SAINTS. Annibale Maria Di Francia et Luigi Orione
«Tu es le Bon Samaritain...»
«…Tout le monde le sait; je le sais mieux que tout autre». C’est ce qu’écrivit Ernesto Buonaiuti à don Orione. Don Roberto Simionato, général de la Congrégation de la Petite Œuvre de la divine Providence parle de la magnanimité et de l’ardeur du fondateur
par Giovanni Cubeddu

Don Orione sur les marches de l’Institut San Filippo sur une photo de 1938
«Je crois dans la grâce qui vient d’une canonisation. Nous l’attendions depuis des années, depuis 1980, depuis la date de la béatification de don Orione. Qu’il fût saint, nous le savions déjà dans notre cœur, car nous avions connaissance de sa vie et des miracles qui ont eu lieu et qui ont eu des témoins. C’est une grande et belle responsabilité devant Dieu d’être les fils de don Orione, de saint Luigi Orione. On le regardera et on nous regardera et cela nous obligera à être humbles, à demander encore davantage leur aide à Dieu et à don Orione».
Qu’est-ce que vous aimez le plus chez don Orione?
ROBERTO SIMIONATO: Sa personne et sa passion. Quand j’étais plus jeune et que je lisais ses écrits, sa façon de demander toujours quelque chose de plus à lui-même et aux membres de sa Congrégation, de vouloir faire pour Jésus et pour l’Église quelque chose de plus que tous les autres me semblait un peu excessive. Aujourd’hui, son ardeur est ce qui s’est le plus gravé dans mes yeux et dans mon cœur. Il s’est entièrement dépensé pour Jésus, don Orione, et il a été, il est, quelqu’un d’attentif aux faits, car pour lui, «les mots, le peuple en a plein les poches».
Le Pape a dit que don Orione «a eu la trempe et le cœur de l’apôtre Paul…».
SIMIONATO: Et depuis lors, nous, les membres de sa Congrégation, nous nous sommes encore plus appropriés l’apôtre Paul.
Le Pape a encore dit que don Orione a été «tendre et sensible jusqu’aux larmes».
SIMIONATO: Luigi Orione était un homme austère, avec cette forme de virilité d’autrefois qui semblait réfractaire aux pleurs. Mais plusieurs personnes qui l’ont connu m’ont parlé de sa tendresse et de sa compassion. Il savait dire à ceux qui étaient dans l’adversité ou sans aucun soutien familial: «Je te servirai de père et de mère», en prenant leur visage entre ses mains.

Paul VI dans la cour du San Filippo à l’occasion de sa visite, en mars 1965
SIMIONATO: Il a été l’un des premiers à aller secourir les victimes du tremblement de terre de Messine et de Reggio Calabria et il est resté des années en Sicile, alors que sa Famille était encore très jeune et ne comptait que peu de membres… C’est ce qu’il a fait aussi après le tremblement de terre d’Avezzano.
Don Orione a voulu que ses religieux soient les “arditi” [fantassins italiens de la première guerre mondiale entraînés pour les missions dangereuses], les “garibaldiens” du pape et il a dit: «Je ne veux pas de personnes présomptueuses mais pas non plus de poules mouillées» et «la pusillanimité est contraire à l’esprit de notre Institut». En 1981, alors que nous récrivions les constitutions, l’un de nous a demandé s’il était correct de laisser cette citation qui pouvait laisser penser que, dans l’Église, les autres Instituts étaient composés de peureux… Mais nous avons finalement respecté notre saint fondateur, parce que, pour lui, le courage, la magnanimité viennent de Dieu, c’est Lui qui nous donne «un courage beaucoup plus grand que les forces que nous pensons avoir».
«Il a approché de hautes personnalités de la politique et de la culture, il a éclairé des hommes sans foi, converti des pécheurs…».
