De la Rome des papes à l’Afrique
Saint Gaspare del Bufalo
Le texte de la conférence que notre directeur a tenue le 12 juin 2004, dans la paroisse des Missionnaires du Très Précieux Sang, à Rome
par Giulio Andreotti

Saint Gaspare del Bufalo
Il évita ainsi le déclenchement d’une croisade anti-islamique qui aurait trouvé un écho dans l’inquiétude que suscite dans beaucoup de pays, Italie comprise (même si c’est avec moins d’intensité qu’en France), la présence croissante d’immigrés musulmans. Cette inquiétude, qui se présente dans une perspective alarmante étant donné la prolificité de ces populations et leur possibilité de pratiquer la polygamie – alors que le monde occidental et développé se caractérise par la limitation des naissances – est peut-être le thème central sur lequel l’humanité, dès aujourd’hui, mais avec une intensité qui ne fera probablement que croître, est appelée à réfléchir. Maintenant, alors que certaines personnes affichent des attitudes racistes et prohibitives – dont l’expression la plus marquée est, avec ses livres, celle d’Oriana Fallaci –, nous devons nous convaincre que ce comportement est humainement erroné et qu’il ne résout rien.
Il faut que les chrétiens croient plus que jamais à l’amour et qu’ils sentent le devoir et l’attrait missionnaires de leur vocation. Et c’est là très précisément et très exactement le message que délivre la vie de Gaspare del Bufalo et de la Congrégation qu’il a créée. Une congrégation qui est aujourd’hui présente dans beaucoup de pays du Vieux et du Nouveau Monde.
Le saint naît en 1786, à Rome (et, sans céder à l’esprit de clocher, il est plaisant de le souligner) dans une période particulièrement mouvementée. Le Saint-Siège était en effet aux prises avec les conséquences tumultueuses de la sanglante Révolution française. Tout jeune, il fréquente l’église du Jésus qui est attenante au Palais Altieri où il habite. Il est particulièrement intéressé par le saint missionnaire François Xavier et il se sent pendant un certain temps attiré par la Compagnie. Mais ce n’était pas là le dessein de la providence. Sa vocation le portait au sacerdoce séculier, dont il avait cependant une vision qui n’avait rien de statique.
Dans le dialecte romain – qui est aujourd’hui hors d’usage – il y avait une expression qui désignait une personne à la vie tranquille et aisée: “Il est comme un chanoine” (on disait aussi parfois: “Il est comme un pape”).
Par les temps qui couraient dans la première décennie du XIXe siècle, la situation n’était certes pas facile pour le pape ni pour les chanoines. Ainsi le nouveau chanoine de San Marco, don Gaspare, se trouva-t-il devant le problème dramatique posé par l’obligation de prêter serment de fidélité à l’empereur contre les directives pontificales. Certains se pliaient mais le chanoine del Bufalo non. Bien qu’il sût que son refus signifiait l’exil, il déclara de façon lapidaire: «Je ne dois pas, je ne peux pas, je ne veux pas». Le voilà donc obligé de s’éloigner de Rome. Il est envoyé d’abord à Imola, ensuite à Bologne, puis pendant sept mois dans la prison de San Giovanni a Monte et plus tard à Lugo. Durant la première année qu’il passe loin de Rome, il apprend la mort de sa mère. Il souffre mais ne revient pas sur sa décision et affirme sa supériorité. Il dit ainsi dans une lettre: «J’écris ces quelques lignes pour ne pas gêner ceux qui président à la révision». L’étau se resserre encore. Ceux qui ne prêtent pas serment ne peuvent rester dans l’État pontifical. C’est ainsi que don Gaspare, rejoint, via Florence, d’autres exilés en Corse.
Il a l’occasion durant ces longues années de mieux connaître ses confrères dans le sacerdoce et de concevoir un modèle de rénovation du clergé qui se concrétisera, à son retour à Rome, dans la création de la Congrégation des Missionnaires du Très Précieux Sang. Il renonce à devenir chanoine et se consacre en profondeur à cette œuvre de renouvellement sacerdotal et d’apostolat populaire. Les noyaux de prêtres et de collaborateurs vont se répandre de façon prodigieuse. Le premier s’installera en 1815, dans la petite ville de Giano, en Ombrie.

