y résoudre, même s’il s’agit d’assurer le bien commun, qu’à la dernière extrémité et selon des conditions très strictes»11 - une position partagée par les États-Unis. Le Saint-Siège a lancé un appel général afin de s’assurer que les trois critères solidement affirmés de la tradition de la guerre juste étaient respectés: la guerre doit être menée pour se défendre soi-même ou pour défendre autrui, le recours à la force doit présenter une chance raisonnable de succès et tous les autres moyens non violents doivent avoir été déjà tentés. Le message du Pape, qui m’a été répété avec insistance au cours de mes entretiens privés au Vatican, se résumait comme suit: la communauté internationale doit tenter toutes les solutions possibles, hormis la guerre, afin d’atteindre les objectifs arrêtés d’un commun accord, c’est-à-dire le désarmement de l’Irak, mais la doctrine de l’Église n’exclut pas la légitimité du recours à la force à condition qu’elle réponde aux critères clairement définis et que toutes les autres possibilités aient été épuisées. Le président Bush a précisé qu’il essayait de respecter les préceptes de la guerre juste. Néanmoins, en dernière analyse, les divergences de vue entre le Saint-Siège et les États-Unis concernaient la question d’établir si tout avait été tenté avec des moyens non violents et si la menace de Saddam laissait encore le temps pour des débats et des inspections.
Malheureusement le grand public n’a pas saisi les nuances du message papal, notamment en Europe où son “Non à la guerre” a été brandi par les protestataires comme un “non” absolu au lieu d’un “non” soumis à des conditions. À Rome, j’ai compris que nous devions élargir le débat public afin d’inviter les gens à approfondir la question du terrorisme actuel et à prendre conscience des dangers que présentent les armes de destruction massive et des ripostes, licites sur le plan moral, qui permettent de défendre des populations innocentes contre ces nouvelles menaces. Nous avons décidé de stimuler une réflexion neuve sur ces menaces et ces réactions en invitant à Rome Michael Novak, un catholique américain, universitaire et intellectuel connu, pour parler de l’Irak dans le cadre de la théorie de la guerre juste. La visite de Novak, au début du mois de février, devait élargir la discussion sur la guerre juste et éclairer l’opinion public sur la véritable nature de la politique américaine en Irak.
Dans le climat tendu de ces journées, avec des millions de personnes qui manifestaient dans les rues des capitales européennes, y compris à Rome, les media se sont emparés de la visite de Novak en la présentant comme une ultime tentative des États-Unis pour convaincre le Pape de donner son appui à la guerre. Si bien que certains dirigeants religieux américains m’ont écrit pour s’opposer à la visite de l’ambassadeur Novak, affirmant que ce dernier était un “théologien dissident” dont le soutien à une offensive militaire “préventive” contre l’Irak était en contraste avec les enseignements de l’Église sur la notion de guerre juste. Contrairement à la description qu’en avaient faite les media et à la réaction qui avait suivi, Michael Novak, arrivé à Rome en visite privée et non pas comme envoyé du gouvernement des États-Unis, a exposé ses positions sur les théories traditionnelles de la guerre juste et sur les menaces qui pèsent sur le monde aujourd’hui.
La présentation de Novak et ses entretiens avec les fonctionnaires du Saint-Siège ont offert à point nommé une illustration des circonstances dans lesquelles une intervention militaire peut se dire justifiée. Le 10 février, Novak a tenu une conférence au Centre des études américaines, sur le thème “Guerre asymétrique et guerre juste”, qui se référait directement aux nouvelles menaces auxquelles nos dirigeants doivent faire face, dans un monde où des terroristes internationaux qui travaillent sans aucune attache avec les États menacent des innocents avec des résultats catastrophiques12. Très éloquent, Novak a bien montré que les théories traditionnelles avaient besoin d’une mise à jour qui prenne en compte la vitesse et la puissance destructrice des moyens de destruction modernes ainsi que l’impossibilité pour les gouvernements d’attendre qu’une attaque de ce genre ait eu lieu pour y répondre. Tenant tête aux critiques de la “guerre préventive”, il a fait remarquer qu’il fallait considérer une action militaire contre l’Irak comme la «conclusion légitime de la guerre juste menée et rapidement vaincue en janvier 1991», dont Saddam avait impunément violé le cessez-le-feu.