SIMIONATO: Les rapports de don Orione avec le modernisme – Ernesto Buonaiuti, Romolo Murri, Tommaso Gallarati Scotti, etc. – constituent un célèbre et beau chapitre de son apostolat. Buonaiuti lui a écrit: «Tu es le Bon Samaritain. Tout le monde le sait; je le sais mieux que tout autre». S’il s’agissait de faire du bien, il n’hésitait pas intervenir directement. Il a ainsi écrit à Mussolini, «en tant qu’italien et que “papalin”» pour lui demander de clore la Question romaine et d’en venir à la conciliation entre l’Église et l’État en Italie. Les papes et les dicastères ont eu recours a lui comme médiateur dans des affaires délicates – par exemple dans celle de Padre Pio de Pietrelcina dans les années difficiles – pour résoudre des situations controversées, pour rapprocher des prêtres que leurs idées éloignaient ou pour ramener des lapsi au respect de leur état sacerdotal.
Où se trouve aujourd’hui la Petite Œuvre de la divine Providence?
SIMIONATO: Dans trente-deux pays. Le premier départ, sur l’avis de Pie X, a été pour la “Patagonie romaine”, en dehors de Porte San Giovanni et dans les campagnes alentour. L’actuel quartier Appio est né autour de la paroisse d’Ognissanti et de l’Institut San Filippo. Il a envoyé des missionnaires et il a été lui-même missionnaire en Amérique latine de 1921 à 1922 et entre 1934 et 1937. Il y a encore en Argentine, au Brésil et en Uruguay de nombreuses communautés qui ont été fondées par don Orione lui-même. Il est allé au Chili en avion. En 1923, il a aussi introduit sa Congrégation en Pologne, où elle est aujourd’hui florissante. Elle compte un grand nombre de religieux et de sœurs (le secrétaire de la Conférence épiscopale polonaise, Bronislaw Dabrowski, qui a été évêque pendant vingt-cinq ans, est de la Congrégations d’Orione). Il a aussi diffusé la Congrégation en Orient, en Palestine, à Rhodes, en Albanie. Puis il s’est dirigé vers le monde anglo-saxon, en Angleterre et aux États-Unis. Après la mort du fondateur, l’élan missionnaire n’a jamais fait défaut. La Congrégation s’est dirigée vers d’autres pays d’Amérique latine comme le Venezuela, le Mexique, le Pérou, et puis vers quelques pays d’Afrique comme Madagascar. Après la chute du mur de Berlin, nous avons répondu à la demande d’aide des Églises d’Europe de l’Est: nous sommes en Roumanie, en Biélorussie, en Ukraine… Les derniers pays où nous avons débarqué sont les Philippines et l’Inde.

Don Orione guide une procession eucharistique au sanctuaire du Divino Amore
SIMIONATO: Don Orione aspirait à l’unité de l’Église pour que soit mis fin à «la confusion des tabernacles» – comme on disait à l’époque. Don Orione a clairement dit que l’on allait en Pologne – semper fidelis dans la foi chrétienne et dans l’attachement à la papauté – en regardant vers l’Orient pour entrer un jour en Russie, pour faire œuvre d’unité avec les Églises sœurs mais séparées.
Nous avons une marque de la passion de don Orione pour l’Orient dans le plaisir qu’il a eu à recevoir un groupe de réfugiés arméniens qui avaient échappé au massacre de leur peuple. Huit d’entre eux sont devenus clercs de la Congrégation. Il a respecté leur rite et leurs coutumes et il rêvait déjà de partir avec eux vers de nouvelles frontières de charité.
«Dans tout ce qui n’entame ni ne diminue l’esprit de Dieu, la foi, la doctrine, la morale, l’Église, les règles, nous nous servons des coutumes, des usages des divers peuples pour les gagner, comme dit l’apôtre Paul, pour pouvoir faire un plus grand bien», disait don Orione. Je crois qu’au temps d’Orione le mot d’inculturation n’existait pas, mais la notion était bien présente dans sa façon de vivre. Il demandait, par exemple, à ses prêtres et missionnaires en Pologne de vivre à la polonaise, de manger et de se vêtir à la polonaise et de ne jamais faire de comparaison. Et il leur disait aussi que, s’ils ne pouvaient pas dire du bien de quelqu’un, ils devaient se taire. C’était un homme d’une grande souplesse et d’une grande ouverture. La seule chose qui lui importait, c’était d’annoncer le Christ et «de faire un peu de bien aux âmes». Il n’a pas voulu un habit particulier pour les membres de sa Congrégation. «En Sicile, je portais la grande robe à la sicilienne», rappelle-t-il; «don Piccini s’habille en Angleterre comme les pasteurs protestants et il porte le col. Vous, ici, en Argentine, vous portez ce type de chapeau, un chapeau de cocher, et vous faites très bien». Et il donnait l’exemple de Matteo Ricci qui, pour s’être montré ouvert en Chine, s’est heurté à l’incompréhension de l’Église, même si, par la suite, la valeur de son témoignage a été reconnu.
