L’analyse du président de l’Université des Sciences humaines de Moscou
Tradition et pragmatisme
Telle est aujourd’hui, selon l’historien Alexander Ciubarian, la politique du Kremlin: «Je suis sûr que le président Poutine veut un État démocratique et, comme il l’a déjà dit, proche de la civilisation occidentale». Interview
par Giovanni Cubeddu

Un représentation du chœur de l’Armée russe dans la Salle Paul VI, en présence de Jean Paul II, à l’occasion du XXVIe anniversaire de son pontificat, le 15 octobre 2004
Comme en témoignent ses nombreuses publications sur la politique extérieure de Moscou dans les années Vingt, sur la guerre froide et sur ses origines, le cheval de bataille de Ciubarian, c’est l’histoire européenne et les relations internationales au XXe siècle.
Ciubarian est membre du Comité d’édition de l’Encyclopédie orthodoxe (dont il a présenté le premier volume à Rome en octobre) et du Comité d’édition de l’Encyclopédie catholique (présentée à Moscou il y a deux ans). Cela s’explique par le fait que l’Institut d’Histoire générale comprend un grand centre d’études sur l’Église et les religions – lié tout spécialement avec le patriarcat de Moscou – et que beaucoup d’enseignants du Centre participent donc à la rédaction de l’Encyclopédie orthodoxe.
Nous avons rencontré via della Conciliazione, à quelques mètres de la basilique Saint-Pierre, dans un hôtel connu appartenant au Vatican, cet intellectuel doux et agréable qui défend les positions de Poutine. Puis, après son retour à Moscou, nous avons repris contact avec lui, au plus fort de la contestation en Ukraine. C’est par ce sujet que nous commençons.
Que pensez-vous de la crise de Kiev?
ALEXANDER CIUBARIAN: Elle est le produit de tendances et de facteurs divers. Il faut dire en premier lieu que la situation intérieure est complexe: certaines couches de la population voient d’un mauvais œil le pouvoir se transformer en un sens démocratique et expriment leur mécontentement; un processus difficile de recherche de l’identité nationale et de définition des relations de l’Ukraine avec les autres pays est en cours. Il s’agit de comprendre quelle est la véritable place de l’Ukraine dans la communauté internationale, entre l’Europe, la Russie et les États-Unis, puissances dont ce pays sent la pression politique.
Naturellement, les opinions sur ces sujets divergent et c’est particulièrement vrai pour les régions orientales par rapport aux régions occidentales du pays. Le résultat, c’est la situation compliquée et souvent dramatique que nous avons sous les yeux. Mais en définitive, il s’agit de choix que le peuple Ukrainien est seul à pouvoir faire.
Un sondage international récent a montré que la majorité des Russes auraient voté pour Bush. Le président Poutine avait lui aussi dit clairement qu’il le préférait…
CIUBARIAN: Il y a en Russie une heureuse combinaison de tradition et de pragmatisme. Les rapports entre la Russie et les États-Unis sont importants pour l’histoire et, sous la présidence de George W. Bush, les relations ont été bonnes, nous avons eu beaucoup de signes positifs de l’appui des États-Unis. Il reste, bien sûr, des sentiments anti-américains. Mais ceux-ci ne sont pas liés à telle ou telle présidence ou politique américaine, ils sont un héritage de la guerre froide, du moment où la Russie jouissait du statut de superpuissance. En Russie, dans la population, beaucoup de gens ont la nostalgie, peut-être pas du communisme, mais du temps où le pays était l’égal des États-Unis. Nous, les Russes, nous avons habituellement eu de bons rapports avec les présidents démocrates américains, mais nous en avons toujours eu de bien meilleurs avec les présidents républicains.
En théorie donc, le président américain George W. Bush continuera cette politique de partnership stratégique avec la Russie. Je crois qu’avec les démocrates, la Maison Blanche aurait été plus attentive au problème des droits de l’homme et de la démocratie à l’intérieur du pays, ce qui aurait engendré des tensions avec Moscou…
Qu’est-ce qui a changé après Beslan, le 11 septembre de la Russie?