Durant toute cette période, le Pape s’était prononcé à maintes reprises et avec empressement en faveur du dialogue et de l’emploi de moyens pacifiques pour faire disparaître les tensions, répétant que la guerre devait toujours être vue comme un ultime recours. J’ai été totalement d’accord avec ce message. Le Pape est un homme de paix – sans doute la voix la plus prestigieuse au monde – mais ce n’est pas un pacifiste. C’est ce qu’a souvent rappelé son secrétaire d’État, le cardinal Angelo Sodano, au cours des débats publics sur la position du Saint-Siège. En effet la position du Pape était totalement alignée sur les enseignements catholiques traditionnels au sujet de la guerre juste, qui affirment clairement l’existence de circonstances dans lesquelles «le mal doit être combattu pour défendre les innocents et pour favoriser les conditions minimales d’un ordre international»13. En effet durant cette période le Pape lui-même n’a jamais pris position ni condamné l’action militaire comme une action immorale. Son appel, conformément au rôle traditionnel du Saint-Siège dans les affaires internationales, se proposait de rappeler au monde les horreurs de la guerre et d’encourager les dirigeants mondiaux à surmonter le danger par le dialogue et la réconciliation afin de parvenir à une paix durable. Les États-Unis partageaient cet objectif et dans ce contexte ils ont continué à travailler par l’intermédiaire des Nations Unies afin d’obtenir le désarmement de l’Irak par des voies pacifiques.
Une “station du Chemin de Croix de la diplomatie”
Tandis que le débat sur une seconde résolution des Nations Unies s’enflammait à New York, le Vatican devenait une sorte de carrefour international pour les dirigeants des deux bords, qui essayaient de défendre leur cause devant le Pape, désireux de s’assurer son soutien moral pour renforcer leur position. Beaucoup de premiers ministres et de ministres des Affaires étrangères sont venus à Rome pour rencontrer le Souverain Pontife, au point que le New York Times a présenté le Vatican comme «une station du Chemin de Croix de la diplomatie». En deux semaines, le Pape a reçu le vice-premier ministre irakien Tareq Aziz, le ministre des Affaires étrangères allemand Joschka Fischer, le Secrétaire général des Nations Unies Kofi Annan, le premier ministre britannique Tony Blair et le premier ministre espagnol José Maria Aznar. Ses hôtes ont fait part à Jean Paul II de leurs positions respectives, mais quelles qu’aient pu être les thèses soutenues par ses visiteurs, le message du Pape est resté clair et cohérent14: primo, de part et d’autre, tous doivent travailler en faveur de la paix et de la réconciliation; secundo, de part et d’autre, tous ont la responsabilité de collaborer avec la communauté internationale et de se conformer à la justice, qui s’inspire de la loi internationale et des principes éthiques; enfin, la situation humanitaire du peuple irakien doit faire l’objet d’attentions et de considérations particulières.
La visite de Tareq Aziz a permis de faire connaître à l’entourage de Saddam la détermination de la communauté internationale, bien décidée à exiger le désarmement de l’Irak. Dans un entretien que j’ai eu avec Mgr Tauran avant l’arrivée d’Aziz, j’ai fort bien compris que le Saint-Siège entendait utiliser sa visite pour envoyer aux Irakiens un message très clair, leur rappelant combien il était important qu’ils respectent les résolutions des Nations Unies. Dans les entretiens suivants que Tareq Aziz a eus avec le Pape et avec ses représentants les plus éminents, le Saint-Siège lui a dit sans ambages que le temps était venu pour l’Irak de s’engager concrètement afin d’éviter la guerre. Hélas, le message du Pape est tombé dans l’oreille d’un sourd. Le tonitruant Tareq Aziz a menacé publiquement les pays européens dans la conférence de presse qui a suivi ces entretiens, affirmant que «si les nations chrétiennes d’Europe [prenaient] part à une guerre d’agression, ce geste sera[it] interprété comme une croisade contre le monde arabe et contre l’islam. Et empoisonnera[it] les relations entre le monde arabe et le monde chrétien»15.
