IRAK. En dépit de tout, le nombre de journaux et de télévisions ne cesse d’augmenter. Analyse de ce phénomène
Des voix s’élèvent du chaos. Entre réalité et propagande
Au début, l’explosion médiatique a été encouragée par les responsables de l’opération “Iraqi freedom” qui l’ont montée en épingle comme signe d’une démocratie naissante dans l’Irak d’après Saddam. Puis le vent a tourné et gazettes et journaux, ceux qui répandaient de fausses nouvelles comme ceux qui se montraient critiques envers la coalition ou incitaient à la révolte, se sont vu imposer de lourdes restrictions
par Gianni Valente

Des habitants de Bagdad près d’unpoint de vente des nouveaux journaux irakiens
L’assaut des cent journaux
«Avec la liberté sont arrivés en Irak les sondages d’opinion. Ainsi que les journaux pour les publier». C’était le 3 juin 2003, moins de deux mois plus tôt, devant l’Hôtel Palestine, la statue de Saddam avait roulé dans la poussière et dans Weekly Standard, l’un des house organs [journaux internes] des néo-conservateurs américains, la managing editor Claudia Winkler s’empressait de saluer en termes grandiloquents l’aube de l’Irak démocratique et pluraliste qui ressortait d’un sondage. Selon ce dernier, en effet, 77 % des Irakiens jugeaient positivement la guerre que la “coalition des hommes de bonne volonté” venait de mener à bien. Ces chiffres étaient publiés dans les colonnes d’Al-Mutamar, le quotidien financé par l’Iraqi National Congress d’Ahmed Chalabi, l’homme d’affaires irakien protégé par le vice-président américain Richard Cheney et par le ministre de la Défense Donald Rumsfeld et, à l’époque, sponsorisé par le Pentagone en tant que leader du nouvel Irak post-Saddam. Dans le même article, Francis Brooke, conseiller politique américain de Chalabi, de retour d’une tournée en Irak, livrait ses impressions en ces termes: «Bagdad est comme Manhattan. La ville se comporte déjà comme une capitale intellectuelle, médiatique et économique».
Au cours de l’été dernier, la floraison de journaux et de bulletins d’information était devenue le thème favori du front politico-médiatique qui avait appuyé l’opération “Iraqi freedom” des mois précédents. Vu de loin, pour des Occidentaux, le boom médiatique était ostensiblement affiché comme un signal annonçant que le germe de la démocratie était déjà à l’œuvre dans l’Irak post-Saddam. «Je rentre de Bagdad, là-bas on trouve cent journaux de la presse libre irakienne, c’est un Irak libre où les gens sont libres de s’exprimer», affirmait le ministre de la Défense Donald Rumsfeld qui, en septembre dernier, essayait de faire taire le maigre groupe de contestataires qui lançaient des slogans contre lui au cours d’un repas officiel au Club national de la presse. L’histoire des cent journaux et plus qui ont fleuri après la fin de la guerre revenait comme un refrain, repris et propagé dans le monde entier par les colporteurs locaux de la pensée néo-conservatrice américaine. Quant à la britannique BBC, en octobre, elle estimait encore à deux cent-dix le nombre de quotidiens et d’hebdomadaires surgis après trente années d’une information asservie en bloc à la propagande du régime.
Ce phénomène existe effectivement. Mais avec le temps, on a peu à peu cessé d’y voir systématiquement la version irakienne du stéréotype de la free press, la presse occidentale libre, expression de la société civile.
Dans le flot médiatique qui a inondé la terre du Tigre et de l’Euphrate, se mêlent de nombreux ruisseaux venant de sources différentes. Il s’agit en grande partie des organes de propagande qui ont été immédiatement mis sur pied par une myriade de partis, de groupes de pression ou de groupes à base ethnico-religieuse, dans lesquels s’est pulvérisée la vie politique irakienne, une fois disparue la chape de plomb du régime baasiste. Tariq-al-Shaab, par exemple, l’organe du parti communiste irakien, est revenu en pleine lumière après des décennies de clandestinité. Al-Addala (la Justice) exprime les positions du Concile Suprême de la révolution islamique. Bagdad est l’organe de l’Alliance nationale de Iyad Allawi, membre du Conseil du gouvernement provisoire. Des titres qui jouissent d’une large diffusion, auxquels s’ajoute une masse de bulletins précaires dont tous les groupes militants ont tenu à se pourvoir pour faire entendre leur voix dans le chaos de l’après-guerre. Une armée de feuilles de propagande, souvent enfermées dans l’horizon sectaire des divisions ethnico-religieuses, mal accoutumées au respect des règles essentielles du métier, affichant souvent des bobards ahurissants, des alarmes sans fondements, des accusations gratuites et des attaques délirantes contre leurs adversaires. Comme, en juillet dernier, la blague qui a fait la une de certains journaux, annonçant que les occupants paieraient cinquante dollars par jour aux anciens soldats de l’armée irakienne démantelée (une blague qui a donné lieu à des tumultes et fait plusieurs victimes), ou, dans les journaux des groupes religieux, les annonces récurrentes de viols attribués aux soldats de la coalition au détriment de jeunes Irakiennes. Sans parler du vent de panique qui a soufflé dans tout le pays à l’annonce de la présence de foyers de Sras actifs en Irak.