L’école d’économie domestique près de la mission de Manyoni en Tanzanie
Plus d’un siècle plus tard, travaillant un peu partout dans les villes du Latium du sud, dans le cadre de mes tâches politiques, j’ai trouvé dans de nombreuses traditions locales des traces de ces réveils organisés de vie religieuse: de Terracina à Sonnino, de Sermoneta à Vallecorsa, cette ville liée à la sainte De Mattias. On me montra aussi dans les archives de la ville de mes parents, Segni, des documents de protestations contre les gonfaloniers qui avaient supprimé le petit tribut nécessaire pour organiser une nouvelle mission. Il faudrait ici parler de la difficulté de la coexistence entre pouvoirs religieux et pouvoirs des représentants, terrestres pourrait-on dire, des papes. Il allait falloir encore beaucoup de temps et beaucoup d’eau allait devoir encore couler sous les ponts du Tibre avant que l’on pût entendre dire (comme on l’a entendu dire au cardinal Montini) que le pouvoir temporel était un fardeau dont finalement l’Église avait été libérée.
Pour le moment, la dyarchie des évêques et des légats pontificaux continuait non sans incompréhensions et difficultés.
Les critiques et les calomnies ne manquèrent pas (mais quel est le fondateur qui n’a pas connu ce type de souffrances?).
Les médisants trouvent malheureusement crédit là où ils ne devraient pas. C’est ainsi que dans un échange de lettres entre des personnages de Curie, les prêtres de la Congrégation sont accusés de ne pas observer l’abstinence du vendredi, pire, d’avoir des contacts avec les brigands. Il fut aisé pour don Gaspare de réfuter la première accusation et d’expliquer que, sans contacter les brigands, il aurait été difficile d’accomplir le mandat de les remettre sur le bon chemin.

Des brigands près d’un abreuvoir
D’autre part, c’est peut-être précisément la rigueur de la vie des maisons de la Congrégation qui suscitait des comparaisons gênantes pour un certain train de vie qui régnait alentour.
Mais à Frosinone justement, il y eut un long et difficile épisode d’incompréhension dans lequel se mêlaient inextricablement les intérêts de propriétaires de biens immobiliers et l’exclusivisme d’une communauté de clôture.
L’appel à la rigueur lancé par les missionnaires et le succès que connut leur incitation à brûler les mauvais livres, à rendre les armes défendues, à faire publiquement pénitence troublait les habitudes d’administration ordinaire d’un certain clergé qui, dans certains centres, était beaucoup plus nombreux qu’il n’était nécessaire et parfois paresseux et sans initiatives.
Je lis certains passages des actes du procès canonique: «Le dénigrement du clergé fut toujours pour le Serviteur de Dieu quelque chose de douloureux, mais il ne pouvait pas dissimuler les grands besoins de l’Église. Il a déploré à plusieurs reprises le misérable état dans lequel nous nous trouvons et il parlait de la nécessité d’une réforme qui devait partir du sacré. “Prions”, disait-il, “et prions assez pour la réforme des temps”».
Voici ce qu’il écrivait avec une grande humilité mais aussi une grande fermeté: «Ce serait un acte assez pieux de faire connaître à Sa Sainteté qu’elle devrait renoncer à toute idée de commission spéciale… et cela n’entame pas l’estime dont jouit qui que ce soit… Et aussi de faire remarquer qu’il n’est pas juste que les ecclésiastiques soient contrôlés par les ministres de police... Ces ingérences appartiennent aux évêques». Le 20 juin 1825, il écrit ces mots: «Une grande âme… me fait dire par son directeur qu’il faut dire au Saint Père que, si l’on ne commence pas la réforme, et si on ne la fait pas partir du sacré, nous allons vers de nouveaux fléaux. J’ai toutes prêtes des feuilles intitulées: Cloîtrés, Clergé, Nobles… En plus des autres mémoires que j’ai remis en d’autres occasions».