Face à la perspective d’une guerre que le refus des pays clefs du Conseil de sécurité d’imposer les “conséquences sérieuses”, prévues par la résolution 1441 approuvée à l’unanimité, rendait toujours plus imminente, le Saint-Siège a jugé le moment venu de lancer une ultime initiative diplomatique. Depuis longtemps on parlait dans les media d’un envoyé du Vatican à Washington, et la décision du Pape de charger le cardinal Roger Etchegaray de se rendre en Irak pour rencontrer Saddam n’a fait que renforcer ce bruit. La mission d’Etchegaray, qui était considérée par le Vatican comme l’ultime possibilité d’éviter la guerre et qui devait faire comprendre à Saddam quelles seraient les conséquences de son refus de coopérer, n’a pratiquement rien donné. Fanfaron et fataliste, lors de l’entretien du 15 février Saddam s’est borné à affirmer de façon générale que l’ Irak était prêt à tout et décidé à se battre jusqu’au bout. En dépit de cette intransigeance, le Saint-Siège estimait qu’une pression internationale ininterrompue – guerre exclue – sur le régime et l’intensification des inspections pouvaient aboutir au désarmement de l’Irak.
Le Pape a alors désigné comme envoyé spécial le cardinal Pio Laghi le chargeant de soutenir directement cette thèse devant le président Bush. J’ai vivement encouragé cette démarche, considérant qu’elle offrirait au président la possibilité d’illustrer le caractère moral de l’intervention au cas où l’Irak ne remplirait pas ses obligations, et de souligner que nous partagions des objectifs communs pour la sécurité de la région. Le cardinal Laghi, qui avait été nonce à Washington et qui avait autrefois joué au tennis avec le père du président, est arrivé à Washington durant la première semaine de mars, porteur d’une missive du Pape. Je l’ai accompagné dans le bureau ovale où il a remis le message dans lequel Jean Paul II assurait le président de ses prières et l’invitait à «rechercher la voie d’une paix stable»16. Laghi a de nouveau exposé le point de vue du Saint-Siège, c’est-à-dire que la guerre devait constituer le dernier recours et que toute décision concernant l’intervention militaire devait être prise dans le cadre des Nations Unies. Le président a déployé toute son éloquence pour exposer sa vision du caractère légal et moral de l’intervention militaire, en faisant remarquer que l’ONU avait déjà fourni le cadre requis pour cette intervention avec la résolution 1441 et avec les résolutions précédentes, et qu’il était de son devoir de protéger le peuple américain contre les risques potentiels que présentait le régime de Saddam.
À la fin, les deux interlocuteurs sont restés sur leurs positions à propos de la nécessité de l’intervention militaire, mais tous deux se sont accordés pour déclarer qu’il fallait venir à bout de la menace terroriste. La mission du cardinal Laghi – qui faisait suite à la crise au sein des Nations Unies, déclenchée par la décision française de s’opposer à toute nouvelle résolution sur l’Irak – n’a pas modifié l’attitude de l’administration américaine. Il reste que le président a accepté d’avoir ce long entretien avec l’envoyé du Vatican, laissant entendre ainsi toute l’importance qu’il accorde à l’opinion du Pape et son désir – attesté par ses deux entretiens avec Jean Paul II – de tenir compte de la position du Saint-Siège dans les décisions de politique étrangère américaine. Une attitude qui allait faciliter les choses dans l’après-guerre, lorsque nous entamerions une étroite collaboration au sujet de l’aide humanitaire et des problèmes de la reconstruction et de la croissance de l’Irak.
C’est la guerre
Le 19 mars, après avoir attendu douze ans que Saddam Hussein remplisse les conditions imposées par les Nations Unies à la fin de la guerre du Golfe de 1991, le président a fait savoir que les forces des États-Unis se dirigeaient vers l’Irak afin de libérer la population et il a défendu sa décision par ces mots: «Nous ne pouvons défendre l’Amérique et nos amis en nous contentant d’espérer que tout ira pour le mieux. L’histoire jugera avec sévérité ceux qui ont évité d’affronter le danger tout en le voyant venir. Nous sommes entrés dans un monde nouveau où l’unique voie conduisant à la paix et la sécurité est celle de l’action»17. Le secrétaire d’État Colin Powell avait téléphoné à Mgr Tauran le 17 mars pour l’avertir que l’armée était prête à intervenir si Saddam ne répondait pas au dernier appel du président lui signifiant de quitter l’Irak. Il l’a rassuré ajoutant que les États-Unis étaient conscients de l’angoisse du Pape et que tout serait fait pour limiter les pertes humaines et éviter les souffrances. Mgr Tauran s’est montré sensible à l’appel de Colin Powell et a affirmé, comme il l’avait fait en public durant les journées précédentes, que c’était aux autorités civiles d’apprécier si tous les moyens dont disposait la diplomatie avaient bien été tentés, conformément à la doctrine de l’Église relative à la guerre juste.