Dans toutes les années que vous avez passées au sein de la famille de don Orione, quel est l’épisode qui vous a le plus fait penser à son fondateur?
SIMIONATO: Il y en a beaucoup. Je garde l’image d’un confrère qui, à 76 ans, est parti pour la mission, «où le besoin est plus grand», disait-il. Et il est encore là-bas. Comment ne pas penser au «nous devons mourir debout» de don Orione?
Quand j’étais jeune curé, il m’est arriver de congédier un peu rapidement une personne qui était arrivée, comme d’autres fois, pour mendier à la fin de la journée, pendant que je fermais les portes. Un confrère âgé m’a vu et m’a pris à part avec beaucoup de gentillesse en me disant: «Don Orione nous a appris que les pauvres ne doivent pas s’en aller de chez nous en colère».
En 1991, le cardinal Sin nous a confié une mission à Manille, dans une banlieue, la smoking mountain, l’énorme décharge de la ville où nous avions à nous occuper de soixante-dix ou quatre-vingt mille personnes, beaucoup plus qu’aujourd’hui. Deux de nos prêtres sont allés vivre là-bas, dans ces conditions, et ils n’ont pas refusé d’offrir tout à Dieu, au point qu’ils sont morts à quelques mois de distance. Puis, grâce à Dieu, la mission a progressé et nous avons même eu des vocations locales.
Et je voudrais conclure par là où j’ai commencé. Je crois dans la grâce de nouvelles vocations, une grâce que saint don Orione peut nous faire. Lorsqu’il y a des années il est devenu bienheureux, c’est ce qui s’est produit. Et il a encore ravivé notre vocation par le réconfort qui nous est venu de la foi de ceux qui nous regardaient, nous les prêtres de don Orione, sans que nous ayons mérité ce regard.
Textes inédits tirés des Scritti di don Orione
Archives de la PETITE ŒUVRE DE LA DIVINE PROVIDENCE, RomE
«Quand le peuple semblera arraché pour toujours à Dieu, alors il se réveillera comme un peuple fort et il comprendra
que seul Dieu est sa vie et son bonheur, et angoissé il invoquera à grands cris le Seigneur, le Dieu de la miséricorde.
Il suffira alors d’élever un Crucifix pour que le peuple tombe
à ses pieds pour ressusciter à une vie plus haute. Et même si
les autels sont renversés, et les pierres vives du Sanctuaire dispersées, et pire encore, tant que reste sur les ruines
un tronçon de Celui que nous adorons ou un pan du manteau
de Marie, cela suffira, mes frères, cela suffira! »
«Oui, l’avenir appartient au Christ Ressuscité, au Roi invincible!
Le Christ est le verbe divin qui régénère: il est la voie de toute grandeur morale: il est la vie de toute liberté! Le Christ est la source d’amour et de paix dont tout cœur doit espérer le réconfort: il est la lumière dont tout peuple peut espérer un accroissement.
Il me semble le voir s’avancer au cri angoissé des peuples…
Et voilà qu’il vient portant sur son cœur l’Église et dans sa main les larmes et le sang des pauvres: la cause des humbles, des affligés, des opprimés, des veuves, des orphelins et des rejetés».
Scritti, 61, 120-121
«Soulager le peuple, en apaiser les douleurs, le guérir.
Nous devons avoir le peuple à cœur. L’œuvre de la divine Providence est l’œuvre du peuple. Nous allons au peuple.
Il faut nous secouer. Évitez les mots. Les mots, nous en avons plein les poches. Le fait de ramener les foules à la foi ancestrale, de les ramener au Père, à l’Église sera un thaumaturge;
un travail populaire»