CIUBARIAN: La question est très sérieuse. Le massacre de Beslan a influencé la façon de penser non seulement de l’establishment mais aussi celle de l’homme de la rue. Nous nous sommes aperçus que, pour nous, le problème de la sécurité n’est plus un problème théorique, mais un problème tragiquement concret, car nous pouvons nous attendre à des attaques terroristes partout dans le pays. Aujourd’hui, presque tout le monde en Russie pense que des mesures plus sérieuses doivent être prises pour lutter contre toutes les formes de terrorisme. Le peuple russe soutient l’engagement pris par notre président de renforcer le pays et d’établir des rapports plus étroits avec les autres pays, avec les États-Unis et l’Europe en premier lieu, parce que nous désirons de plus en plus faire partie de la communauté internationale.
Dans les grandes villes comme dans les petits centres de la périphérie dans lesquels je me suis rendu récemment, tout le monde dit que le président “doit” agir avec plus de décision contre les terroristes et demande que l’on prenne des mesures pour assurer l’ordre public intérieur.
Après Beslan, on a recommencé à parler de l’instabilité du Caucase. Quelle est la situation? Selon vous, le type de gestion que la Russie veut mettre en place dans la région est-il acceptable par la communauté internationale, États-Unis en tête?
CIUBARIAN: Il y a deux Caucase: le premier est à l’intérieur de la Russie – Ossétie du Nord, Tchétchénie, Ingouchie et beaucoup d’autres petites Républiques –, le second est à l’extérieur – Géorgie, Azerbaïdjan, Arménie… Ceux qui critiquent la Russie parce qu’elle exerce son influence sur le Caucase russe, devraient s’élever aussi contre l’influence des États-Unis sur le Texas ou sur la Floride! Pour nous, la question de la Tchétchénie n’est pas seulement un danger en soi, mais elle est un danger pour tout le Caucase russe. Le massacre de Beslan a eu lieu en Ossétie septentrionale, non en Tchétchénie… Je suppose que les pays étrangers, les États-Unis et l’Europe n’ont pas l’intention de remettre en cause la souveraineté russe sur notre Caucase. Pour le Caucase qui est en dehors des frontières russes, nous voulons seulement que la situation soit tranquille et positive. Nous gardons de bonnes relations avec l’Arménie – où il n’y a pas de sentiments anti-russes –, avec l’Azerbaïdjan et avec les autres États limitrophes. Nous avons, avec la Géorgie peut-être, des problèmes de stabilisation, mais nous n’avons aucune prétention territoriale.
Vous continuez à vous référer aux régions “post-soviétiques”…
CIUBARIAN: Personnellement, je considère que la Russie doit jouir dans ses rapports avec les territoires qui faisaient partie autrefois de l’URSS du statut non pas de superpuissance mais de “grande puissance”. Cela ne me plaît pas beaucoup que l’on parle d’“influence” de Moscou. On peut en revanche parler d’“aide réciproque” ou bien de “collaboration profonde et spéciale”.
C’est une question épineuse. En tout cas, en Russie, tout le monde n’est pas d’accord. Je me rappelle un récent débat à la télévision russe dans lequel la moitié des journalistes présents voyaient dans les États-Unis l’ennemi qui cherche à déstabiliser Moscou et la région du Caucase. Moi, je ne partage pas ce point de vue. Je crois que les États-Unis veulent eux aussi la stabilité de la région parce que la Russie est une puissance nucléaire. Le rapport entre les États-Unis et nous n’est pas un rapport d’hostilité mais de concurrence. Je le répète encore une fois. Ce qui est arrivé à Beslan constitue un danger non seulement pour le Caucase mais pour la Russie tout entière.
Comment l’intelligentsia russe considère-t-elle le processus d’unification de l’Europe? Des pays qui étaient naguère sous domination soviétique se sont rapprochés des États-Unis qui leur tendaient les bras et maintenant, après l’élargissement à l’Est de l’Union européenne, ils sont membres de l’UE… Ensuite l’OTAN, loin d’avoir été dissoute après 1989, est en train de progresser vers l’Orient…
CIUBARIAN: Je voudrais dire que j’ai, dans ma patrie, la réputation d’être un partisan actif de l’Europe. Le dernier livre que je vais publier cette année s’appelle L’européisme russe et je suis absolument sûr que la Russie est une partie de l’Europe, de par sa géographie, sa culture, ses traditions… et que, plus encore qu’avant, nous avons besoin d’être membres de l’UE. Après la division du continent au temps du socialisme, les valeurs de référence européennes telles que l’économie de marché, les idéaux libéraux et démocratiques – même si l’on peut discuter des différents modèles possibles de démocratie – ont été adoptées par la Russie. De plus, la Russie est une fédération qui, pour organiser les rapports entre les différents membres qui la constituent, observe avec intérêt l’expérience des pays qui sont eux-mêmes des fédérations. C’est pourquoi nous considérons l’Europe – où subsistent des nations et des cultures différentes qui ont donné vie à une communauté – comme un partenaire idéal, comme un exemple d’équilibre des intérêts.