Après tous les efforts qu’il avait personnellement déployés pour éviter la guerre, le Pape a accueilli la nouvelle de l’intervention armée «avec une profonde douleur», suivant le mot de son porte-parole qui ajoutait, dans sa déclaration: «D’une part nous regrettons que le gouvernement irakien n’ait pas accepté les résolutions des Nations Unies et l’appel personnel du Pape, puisque tous deux demandaient que le pays dépose les armes. D’autre part, nous déplorons que la voie des négociations, selon la loi internationale, en vue d’une solution pacifique du drame irakien, ait été interrompue»18. D’autres personnalités vaticanes ont fait savoir qu’elles redoutaient «un incendie qui risqu[ait] de se propager dans tout le Moyen Orient, semant la haine et l’inimitié à l’égard de la société occidentale qui fai[sait] figure d’envahisseur»19 et qu’elles s’attendaient à de lourdes pertes et à des manifestations d’hostilité ainsi qu’à une crise sérieuse dans l’avenir.
En définitive, alors que les États-Unis et le Saint-Siège avaient exprimé leurs divergences sur le fait de savoir si toutes les voies pacifiques avaient été empruntées avant que la décision ne fût prise d’entrer en guerre, sur le fond, le Saint-Siège reconnaissait que cette décision revenait à l’autorité civile légitime. Mgr Tauran a fort bien résumé le rôle du Saint-Siège lorsqu’il a expliqué à la revue italienne Famiglia Cristiana que «le Saint-Siège est une puissance morale, si l’on peut dire, et doit être la voix de la conscience». «Nous avons rappelé», a-t-il ajouté, «le bien suprême de la paix, la défense de la vie, la défense des droits de l’homme et surtout la nécessité de s’en référer toujours au droit. Les gens ont réfléchi. Il arrive un moment où la décision revient aux responsables de la société. Á eux de décider si le temps de la diplomatie est épuisé et si l’heure est venue de recourir à la force. Ce sont eux qui sont responsables et il en va de leur conscience. Nous avons essayé d’éclairer la conscience des personnes responsables»20.
Le 9 avril, Bagdad se rendait et les statues de Saddam s’écroulaient l’une après l’autre alors qu’à la demande de la Maison Blanche, le sous-secrétaire d’État John Bolton arrivait à Rome, chargé de commencer à discuter de la possibilité d’une coopération avec le Saint-Siège une fois la guerre terminée. Le Saint-Siège a fait part de son soulagement du fait que les pertes humaines avaient été limitées et dans sa déclaration du 10 avril, la chute du régime de Saddam était définie comme «une occasion significative pour l’avenir de la population». À la suite de l’entretien avec le sous-secrétaire Bolton, le Vatican a souligné qu’il était déterminé à travailler avec nous pour répondre aux besoins de la population irakienne au lendemain de la guerre, rappelant que «l’Église catholique est prête à assurer l’assistance requise par l’intermédiaire de ses institutions sociales et caritatives»21.
Kissinger et l’encyclique Pacem in terris
Une fois achevée la première vague des opérations militaires, alors que notre attention se concentrait sur la reconstruction d’un Irak pacifique, démocratique et tolérant, j’ai réfléchi à mon rôle de représentant du peuple américain auprès du Saint-Siège au cours de cette période historique. Ma responsabilité, ainsi que celle de mes collègues du corps diplomatique, consiste à défendre les intérêts nationaux de l’Amérique en assurant un soutien international aux opérations qui nous paraissent en mesure d’instaurer un climat mondial stable pour les Américains et pour les autres peuples. Comme Henry Kissinger l’a montré, nous avons effectivement besoin, pour ce faire, de créer un consensus moral international, en faisant clairement comprendre que pour défendre au mieux les intérêts de l’Amérique et des autres pays nous devons travailler pour les valeurs communes de liberté, de dignité humaine et de paix. En ma qualité d’ambassadeur, je me suis efforcé d’obtenir un consensus moral sur l’Irak. Tout en se disant opposé au recours à la force, le Saint-Siège partageait nos objectifs au sujet de la sécurité régionale et internationale et de la nécessité de mettre fin à l’oppression du peuple irakien. En définitive, les deux parties savaient sans le moindre doute que l’Irak de Saddam n’offrait aucune des conditions requises pour une paix véritable.