La Reine du Très Précieux Sang, l’image que saint Gaspare apportait dans les missions
«Une autre encyclique [est] devenue nécessaire pour tous les princes, une encyclique qui leur fasse avec amour connaître comment, si la piété, l’éducation, la dépendance de l’Église disparaissent, leurs trônes sont en danger».
«Au sujet des prélats, hélas!, que l’on voit aujourd’hui – si l’on parle en général – se mêler à des conversations brillantes, à des danses, à des soirées… et comment cela? Et comment est-ce compatible avec la réserve ecclésiastique et avec l’accomplissement des sacrés canons? Et avec quel cœur pourra-t-on enlever à nouveau chez les fidèles tant de choses, cause d’efféminement et de choses semblables, s’ils prennent pour modèle le prélat, qui a été élevé à une telle dignité, et si parfois a été imprimé sur des feuilles publiques le détail de certains divertissements et si y ont été nommés les sujets qui sont intervenus vilipendant réellement leur dignité qui est trop haute pour eux? Les Délégations, en l’espèce, sont celles qu’il faut confier aux personnes les plus mûres».
«Le clergé, hélas! quel besoin il y a en lui de science et de sainteté! Et quel intérêt il y a à pousser nos Maisons de Missions et d’Exercices Spirituels à sortir de leur inertie, à accréditer les ecclésiastiques auprès du peuple, à les détacher de l’amour de leurs parents, des biens et de l’oisiveté. Supprimés les curés et les chanoines, les autres membres du clergé dans des internats, si célèbres dans les premiers temps de l’Église, et à partir desquels se diffusent toutes sortes de bien dans leurs diocèses; oh! combien d’ouvriers on enverrait aussi dans les missions extérieures de Propaganda! Mais à ce grand bien, qui est la pupille des yeux de Dieu, il faut ajouter le pensionnat des jeunes qui, sortis des séminaires, ont besoin de se former au travail dans les paroisses, les ministères, à la culture de la vigne de Jésus-Christ».
«Les premiers effets de la réforme ne se font pas encore sentir. Orabimus igitur coram Domino, a quo omne bonum… Tous les papiers que j’ai écrits à des époques diverses, il les aura certainement donnés au Saint-Père. Je crains quelque grand châtiment, parce que jusqu’à présent on ne voit pas les bases de la réforme. Oremus ergo provoluti coram Domino… Savez-vous pourquoi j’ai dit que la réforme n’est pas commencée? Parce que celle-ci doit partir du sacré… Elle se fait, mais sans la majesté que confèrent principes, encycliques… Confions le reste à la miséricorde du Seigneur. Nos péchés retardent les grâces, les lumières, les miséricordes».

La sainte messe dans la paroisse de Chibumagwa, en Tanzanie
Je lis un autre passage, toujours dans les actes du procès canonique: «Je dis que la situation générale, qui semble en règle à beaucoup de gens, ne peut être en fait plus pitoyable du point de vue du sacré. Je ne peux rien faire d’autre que prier, me taire et souffrir. Par exemple, l’évêché de Pontecorvo est utilisé pour des affaires politiques et l’Évêque ne sait où aller. Et l’on est dans l’État pontifical. Combien d’autres lieux pieux en sont réduits à l’habitude de mettre ensemble des réguliers et des militaires. A-t-on jamais mis de l’ordre dans les points de ce rapport, en en passant d’autres sous silence? E Dieu n’est pas content de nous».
Il est certainement impossible d’interpréter fidèlement ces rappels et ces commentaires affligés, si on ne les situe pas dans le contexte tourmenté de la papauté de ces années-là. Un contexte fait de prévarications civiles, d’humiliations, de tentatives de conciliation souvent non respectées, de l’impossibilité même d’une administration ordinaire de l’Église et de l’État. Durant la vie relativement brève de saint Gaspare (1786-1837) se succédèrent cinq papes: Pie VI, Pie VII, Léon XII, Pie VIII et Grégoire XVI; l’histoire de ces cinq papes fut presque toujours dramatique et souvent décourageante.
Le saint entendait avec amertume qu’on se plaignait de lui et de ses prêtres, parce qu’avec leurs missions ils dérangeaient les supérieurs, mais cela ne le détournait pas de sa vocation réformatrice. Du reste, l’archevêque de Camerino, qui était allé en visite chez Léon XII, infirme, entendit en même temps que d’autres évêques présents, le pape prononcer ce jugement: «Le chanoine del Bufalo est un ange, un saint et un savant».

Un prêtre administre le sacrement du baptême
Dans le matériel que vous m’avez envoyé pour que je me mette à jour sur les activités de votre Congrégation, il y avait une émouvante monographie sur le travail que vous accomplissez en Tanzanie, avec un annotation sur le rôle constitutif qu’a eu dans ce domaine mon ami de Segni, don Giuseppe Quattrino. On dit aujourd’hui, et c’est vrai, que l’Afrique est le continent oublié et que la fin de la guerre froide a interrompu beaucoup des aides que, pour des raisons politiques, les Russes, les Américains et aussi les Chinois lui accordaient. Dans la dernière rencontre du G8, on a parlé de ce sujet et fait quelque promesse. Espérons. Je vois avec joie votre activité missionnaire, intacte et même croissante, qui n’a jamais eu d’autre but – en Afrique comme partout ailleurs – que de faire connaître Jésus et d’aider les pauvres et les malades.
Je crois que c’est là la voie pour envisager l’avenir, non comme le risque d’être écrasé par les idéologies adverses, comme un champ d’action ouvert à de grandes possibilités de développement humain et chrétien, avec, à l’horizon, l’œcuménisme de la charité qui se révélera peut-être plus efficace que le difficile dialogue entre les religions.