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ÉGYPTE
Tiré du n° 01/02 - 2011

Le pari égyptien


Des persécutions de Dioclétien à la chute de Moubarak. Des alliances avec les premiers disciples de Mahomet à l’inconnue des Frères musulmans.
Antonios Naguib, patriarche d’Alexandrie des Coptes catholiques, parcourt la longue histoire des chrétiens au pays des pharaons.
Une histoire riche de surprises


Interview d’Antonios Naguib par Gianni Valente


D’abord, le massacre d’Alexan­drie, qui a fait des dizaines de morts lors de l’attentat dans l’église copte orthodoxe des Saints, la nuit du 31 décembre. Puis, la révolte qui a explosé sur les places égyptiennes, les combats, les morts, la fin du régime de Moubarak et le début d’une transition à l’issue encore incertaine. Pour les chrétiens d’Égypte, comme pour tous les autres Égyptiens, c’est vraiment une période où se posent mille questions, une période où s’entremêlent angoisses, inquiétudes et espérances, où un extrême réalisme s’unit à la prière d’action de grâces et d’abandon à la miséricorde de Dieu. C’est ce dont témoigne dans l’interview qui suit Antonios Naguib, patriarche d’Alexandrie des Coptes catholiques.

 

Antonios Naguib

Antonios Naguib

Béatitude, que s’est-il passé en Égypte? Et comment avez-vous vécu les derniers événements?
ANTONIOS NAGUIB: Nous avons vécu des journées d’angoisse, que le monde entier a pu suivre à travers les médias. Les partis et les groupes d’opposition au régime et au gouvernement ont commencé à organiser d’immenses manifestations, à commencer par celle du mardi 25 janvier. Ils demandaient le «changement», un changement radical et immédiat du régime, de la Constitution, du gouvernement et du président. Le président Moubarak a essayé de satisfaire les manifestants et l’opinion publique en faisant des concessions partielles, qui ont été jugées insuffisantes. On connaît la suite: Moubarak a démissionné.
Comment une explosion aussi imprévue a-t-elle été possible?
En vérité, on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une explosion imprévue. De nombreux observateurs signalaient depuis longtemps des éléments annonciateurs de cette explosion qui est survenue comme une éruption volcanique. Plusieurs facteurs ont poussé le peuple à l’insurrection: les abus du pouvoir, la corruption, le monopole de l’industrie et des propriétés détenu par un petit nombre d’hommes d’affaires. Et puis tous les problèmes sociaux: le chômage des jeunes, l’impossibilité de trouver un logement à un prix raisonnable et par conséquent, la difficulté de fonder une famille; et enfin, l’augmentation continuelle du prix de la nourriture et des services.
Il y a eu beaucoup de morts. Mais à certains moments, on a craint une guerre civile bien plus sanglante.
Dans toutes les églises de toutes les confessions, se sont élevées des prières quotidiennes pour la paix du pays. Et aujourd’hui, nous remercions Dieu tout-puissant de la manière dont les choses se sont passées, et nous prions pour la paix et le bien de notre Égypte bien-aimée, pour qu’elle puisse se tourner vers un avenir meilleur et plus lumineux.
Qui ont été les véritables acteurs de la révolte? À vos yeux, quel est le rôle des Frères musulmans dans la phase actuelle, quel sera leur rôle dans l’avenir? Et celui de l’armée?
Les premières personnes qu’il faut remercier, ce sont les jeunes patriotes qui ont mené les gens à refuser une situation injuste, qui régnait depuis trop longtemps dans le pays. Quant aux Frères musulmans, ils ne cachaient pas leur opposition radicale, mais ce ne sont pas eux qui ont guidé la révolte. L’armée a voulu éviter d’affronter la population avec les armes, et je pense qu’elle a joué un rôle décisif dans la démission de  Moubarak.