George W. Bush et Vladimir Poutine, à l’occasion du G8, à Sea Island,en Géorgie (USA), le 9 juin 2004
CIUBARIAN: Le temps est fini où la Russie était hostile à l’élargissement à l’Est de l’Europe et de l’OTAN. L’OTAN est encore un ennemi pour les nationalistes et pour les communistes russes, mais non pour les autres, ne serait-ce que parce que il existe désormais une partnership for peace entre Russie et OTAN. Et cela, bien que subsistent des intérêts différents et qu’existe une concurrence naturelle. Nous avons, de plus, sincèrement besoin que s’améliorent les relations avec les anciens pays de l’URSS – Ukraine et États baltes – et aussi avec ceux qui étaient plus indépendants – Pologne, ex-Tchécoslovaquie, Bulgarie, etc. Mais nous savons que ce n’est pas la même chose d’établir un rapport entre Moscou et Kiev et un rapport entre Moscou et Varsovie… Certains pays, les pays baltes, sont à la fois membres de l’OTAN et membres de l’UE. Et puis entretenir des relations de bon voisinage suppose de la compréhension de part et d’autre.
Y a-t-il des difficultés avec ces pays?
CIUBARIAN: Je suis membre d’une commission historique internationale à Riga, en Lettonie, qui a été créée pour mener une enquête sur les occupations nazie et communiste et sur l’holocauste. Eh bien, je prends conscience de la difficulté qu’il y a à réaliser cette enquête parce que, dans les pays ex-satellites, les intellectuels et les media ne se rendent pas compte qu’ils auraient avantage à entretenir de bonnes relations avec la Russie d’aujourd’hui. Mais je suis sûr que ce n’est qu’une question de temps: les nouvelles classes politiques dans ces pays, membres de l’UE et de l’OTAN, sont plus pragmatiques, elles n’ont pas peur de la nouvelle Russie, malgré la taille de ce voisin.
Je suis aussi chef de délégation pour la Russie d’une Commission bilatérale d’historiens d’Ukraine et de Russie. Je vois et je comprends que ces pays post-soviétiques s’occupent maintenant beaucoup de leur identité nationale: le drapeau, l’hymne, la construction d’une histoire de la patrie… Mais ils vont inévitablement se heurter sur ce chemin à un obstacle: la longue période durant laquelle leur identité – ukrainienne, biélorusse etc. – n’était pas un problème parce que, précisément, il existait une identité soviétique commune (ou encore auparavant une identité russe impériale). Ils ont maintenant besoin de se concevoir comme nation, et même si tout le monde n’est pas d’accord en Russie – je me réfère aux personnes âgées et aux nationalistes – nous devons soutenir ces tentatives ou au moins comprendre que les temps ont changé. Cependant, ces pays, qui sont aujourd’hui occupés à repenser et à juger leur passé, doivent reconnaître, comme un fait indéniable, qu’ils ont fait partie de l’URSS et ne pas réinterpréter ce fait en en rendant responsable la Russie d’aujourd’hui! Il y a bien des décennies, la Norvège était une partie de la Suède, mais les Norvégiens ne souffrent pas d’avoir été à l’intérieur d’un autre État. Ce doit être la même chose pour nous: les États qui appartenaient à l’URSS avec lesquels nous avons parcouru une longue route commune ne doivent pas non plus souffrir de la situation antérieure.
Malheureusement nous nous heurtons au fait que les générations d’aujourd’hui oublient souvent les passages historiques, même s’ils ne datent que de dix ans.
Et pour ceux qui n’ont pas fait partie de l’URSS?