De faux scoops et des mensonges diffusés par la presse, confectionnés par des journalistes de fortune, après l’épuration des trois mille professionnels de l’information payés par le régime de Saddam.

Un soldat américain distribue un journal en langue arabe dans la ville de Al-Qurna
Ce qui a contribué à remettre en cause l’image stéréotypée de la “presse irakienne libre”, moins que les bobards de dilettantes, c’est l’irritation grandissante que celle-ci manifestait à l’endroit des forces d’occupation, une irritation partagée par un nombre de plus en plus grand de ces journaux “spontanés”. «Les États-Unis veulent contrôler les ressources de l’Irak et remplacer le despotisme intérieur par l’occupation, le colonialisme et la soumission. Ce que ne peuvent accepter les libres enfants de l’Irak», écrivait dès le 12 juillet Al-Da’wa, l’organe du Parti missionnaire islamique. Une semaine plus tôt, moins de trois mois après la chute du régime baasiste, le journal Al-Irak Al-Iadid, proche de l’ayatollah chiite modéré Ali Husseini Al-Sistani, avait énuméré dans un éditorial les «aspects négatifs de la liberté»: «Les enthousiastes ont cru que les Américains allaient lancer des projets de reconstruction de l’Irak après la fin de la guerre… Ils ont du mal maintenant à admettre que tous ces projets n’étaient assurés que pour les compagnies américaines et avaient pour but d’enrichir l’économie américaine, et non l’économie irakienne… La population découvre que les rations alimentaires garanties sous l’administration civile sont les mêmes que celles que distribuait le régime précédent…». Ce ressentiment croissant se traduit souvent en manifestations de haine contre les Américains, lesquelles n’ont pas tardé à provoquer des réactions de la part de ces derniers.
Dès le mois de juin 2003, avec son ordonnance n° 14, l’Autorité provisoire de la coalition dirigée par Paul Bremer avait interdit aux media de transmettre et de publier tout document incitant à la violence contre les individus ou les groupes, ou exhortant à des troubles civils ou à des agressions «contre les forces de la coalition». Cette mesure a été appliquée pour la première fois après trois mois d’occupation à peine, lorsque les autorités de la coalition ont imposé la fermeture d’Al-Mustaquila, un journal bihebdomadaire qui, le 13 juillet, avait incité la population à éliminer «tous ceux qui coopèrent avec les États-Unis», menaçant de publier une liste de collaborateurs dans le collimateur. Les rédacteurs arrêtés avaient encore en poche les cartes du parti baasiste. «Un signe que le journal n’était absolument pas indépendant», a dit à cette occasion le porte-parole de l’Autorité provisoire, Charles Heatly. Mais au fil des mois, les mesures de censure contre la wild press, la “presse sauvage”, ont frappé plus haut. Pendant deux mois, Al Arabiya, la puissante chaîne panarabe dont le siège est à Dubai, a dû fermer ses bureaux irakiens sous l’accusation de fomenter, avec sa concurrente Al Jazeera, des sentiments anti USA auprès du monde arabe avec ses reportages “partisans”. Par ailleurs, c’est la fermeture pendant soixante jours du journal proche de Moqtada Al Sadr, le chef religieux chiite, Al-Houza, accusé de mensonge et d’incitation à la violence, qui a déchaîné le soulèvement de ses miliciens à Najaf dès les premiers jours d’avril. Le 12 avril, la coalition a annoncé la création de la Commission pour les media et les communications en Irak (ICMC). Auparavant Bremer lui-même avait parlé de la création imminente d’un Département de l’information et des communications, chargé de remplacer le Ministère de l’information de l’époque Saddam. Le nouvel organisme, guidé et dirigé par le kurde Siyamend Zaid Othman (qui a travaillé pendant six ans pour Amnesty International) aurait pour fonction de n’accorder des licences qu’«aux media qui travaillent dans le respect du code d’éthique professionnelle».
La régie du Pentagone
De plus, en ce qui concerne le secteur des media, la coalition ne s’est pas contentée de censurer cette “spontanéité sauvage” qui avait été applaudie dans les premiers temps. Dès juillet 2003, une étude commandée par le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld au Center for Strategic and International Studies, sommait le gouvernement provisoire de la coalition d’adopter des stratégies de communication plus efficaces pour exposer son point de vue dans le chœur grandissant des voix hostiles. Or, jusqu’ici, la grande tradition américaine de recours aux media dans les situations d’urgence et dans les conflits, celle qui a donné naissance à des témoignages inoubliables comme la Voice of America ou Radio Free Europe, n’a pas été rentable en Irak.