S’agit-il d’une révolte spontanée, ou bien y a-t-il eu des ingérences externes pour déstabiliser l’Égypte?
Lorsque les jeunes ont manifesté pour la première fois, le 25 janvier, tout s’est passé pacifiquement et très correctement. Ensuite, d’autres éléments se sont infiltrés, et les actes de vandalisme ont commencé. Le retrait des forces de police a ouvert la porte à tous les malfaiteurs. Mais c’est à ce moment qu’a eu lieu la chose la plus intéressante: dans toutes les rues, les jeunes et les adultes, chrétiens et musulmans, avec une merveilleuse solidarité, se sont spontanément organisés en “comités populaires” pour défendre les habitants et leurs biens, et ils ont réussi à rétablir la tranquillité et la sécurité.
Quel poids ont eu les pressions occidentales – en particulier celles des États-Unis – et celles de l’armée dans la démission de Moubarak? Et comment la population égyptienne juge-t-elle ces pressions?
Je ne peux pas dire si les pressions occidentales, et en particulier celles des États-Unis, ont eu un véritable poids dans la décision définitive de Moubarak de démissionner. Il ne se serait pas retiré avant le terme de son mandat si les manifestations s’étaient arrêtées lorsqu’il a annoncé ses premières concessions. Ce sont les jeunes et les autres manifestants, décidés à exiger sa démission totale et définitive, qui l’ont amené à prendre sa décision finale. S’il ne l’avait pas fait, je crois que l’armée aurait décrété et déclaré son expulsion du pouvoir.
Et maintenant? À votre avis, que va-t-il se passer?
À mon avis, la possibilité de voir se développer un processus qui amène graduellement l’Égypte à tenir sa place parmi les pays modernes existe réellement. Un pays civil et démocratique, fondé sur la loi, un pays où la liberté de chacun est respectée et où les relations entre les personnes sont réglementées sur la base d’une citoyenneté partagée et commune, avec des droits et des devoirs égaux pour tous. C’était là le type de revendications politiques des manifestants, et ce peut vraiment et finalement être la voie qui permettra d’éviter les divisions et les affrontements entre groupes sociaux et religieux,  chacun se voyant garantie la possibilité de s’exprimer et d’apporter sa contribution au bien de tous. Et cela, sans que des catégories ou des groupes soient discriminés dans la société et la politique. L’Égypte se trouve à un carrefour important du point de vue politique, économique et social. La reconstruction du pays pourra vraiment revivifier les racines d’une civilisation qui a marqué le monde entier pendant des siècles.
Comment les chrétiens ont-ils vécu ces événements?
Comme tous nos concitoyens et avec eux, nous avons vécu ces événements dramatiques avec un profond sentiment d’appréhension. Comme je l’ai dit, toutes les Églises s’adressent à notre unique secours qui est la Miséricorde divine. Nous mettons toute notre confiance en Dieu, et aujourd’hui, nous l’implorons d’accorder lumière et courage aux leaders des groupes et des organisations pour qu’ils marchent ensemble sur la voie de la reconstruction.
La place Tahrir, au Caire, où pendant dix-huit jours, des centaines de milliers de manifestants qui contestaient le gouvernement ont lancé la révolte contre le président Hosni Moubarak [© Corbis]

La place Tahrir, au Caire, où pendant dix-huit jours, des centaines de milliers de manifestants qui contestaient le gouvernement ont lancé la révolte contre le président Hosni Moubarak [© Corbis]