De façon significative, au début de cette année tumultueuse, dans son message pour la Journée mondiale de la paix le Pape avait rappelé le projet de paix qu’avait esquissé pour la première fois Jean XXIII dans l’encyclique Pacem in terris. Le Pape a désigné les quatre piliers fondamentaux de la paix: vérité, justice, amour et liberté. Or l’Irak n’offrait aucune de ces conditions. En guise d’amour envers son prochain, Saddam utilisait des armes chimiques contre les populations voisines et contre ses propres concitoyens. En guise de justice, nous assistions à l’élimination des Kurdes, avec des familles entières alignées le long des fosses communes et fusillées. En guise de vérité, nous assistions à une mystification envers la communauté internationale. En guise de liberté, nous ne voyions qu’oppression et crainte. La haine, l’injustice, la duperie et la peur: rien ici qui rappellât les conditions fondamentales nécessaires à la paix.
La gestion de l’après-guerre. Colin Powell au Vatican
Devant l’absence totale des conditions requises pour instaurer la paix, la communauté internationale devait se demander comment poser les bases d’un avenir pacifique. C’est l’objectif qui s’est imposé au président Bush et au reste du monde. Au danger et à l’injustice incarnés par le régime de Hussein, les États-Unis, porteurs au premier chef de paix et de sécurité, devaient élaborer une riposte qui permettrait d’assurer la paix authentique que nous désirons tous. Le président Bush a prêté une oreille attentive aux conseils moraux des autorités religieuses lorsqu’il a dû suivre la voie de la prudence pour mettre au point sa réponse aux nouvelles menaces que représente à notre époque un terrorisme insensé. Le président est lui-même un homme profondément croyant. Lors du National Prayer Breakfast, en février 2003, il a expliqué comment il avait décidé d’intervenir: «Nous sommes certains de la cause de l’Amérique dans le monde», a-t-il dit. «Notre nation se consacre à la valeur égale et indéniable de tout individu. Les idéaux de liberté et de dignité humaine ne sont pas en notre possession… mais nous les soutenons et nous les défendrons»22.
Durant cette période le Saint-Siège a constamment admis que manquaient en Irak les piliers de la paix et que Saddam Hussein représentait une menace pour son peuple et pour la région. S’entretenant avec le président, le cardinal Laghi avait effectivement cité les quatre piliers de la paix. Contrairement au sentiment de “gel dans les relations” suggéré par les media, nos entretiens avaient pour point de départ notre admission commune des erreurs de l’Irak de même que notre intérêt commun pour un Irak pacifique, désarmé et tolérant, et ils ont toujours été amicaux et axés sur les objectifs moraux que nous partagions. Mgr Tauran, à un journaliste qui l’interviewait sur les entretiens avec les États-Unis au moment ou le débat international s’enflammait, l’a expliqué en ces termes: «Nous poursuivons nos entretiens, mais dans le calme et la sérénité. Je dirais que les États-Unis continuent à défendre leur position»23. De plus, contrairement aux sentiments d’anti-américanisme qui se sont manifestés dans ce contexte, j’ai toujours constaté que le Saint-Siège se montrait ouvert à nos opinions et reconnaissant des efforts que nous faisions pour défendre nos valeurs communes. Comme le dit Mgr Tauran à Famiglia Cristiana, l’idée d’un sentiment anti-américain à l’intérieur du Saint-Siège «ne correspond pas à la vérité». Et il ajoute: «Le peuple américain est un grand peuple. La communauté catholique y est très engagée dans la vie sociale, culturelle et dans les actions caritatives. Des valeurs auxquelles le Pape et le Saint-Siège attachent un grand prix ».
