... pour Lui dire: «Viens»
Le préfet de la Congrégation pour les Instituts de Vie consacrée explique pourquoi une vocation est toujours actuelle
par Franc Rodé C. M.

L’archevêque Franc Rodé, lazariste, préfet des religieux depuis février 2004
Comme l’écrit sainte Thérèse d’Avila dans son Chemin de la Perfection, «La soif exprime le désir d’une chose, mais un désir si intense que nous mourons si nous en sommes privés» (Le Chemin de la Perfection XIX). La soif n’est pas un problème des jours tristes ou des circonstances malheureuses, elle n’est pas un accident, elle ne s’interrompt jamais; c’est une condition ordinaire, normale, éternelle. Cette soif se traduit par le désir d’une vie authentique, un désir qui ne reste pas en surface, mais qui plonge ses racines dans la profondeur de l’être, au cœur, au centre, pas à la périphérie, de la personne: soif de communion, d’amour, de rencontre, de regards, de vérité, de beauté. C’est la soif d’un Dieu qui descend se promener dans le jardin à la brise du soir.
Ce désir de Dieu est désir d’infini, de perfection; c’est la réponse aux interrogations que pose notre condition humaine; c’est la conscience du fait que l’homme ne s’explique pas par lui-même, et que ni la réalité, ni l’homme n’ont de sens sinon à al lumière d’une réalité plus grande, cachée à nos yeux, mais perçue et désirée par notre cœur. Cette soif d’éternité – soif de vie –, désir d’une source qui jaillit pour l’éternité, peut être assouvie: «Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et il boira, celui qui croit en moi!» (Jn 7, 37-38). Saint Augustin, dont nous célébrons cette année le mille six cent cinquantième anniversaire de la naissance, exprimait de manière efficace, dans la célèbre ouverture des Confessions, ce besoin qu’on ne peut pas supprimer, ce besoin qui pousse l’homme à chercher le visage de Dieu: «Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est inquiet tant qu’il ne repose pas en toi». Les contemplatifs ont répondu à l’appel d’un Amour avec un A majuscule. Dieu seul est leur Époux, Dieu seul peut assouvir leur soif: «Capacem Dei, quidquid Deo minus est non implebit», qui peut contenir Dieu, ne peut être rempli par quoi que ce soit de plus petit que Dieu.
La vie des contemplatifs, dédiée à la prière, à l’intercession de la prière, au travail simple et pauvre, à l’humble fraternité, évoque la cellule du cœur, le lieu de la rencontre avec l’Aimé, dans laquelle chacun est appelé à vivre l’union avec l’Époux, ce lieu où l’existence humaine tout entière trouve une plénitude de signification et de joie.
La clôture est le lieu du désert où Dieu unit à Lui la bien-aimée, dans un rapport intime et indissoluble: «C’est pourquoi je vais la séduire, je la conduirai au désert et je parlerai à son cœur» (Os 2, 16), ce désert où le besoin d’eau et la soif se font impérieux, urgents,et deviennent une question de vie ou de mort.
J’ai eu la possibilité de respirer cet air pur et le suave parfum de la vie totalement consacrée à la contemplation dans une communauté de Ljubljana dont j’ai été le père et le pasteur pendant sept ans, la communauté des carmélitaines déchaussées de Sora. On y voyait la clôture «accueillie comme un don et comme un choix, comme libre réponse d’amour» (Exhortation apostolique post synodale Vie consacrée, 59): vingt femmes, jeunes en âge ou en volonté de vivre (car il est bien vrai que les contemplatifs ne vieillissent pas!).
Celui qui entre dans ce monastère, comme dans les nombreux monastères de contemplatifs et de contemplatives répandus dans le monde, perçoit la joie profonde, pure, simple, qui y règne; il expérimente qu’il est possible de passer de nos poings serrés, agrippés à nos pauvres choses, à des bras ouverts, les bras de ceux qui savent accueillir, parce qu’ils ont connu la douceur d’être accueillis, d’être éternellement aimés; il voit qu’il est possible de passer de sa propre citerne close, fissurée, jalouse d’elle même et de ses rares gouttes d’une eau amère, à une cruche débordante, à un cœur ouvert aux grands besoins des hommes et de l’histoire, ouvert à ceux qui cherchent la rencontre, la communion, ouvert à tous les assoiffés et à tous les affamés de Dieu et de Son amour.
Leur joie intime, profonde, qui dénote pureté et noblesse, se manifeste en un sourire ouvert, disponible, dans les yeux et sur les visages transfigurés par la rencontre avec Dieu, cette rencontre qui nous transforme petit à petit et qui se traduit en une communauté où la vulgarité et la fausseté ne trouvent pas leur place, car elles sont balayées par un climat de vérité et de sincérité où règne une affection libérée des conditionnements humains.
De cette manière, la clôture n’est plus seulement «le lieu de la rencontre avec Dieu», mais devient le lieu de la communion d’amour «avec les frères et avec les sœurs», où «la limitation des espaces et des contacts favorise l’intériorisation des valeurs évangéliques» (VC 59).
Comme l’écrivait sainte Thérèse de Lisieux, la place des contemplatifs est dans le cœur de l’Église et leur vocation est l’amour: «Dans le cœur de l’Église, ma mère, je serai l’amour, et je serai tout». Ces hommes et ces femmes offrent leur vie pour l’Église, pour les évêques, pour les prêtres, pour ceux qui sont dans le doute, pour ceux qui souffrent, pour ceux qui sont loin de Dieu et pour toutes les tragédies et tous les besoins de l’humanité. En dépit des grilles – ou même justement à cause de celles-ci, d’une manière mystérieuse, – qui les séparent matériellement du monde, à travers les espaces restreints et infinis de leur clôture, ils sont présents avec leur vie d’effacement, d’amour et de sacrifice, à tous les drames du monde et de l’Église. Ils deviennent la source à laquelle tout homme et toute femme peut puiser la force, la joie, la sérénité, le courage, dans une communication continue, faite de mots simples, de requêtes de prière, de proximité spirituelle, dont tous ceux qui frappent à la porte du monastère peuvent faire l’expérience concrète.
La clôture est donc le lieu où l’Église épouse donne la gloire à son Époux et, poussée par l’Esprit qui l’habite, Lui crie: «Viens!» (Ap 22 17). Tout contemplatif répète sans cesse, et plein d’émerveillement, la prière de sainte Marie Madeleine de’ Pazzi: «Ô Époux, ô Verbe, c’est toujours comme cela que je veux T’appeler. Oh, admirez mon Époux Verbe, admirez Sa face, comme elle est belle, comme elle est grande, comme elle est digne, comme elle est resplendissante! Ô Époux, ô mon Verbe bien-aimé! Ô créatures créées par Lui, que faites vous là? Je vous invite toutes à admirer et à considérer Sa grandeur, Sa magnificence et Sa gloire».