Dans le cas de l’Irak, les anomalies de la stratégie médiatique des États-Unis commencent dans la cabine de régie, tout entière aux mains du Pentagone, sans que le Département d’État ni d’autres organismes gouvernementaux aient leur mot à dire. C’est le ministère de la Défense qui, dans les semaines suivant la chute de Saddam, finance l’Iraqi Media Network, la compagnie qui chapeaute la chaîne de télévision Al Irakiya citée plus haut ainsi que quelques radios et journaux, et lui confie les “opérations médiatiques” dans le pays occupé. Cependant la gestion du network est confiée, avec un contrat expirant à la fin de 2004, à une société conseil du Pentagone, la Scientific Applications International Corporation (SAIC), spécialisée davantage dans le contrôle et l’orientation des flux d’information que dans la production d’informations journalistiques. En conséquence, les interviews des Irakiens en direct dans la rue, trop souvent critiques envers la présence américaine, sont immédiatement coupées dès la programmation de départ de Al Irakiya. Les discours de Saddam autrefois infligés par les chaînes du régime sont remplacés par les déclarations et les interviews de l’administrateur Bremer, traduites de l’anglais. À la place des séries soap opera de facture égyptienne, les Irakiens regardent maintenant les sit-comedy américaines doublées en arabe. Le résultat est que, bien que couvrant avec ses transmissions 85% du pays, Al-Irakiya est battue par les chaînes satellitaires arabes que l’administration provisoire a du mal à digérer (la vente des antennes paraboliques est l’un des premiers business dans l’Irak d’après-guerre). «L’Iraqi Media Network est maintenant un porte-parole secondaire de la propagande de l’Administration provisoire, avec des nouvelles manipulées et des programmes étrangers médiocres», a déclaré Don North, qui avait pourtant été l’un des principaux conseillers du network voulu par le Pentagone. Un grave échec médiatique qui vaut à la SAIC la perte du contrat qui lui avait été confié en janvier 2004 et qui a été renouvelé pour 92 millions de dollars en faveur de la Harris Corporation, une société de communications basée en Floride.

Des ouvriers travaillant dans une imprimerie de Bagdad
Étrangère à toutes les schématisations idéologiques arrogantes, en dépit de toutes les censures, en dépit aussi de la propagande, la quotidienneté confuse de l’après-guerre défile chaque jour dans les pages des journaux irakiens aussi souvent cités qu’ils sont rarement lus. Dans la revue de presse quotidienne Iraqi Press Monitor, accessible sur le site Internet de l’Institute for War and Peace Reporting, les nouvelles sur les attentats et les batailles se mêlent aux petites guerres mesquines que se livrent les membres du Conseil du gouvernement, dans l’attente de savoir qui sera nommé à la présidence pour les deux prochains mois. Il suffit de parcourir les synthèses des articles d’une journée quelconque pour comprendre que la situation est dans une impasse, les reproches adressés aux forces d’occupation pour les erreurs du passé s’estompent pour ne plus déplorer que l’incertitude concernant les rythmes et les modalités de la transmission promise. «La souveraineté qui sera accordée à l’Irak après le 30 juin sera incomplète et incertaine. Ce sera un simple changement de nom […]. Le choix du siège de l’ambassade américaine, située dans le quartier général présidentiel du gouvernement précédent, montre bien qui contrôle la souveraineté» dit sentencieusement le quotidien indépendant Addustour du 18 avril. Lui fait écho, le même jour, l’organe du Parti communiste iraquien, Tarik-al-Shaab: «La contradiction réside dans le fait que les Américains ont créé une situation qui a conduit au chaos et qui leur donne la possibilité de rester dans le pays pour protéger les Irakiens contre les terroristes […]. La politique des occupants offre aux ennemis de la liberté une grande occasion de se réorganiser…», écrit ce journal. Pendant ce temps, Al-Sabah, le quotidien proche de l’Autorité provisoire de la coalition, décrit le modèle qui a été choisi pour le nouveau drapeau de l’Irak: «Deux bandes bleues, symbole des deux fleuves, le Tigre et l’Euphrate, le croissant de lune qui renvoie à l’Irak en tant qu’État islamique, et une bande jaune pour symboliser le Kurdistan…». Un modèle immédiatement mis en question par Asharq al Awsat, quotidien saoudien qui paraît à Londres: «On dirait le drapeau israélien, qui a deux bandes bleues représentant l’Euphrate et le Nil, un fond blanc et un symbole religieux»…