Prouvant la profondeur de nos relations et l’ampleur de nos efforts communs pour apporter l’espoir dans des régions du monde qui ne connaissent que détresse, Colin Powell s’est rendu à Rome en juin 2003 pour assister à une audience du Pape et pour rencontrer les prélats les plus éminents, le cardinal Sodano et Mgr Tauran. Il s’est entretenu des conditions de collaboration entre les États-Unis et le Saint-Siège. Objectifs communs: aider la population irakienne, instaurer la liberté de culte en Irak et ailleurs, poursuivre le processus de paix au Moyen Orient, soutenir l’entente et le dialogue interreligieux, combattre la dénutrition et la faim à l’aide d’une alimentation biotechnologique, enfin venir à bout de l’épidémie de sida en Afrique. Cette visite a publiquement confirmé la vigueur de cette relation que nous avions ressentie personnellement; une relation bilatérale étroite, vibrante et profitable pour les deux parties, attachée à la promotion de la dignité humaine dans le monde entier.
La question morale des aliments biotechnologiques
En réalité, durant toute la période où nous nous sommes consacrés à l’Irak, j’ai continué à avoir avec le Saint-Siège des entretiens divers et fructueux sur une question morale, un sujet vital qui m’est cher – celui de l’aide aux personnes qui souffrent de la faim. Dès que j’ai compris que les aliments biotechnologiques pouvaient nous aider dans notre lutte contre la malnutrition et la faim, j’ai décidé de travailler avec le Saint-Siège pour faire entendre son vigoureux message moral sur ce point, comme cela s’est fait récemment au sujet de la traite des êtres humains, lors de la conférence de mai 2002, organisée par mon ambassade avec l’appui du Vatican.
La gravité de la question des aliments biotechnologiques est apparue durant l’automne 2002, lorsque le gouvernement de la Zambie a refusé l’aide alimentaire américaine offerte par l’intermédiaire du World Food Program parce qu’il s’agissait d’aliments qui pouvaient contenir une faible proportion d’éléments biotechnologiques. Un prêtre jésuite qui travaillait dans ce pays avait contribué à pousser le gouvernement dans cette voie et avait peu à peu convaincu les évêques, contribuant à jeter le trouble dans un pays où des millions de Zambiens sont menacés. Le sommet mondial sur l’alimentation qui s’est tenu à Rome en juin 2002 a montré que dans le monde 800 millions de personnes souffrent de dénutrition et que la famine tue un enfant toutes les cinq secondes. Lorsqu’elle est indispensable à la vie, la nourriture devient à n’en pas douter une question morale. C’est pourquoi, tout en reconnaissant la souveraineté de chaque État qui a le droit d’accepter ou de refuser les aides en biens de première nécessité, les États-Unis soutiennent que chaque État a aussi le devoir de garantir à ses sujets la possibilité de manger à sa faim. Bref, nous considérons que les aliments permettent de vivre, que la vie est précieuse, et qu’il s’agit donc d’une question morale, notamment pour qui, comme c’est le cas du Vatican, invoque la “culture de la vie”.
L’Académie pontificale des Sciences ayant donné un avis favorable au sujet des aliments biotechnologiques, j’ai encouragé les représentants de chaque pays à faire partager ces conclusions aussi largement que possible aux évêques et aux nonces pour que prenne fin la désinformation qui avait paralysé les efforts du World Food Program en Zambie. Colin Powell ayant de nouveau posé cette question dans un appel à Mgr Tauran, le Saint-Siège a accepté d’assurer une diffusion plus vaste et plus complète de ces informations auprès des autorités religieuses dans les pays intéressés.
Compte tenu des avantages que la biotechnologie est en mesure d’offrir aux pays en voie de développement, nous estimons qu’en ce qui concerne les conditions de sécurité offertes par la consommation de ces aliments et les possibilités qu’ils offrent dans le combat contre la faim et la dénutrition, l’autorité morale du Saint-Siège peut contribuer à mettre fin aux légendes qui circulent en la matière dans tous ces pays.
Par ailleurs, le Saint-Siège est en mesure d’empêcher que des représentants éminents de l’Église ou des groupes qui lui sont proches propagent des informations erronées qui mettent en danger la vie des personnes. Trop nombreux sont ceux qui souffrent de la faim dans le monde, dont le destin ne devrait pas être l’otage de la petitesse d’autres hommes, bien nourris eux, dans des pays plus riches. En organisant, en novembre 2003 une conférence internationale au titre significatif: “Organisme génétiquement modifiés, menace ou espérance ?”, le Saint-Siège avouait son désir d’être mieux informé sur cette inéluctable question morale, mais il laissait aussi entendre qu’il avait l’intention d’étudier les potentialités de cette alimentation comme remède à la faim et à la dénutrition qui frappent les plus déshérités dans le monde.