CIUBARIAN: C’est la même approche. Nous avons avec la Pologne des traditions historiques communes, avec les Tchèques il n’y a pas dans l’histoire d’exemples de guerres et de conflits, il y avait avec la Bulgarie des relations amicales. La Russie accepte sans problème que ces pays soient membres de l’UE et en même temps de bons voisins. Ainsi, par exemple, l’Allemagne a vraiment été au XXe siècle pour nous un ennemi. Et pourtant aujourd’hui, si l’on en croit les sondages, le sentiment populaire allemand est souvent plus favorable à la Russie qu’à d’autres pays d’Europe occidentale!
Le débat sur les racines chrétiennes de l’Europe est-il suivi à Moscou?
CIUBARIAN: J’ai écrit il y a vingt ans environ mon premier livre qui a pour titre L’idée européenne dans l’histoire: le regard de Moscou. L’influence du christianisme en Europe me semblait alors évidente. Aujourd’hui, il faut prendre honnêtement acte de la vive opposition qu’a suscitée ce point lors des travaux de préparation de la Constitution européenne présidés par Giscard d’Estaing et essayer de comprendre les raisons de cette opposition. La situation en Europe occidentale est devenue très complexe. Le christianisme reste une valeur historique, mais il y a plusieurs pays européens où, désormais, différentes religions coexistent: des millions de musulmans vivent aujourd’hui en France et c’est la même chose pour l’Allemagne.
Ce sujet est lié pour nous, citoyens russes, à une question: la Russie fait-elle partie de l’Europe? Il ne s’agit pas d’un débat nouveau: on en discutait déjà au XIXe siècle. La Russie a naturellement sa vie et son identité, parfois très différentes de la vie et de l’identité de l’Europe. Il n’y a pas de doute que nous sommes un grand pays-pont entre l’Europe et l’Asie. Vingt millions de citoyens de confession islamique habitent sur notre territoire. Des millions d’habitants de la Sibérie et de l’Extrême-Orient russe vivent loin de l’Europe. L’ambassadeur italien à Moscou est venu une fois dans notre Institut faire une conférence sur “La Russie dans l’Europe”. Il revenait d’un voyage en Extrême-Orient et il a dit: «J’ai visité Vladivostok et j’ai trouvé que, parmi les habitants de l’Extrême-Orient, il y a des Européens qui vivent en Asie».

Après le massacre de Beslan, des milliers de personnes manifestent contre le terrorisme devant l’ambassade britannique et celle des États-Unis à Moscou
CIUBARIAN: De mon point de vue, il ne se fonde pas seulement sur le christianisme mais sur la nécessité d’adhérer aux valeurs européennes de la démocratie, de l’économie de marché, des droits de l’homme. Quant aux valeurs chrétiennes, elles peuvent permettre de maintenir la paix entre les peuples, de prêcher le bien et la non violence.
En ce moment, en Russie, l’enseignement de la religion dans les écoles donne lieu à un débat assez vif. Nous préparons dans notre Institut un manuel sur les religions mondiales pour expliquer aux élèves l’histoire et la nature des diverses confessions, en prêtant naturellement une attention plus grande à l’orthodoxie. La tolérance est pour moi la plus grande valeur que la religion chrétienne nous donne en Europe et en Russie. La tâche principale de la Russie aujourd’hui – et l’enseignement de la religion à l’école doit viser aussi ce but – c’est de consolider la société autour de quelques principes.
Permettez-moi de conclure ainsi: je suis optimiste, je suis sûr que nous avons choisi la voie de la démocratie et que nous ne reviendrons pas sur nos pas. Je suis absolument sûr que le président Poutine veut un État démocratique et, comme il l’a dit lui-même, «proche de la civilisation européenne».
Vous étiez à Rome quand le chœur de l’Armée russe a chanté au Vatican pour célébrer le vingt-sixième anniversaire du pontificat de Jean Paul II…
CIUBARIAN: Une chaîne de télévision russe a ouvert son journal sur cet événement. Cet ensemble est une troupe de danse déjà très célèbre aux temps des soviets. Il est évident que “l’Armée russe au Vatican” a un double sens politique et ecclésiastique et que cela est en principe le signe d’une amélioration des relations avec Moscou.
Cela signifie-t-il aussi que le Pape pourra aller à Moscou? Cela, je ne saurais vous le dire. On connaît l’état réel des choses.