Au début des protestations, les leaders chrétiens étaient prudents. Certains invitaient les chrétiens à ne pas participer aux manifestations. Est-il à craindre que la déstabilisation du régime leur apporte, avec le temps,  de nouvelles épreuves, comme cela s’est produit en Irak?
Je suis rassuré par la réapparition au cours de ces événements de quelque chose qui avait disparu depuis longtemps: une unité concrète entre les citoyens, vieux et jeunes, musulmans et chrétiens, sans distinction, sans discrimination, dans le but partagé d’agir pour le bien de l’Égypte, pour son salut et pour la sécurité du pays. J’espère que ces sentiments pourront durer et s’enraciner dans les cœurs. Cette expérience a ouvert les yeux à beaucoup de gens. Aujourd’hui, tout le monde voit que ceux qui fomentent les divisions et les conflits entre les Égyptiens sur la base des différences de religion cherchent en fait à détruire cette unité et à déstabiliser l’Égypte.
Le fait est que le régime autoritaire de Moubarak s’opposait, dans ses manifestations officielles, aux conflits religieux et que de nombreux observateurs le considéraient, malgré tout, comme un facteur de “protection” pour les chrétiens, victimes de violences récurrentes ces dernières décennies. Ne court-on pas le risque de devoir regretter d’ici peu la rigide omniprésence des forces de sécurité?
Beaucoup de chrétiens pensaient, il est vrai, que le régime de Moubarak leur garantissait une certaine protection, et craignaient que le changement de régime pût porter les Frères musulmans au pouvoir. Jusqu’à présent, ce risque semble assez lointain, même s’il n’a pas complètement disparu. D’autre part, les forces armées ont clairement déclaré que leur tâche est provisoire, et qu’elle consiste à préparer le rétablissement intégral du gouvernement civil.
Peu avant la révolte générale, l’Égypte avait été au centre de l’attention et des polémiques internationales à la suite du massacre des chrétiens coptes à Alexandrie d’Égypte, le 31 décembre dernier. Y a-t-il, à votre avis, un lien entre ces deux événements?
J’ai envisagé cette hypothèse dès le début, car j’avais vécu des événements semblables lorsque j’étais évêque à Miniah, dans les années Quatre-vingt et Quatre-vingt-dix. À cette époque, nous, chrétiens, avons été l’objet d’attaques mortelles. Les auteurs de ces massacres voulaient renverser le régime, mais ils n’y sont pas parvenus. Ensuite, ils ont commencé à attaquer directement la police et les représentants du gouvernement, et ont été jusqu’à tuer le grand imam d’Al-Azhar. En fait, ce qu’ils visaient, c’était le régime, et ils se servaient des chrétiens pour atteindre cet objectif.
En ce qui concerne les derniers événements, il a été dit que les forces de police, qui s’étaient retirées dans les trois premiers jours de soulèvement en ouvrant ainsi la voie à tous les actes de vandalisme que vous connaissez, avaient reçu cet ordre du ministre de l’Intérieur, lequel voulait prouver par là que sa personne était indispensable au Président et au régime. Eh bien, pendant ces journées, la police qui montait habituellement la garde devant chaque église avait totalement disparu mais pourtant aucune église n’a été attaquée. Cette constatation a donné corps au bruit qui courait particulièrement dans les milieux chrétiens, selon lequel le ministre de l’Intérieur lui-même avait planifié le massacre du 31 décembre pour justifier un renforcement des contrôles de police. En tout cas, la spontanéité du soulèvement des jeunes et du peuple a balayé tous les éventuels complots criminels.
Après le massacre du 31 décembre à Alexandrie, les grands médias internationaux ont eux aussi accordé une large place aux chrétiens coptes d’Égypte, mais souvent ils n’ont pas bien expliqué ce qu’ils sont.
Les Coptes sont les chrétiens d’Égypte qui, selon la tradition, ont reçu la foi chrétienne de l’apôtre saint Marc. Puis, avec Dioclétien, le grand persécuteur, est venue l’ère des martyrs, qui a donné naissance au calendrier copte en 284. Au IVe siècle, avec la liberté religieuse, la religion chrétienne s’est répandue dans toute l’Égypte. À cette époque, l’Église d’Alexandrie jouait un rôle éminent grâce à de grands théologiens comme Origène, saint Alexandre, saint Cyrille et saint Athanase. Ceci jusqu’en 451, année où l’Église copte, et avec elle les Églises éthiopienne, syriaque et arménienne, rejette les décisions du concile de Chalcédoine.
Comment se manifestent les origines apostoliques de l’Église en Égypte dans la vie et la dévotion des fidèles?
La dévotion à saint Marc est très forte. Il est vénéré par tous les fidèles en tant qu’apôtre fondateur. Et puis l’Égypte a aussi été un des pays où Jésus a vécu, lorsqu’après sa naissance Marie et Joseph y ont trouvé refuge pour fuir Hérode. Le parcours de la Sainte Famille est constellé de lieux et de sanctuaires qui sont des buts de pèlerinage.
Un manifestant montre un crucifix et un Coran au cours d’une protestation contre l’évacuation de la place, deux jours après la chute de Moubarak, le dimanche 13 février 2011 <BR>[© Associated Press/LaPresse]