Ce n’est ici qu’un exemple de la façon dont États-Unis et Saint-Siège poursuivent leur étroite collaboration en vue d’améliorer le niveau de vie des hommes. Pour protéger le caractère sacré de la vie, pour défendre la dignité humaine, soutenir la cause de la liberté, y compris la liberté religieuse, pour attirer l’attention sur la traite des êtres humains et nourrir ceux qui ont faim partout dans le monde, les États-Unis et le Saint-Siège ont noué de solides relations qui nous assurent que ces objectifs communs occuperont la première place parmi tout ce qui reste à faire en faveur de la dignité humaine dans le monde.
Les États-Unis et le Saint-Siège continueront à partager le devant de la scène internationale dans les années à venir, de même que leurs voix continueront à s’imposer dans l’agenda international. Sans doute aurons-nous parfois des positions différentes sur la meilleure façon d’atteindre certains de nos objectifs communs, néanmoins la prééminence de la dignité humaine illuminera constamment la longue route qui s’ouvre devant nous. Alors que nous célébrons le vingtième anniversaire de nos relations diplomatiques officielles, j’ai confiance en notre dialogue et en notre sagesse qui, à mon sens, continueront à améliorer la dignité du genre humain et à alimenter notre aspiration commune d’offrir à chaque être humain, quelles que soient sa race, sa couleur ou sa conviction religieuse, la possibilité de vivre pacifiquement dans une société libre et de faire fructifier les dons que Dieu lui a offerts.
Célébration de vingt années de relations diplomatiques complètes
En célébrant ce vingtième anniversaire, il nous faut réfléchir à fond sur les paroles du Pape et du président Bush au sujet du chemin parcouru et de celui qui nous attend. S’adressant au président durant la visite de ce dernier au Vatican, en juillet 2001, le Pape a eu ces mots: «J’espère qu’au cours de votre mandat votre pays continuera à utiliser son héritage et ses ressources pour aider à édifier un monde dans lequel chaque membre de la famille humaine puisse croître et vivre d’une manière conforme à sa dignité innée. Avec ces sentiments j’invoque cordialement sur vous et sur le peuple américain bien-aimé, les bénédictions divines de sagesse, de force et de paix»24.
Le président Bush devait à son tour faire part de son respect et de son estime pour le pape Jean Paul II à l’occasion de sa visite en Pologne en mai 2003. Prenant la parole à Cracovie, berceau spirituel du Pape, le président Bush a dit: «Durant la seconde guerre mondiale… un jeune séminariste du nom de Karol Wojtyla vit flotter sur les remparts du château de Wawel le drapeau portant la croix gammée. Cet homme a partagé les souffrances de son peuple et a été condamné aux travaux forcés. L’expérience et lý foi de ce prêtre sont à la source de son idéal: tout être humain doit être traité avec dignité car chaque personne est connue et aimée de Dieu. Plus tard, l’idéal de cet homme et son courage allaient faire trembler les tyrans et apporter la liberté à ãon pays bien-aimé et la libération à la moitié du continent. En ce moment précis, le pape Jean Paul II parle en faveur de la dignité de toute vie humaine et reflète les plus hautes aspirations de la culture que nous partageons »25.
Après vingt ans de partenariat diplomatique officiel, les relations entre ces deux grandes superpuissances – l’une temporelle, l’autre morale – sont arrivées à maturité et, sur la base de valeurs communes, elles contribueront à apporter paix et dignité aux peuples du monde. En ma qualité d’ambassadeur du président auprès du Saint-Siège et d’interlocuteur du Pape, c’est pour moi un grand privilège d’avoir l’occasion de prendre part à ce moment historique.
Notes
1 “Stratégie de la sécurité nationale des États-Unis d’Amérique”, septembre 2002
2 “Grandes lignes des conditions éthiques pour l’intervention militaire américaine”, www.zenit.org. 15 octobre 2001.
3 Dans son message pour la Journée mondiale de la paix du 1er janvier 2002, puis de nouveau le 10 janvier 2002 lors de l’audience accordée au corps diplomatique accrédité près du Saint-Siège, le Pape a déclaré: «C’est une profanation de la religion que de se proclamer terroriste au nom de Dieu, d’user de violence sur les hommes au nom de Dieu. La violence terroriste est contraire à la foi en Dieu créateur de l’homme, en Dieu qui prend soin de l’homme et qui l’aime».
4 Audience générale du 11 septembre 2002.
5 Dès le mois de mars 2002, le président déclarait, lors d’une conférence de presse: «J’exprime à tous les dirigeants du monde qui me rendent visite nos préoccupations au sujet d’une nation qui ne respecte pas les accords qu’elle avait souscrits dans le passé; une nation qui a naguère anéanti sa propre population par le gaz; une nation qui possède des armes de destruction massive et montre ouvertement qu’elle n’a pas peur de s’en servir. Je ne permettrai pas à une nation comme l’Irak de menacer notre avenir en développant ses armes de destruction massive».
6 Sa Sainteté le pape Jean Paul II a fait part de cette préoccupation dans son discours du 13 janvier 2003 au corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège. Il y affirme que «le dialogue œcuménique entre chrétiens et les contacts respectueux avec les autres religions, en particulier avec l’islam, sont le meilleur antidote aux dérives sectaires, au fanatisme ou au terrorisme religieux».
7 La plus grande mosquée d’Europe a été inaugurée en 1995 à Rome, dans le diocèse du Pape; cependant il n’y a pas d’églises à Riyad.
8 “Scende in campo prima l’Onu” [“C’est l’Onu qui s’engage en premier”], Avvenire, 10 septembre 2002.
9 Cf. Conseil de Sécurité des Nations Unies, 8 novembre 2002, www.usinfo, state.gov/topical/pol/terror/02110803.html. Cette résolution établit que l’Irak persiste à violer sur le plan matériel les résolutions du Conseil concernant l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990 et demande que, dans un délai de trente jours, Bagdad fournisse à la Cocovinu (Commission de contrôle, de vérification et d’inspection des Nations Unies) et à la AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) une déclaration complète et précise sur tous les aspects de ses programmes d’armes chimiques, biologiques et nucléaires, ainsi que sur tous ses systèmes de missiles balistiques, de même que des informations sur d’autres programmes chimiques, biologiques et nucléaires soi-disant destinés à des objectifs civils, faute de quoi l’Irak s’exposerait à de sérieuses conséquences.
10 Cf. “Lettre de Sa Sainteté Jean Paul II au président Bush”, 21 octobre 2002.
11 “Discours du pape Jean Paul II au corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège”, 13 janvier 2003.
12 Cf. Michael Novak, “Guerre asymétrique et guerre juste”, conférence tenue le 10 février 2003 au Centre d’études américaines, Rome.
13 George Weigel, “Clarté morale en temps de guerre”, conférence William E. Simon, 24 octobre 2002, Washington D.C.
14 Cf. “Déclaration au premier ministre José María Aznar”, 27 février 2003.
15 John Allen, “The Word from Rome”, National Catholic Reporter, 21 février 2003.
16 “L’envoyé du Pape rencontre Bush, et confirme que le Vatican s’oppose à la guerre en Irak”, Catholic News Service, 6 mars 2003.
17 “Stratégie de la sécurité nationale des États-Unis d’Amérique”, septembre 2002.
18 “Accablé à cause de la guerre, Jean Paul II prie pour le peuple irakien”, www.zenit.org, 20 mars 2003.
19 Catholic News Service, 19 mars 2003.
20 “La morte del diritto, tragedia dell’umanità” [“La mort du droit, tragédie de l’humanité”], interview de l’archevêque Jean-Louis Tauran, Famiglia Cristiana, mars 2003.
21 Catholic News Service, 10 avril 2003.
22 Déclaration du président Bush au National Prayer Breakfast annuel, 6 février 2003, www.whitehouse.gov/news/releases/2003/02/20030206-l.html.
23 John Allen, “The Word from Rome”, National Catholic Reporter, 31 janvier 2003.
24 Audience accordée au président des États-Unis M. George W. Bush, 23 juillet 2001, Castel Gandolfo.
25 “Observations du président Bush au peuple de la Pologne”, 31 mai 2003, www.usinfo.pl/bushvisit2003/wawel.htm.