Un manifestant montre un crucifix et un Coran au cours d’une protestation contre l’évacuation de la place, deux jours après la chute de Moubarak, le dimanche 13 février 2011
[© Associated Press/LaPresse]

Saint Marc était le disciple de Pierre, qui lui a donné l’ordre d’écrire son Évangile. Il y a donc, dès l’origine, un lien entre l’Église copte et l’évêque de Rome.
Jusqu’en 451, l’Église était pratiquement une. Puis sont survenues les séparations. Dans la première moitié du XVIIIe siècle, une petite partie des Coptes a confessé sa communion avec l’évêque de Rome, et en 1895, le pape Léon XIII a institué le Patriarcat copte catholique. Mais la nature du lien avec l’Église de Rome reste un point controversé dans nos rapports avec nos frères de l’Église copte orthodoxe. Ils admettent l’unité dans la foi et dans la charité, mais ils refusent un rapport de soumission, d’inférieur à supérieur. Ils disent que cette situation est celle des premiers siècles, qui s’est ensuite configurée dans la Pentarchie, la structure des cinq Patriarcats, parmi lesquels figure celui de Rome qui avait, selon eux, la primauté dans la charité, mais non dans la juridiction.
Notons qu’au cours du dernier Synode sur le Moyen-Orient, le cardinal Levada a annoncé qu’il attendait sur le sujet de la primauté des suggestions et des propositions de la part des responsables des Églises orientales, pour chercher sur ce point de nouvelles bases de dialogue avec les orthodoxes. Cette initiative a-t-elle eu des suites? Et la Congrégation pour la Doctrine de la Foi a-t-elle pris contact avec vous, les patriarches catholiques orientaux?
Jusqu’ici, non. Au Synode, a été émis le souhait d’une plus grande participation des patriarches catholiques orientaux à la vie de l’Église catholique. Quelques propositions pratiques ont été avancées, comme celle d’admettre les patriarches orientaux dans le Sacré Collège qui élit le Pape, en vertu même de leur charge patriarcale et sans qu’il soit nécessaire de les créer cardinaux. Ce seraient là des signes d’une plus grande participation, mais ils ne représentent pas une solution. Et ces propositions ne peuvent certainement pas satisfaire nos frères orthodoxes. Pour eux, ce qu’ils souhaitent, c’est l’autocéphalie, c’est-à-dire l’autonomie de chaque Église locale. Et la question de la primauté doit être posée dans les mêmes termes que lorsqu’elle était partagée entre les apôtres et entre leurs premiers successeurs.
Depuis le refus du Concile de Chalcédoine, les communautés chrétiennes autochtones d’Égypte sont reliées au monophysisme, la doctrine – condamnée par ce même Concile – selon laquelle la nature humaine du Christ est absorbée par sa nature divine. Que reste-t-il de ces doctrines dans la spiritualité copte?
En réalité, déjà à l’époque, les disputes portaient plus sur les termes que sur la substance. Et les disputes doctrinales étaient alimentées, comme d’ailleurs aujourd’hui, par des questions politiques. À cette époque, l’Égypte était sous la domination des Byzantins, qui avaient accepté le Concile de Chalcédoine et qui voulaient imposer dans les sièges épiscopaux, à commencer par le siège patriarcal d’Alexandrie, des évêques “chalcédoniens” qui leur étaient politiquement fidèles. Les Égyptiens considéraient la foi “chalcédonienne” comme un signe distinctif de la foi impériale. Et ils s’organisèrent, à l’instigation surtout des moines, en une “Église du peuple”, laissant aux “chalcédoniens” le contrôle d’une hiérarchie dévouée à l’empereur et protégée par les garnisons byzantines. Mais du point de vue doctrinal, les théories qui soutenaient la fusion entre la nature humaine et la nature divine du Christ avaient déjà été rejetée dès le VIe siècle. En 1988, les représentants de l’Église copte orthodoxe et de l’Église catholique se sont mis d’accord et ont souscrit une déclaration christologique pour exprimer leur foi partagée en Jésus-Christ, «parfait pour ce qui est de Sa Divinité, parfait pour ce qui est de Son Humanité», qui «a rendu Son Humanité une avec Sa Divinité, sans mélange, sans commixtion, sans confusion».
D’après vous, comment pourrait-on définir la spiritualité de l’Église copte telle qu’elle est concrètement vécue?
Il faut ici distinguer. Nous autres, coptes catholiques, nous avons été formés par des professeurs et des éducateurs catholiques. Nous avons donc bénéficié de toutes les nouveautés théologiques et spirituelles qui sont apparues dans le catholicisme au fil des siècles. Nous nous mettons continuellement à jour par une disposition naturelle de notre pensée  et sommes sollicités à le faire par l’enseignement qui vient non seulement du Pape, mais aussi des Congrégations, des Conciles, des théologiens et des saints.
Et qu’en est-il des Coptes orthodoxes?
Pour eux, c’est différent. Nous, les Coptes catholiques, nous faisons la distinction entre le patrimoine spirituel, ascétique et monastique et le patrimoine théologique et dogmatique. Mais pour eux, la théologie coïncide avec l’Écriture sainte, les Pères de l’Église et la riche tradition spirituelle du monachisme. Cela fait que rien n’a changé depuis le début: on ne trouve pas chez eux les différenciations qui caractérisent l’évolution de l’Église catholique au cours des siècles. Je dois cependant dire que les contacts que nous entretenons avec nos frères coptes orthodoxes représentent une aide précieuse pour nous, les Coptes catholiques, parce que notre formation “à l’occidentale” risque de nous faire tomber dans l’intellectualisme, alors qu’ils vivent eux une réalité beaucoup plus simple et essentielle. Mais ce qui nous unit tous, c’est la liturgie. Il faut savoir que si la foi chrétienne a été gardée et transmise en Égypte, ce n’est pas grâce à la théologie, à la culture civique ou aux grands prédicateurs, mais grâce à l’attachement viscéral à la liturgie qui caractérise les chrétiens de notre pays. La liturgie est notre vraie patrie spirituelle.
Et les pèlerinages?
Les pèlerinages, eux aussi, jouent un rôle important dans la vie de nos fidèles. C’est là que des gens venus de tous les coins d’Égypte se retrouvent, c’est là aussi qu’ils redécouvrent qu’ils font partie d’une unique famille, dans la foi et dans la vénération des saints. Nous, les Coptes catholiques, nous nous rendons aussi en pèlerinage dans les sanctuaires orthodoxes et dans les lieux où, selon la tradition, la Sainte Famille est passée.
Est-il vrai que les musulmans s’y rendent aussi?
Bien sûr. Ils viennent trouver saint Georges et la Vierge Marie, qui est citée dans le Coran comme la plus honorée des femmes et qui a miraculeusement enfanté, pour eux aussi, un fils qu’ils considèrent comme les plus grand des prophètes. La Vierge Marie représente donc un trait d’union. Et n’oublions pas sainte Thérèse de Lisieux. Il y a au Caire une basilique dédiée à la petite sainte Thérèse que les musulmans fréquentent volontiers.
Vraiment? Et comment cela s’explique-t-il?
C’est leur petite sainte préférée. Son sanctuaire se trouve dans un quartier très populaire. Lorsque quelqu’un est malade, lorsque se présente une urgence, un problème de travail ou de famille, il arrive qu’une amie chrétienne ou un ami chrétien leur propose d’aller prier avec eux la petite Thérèse. Et ils y vont, ils s’arrêtent devant la statue de la sainte, ils allument des cierges, ils prient avec ferveur. J’ai même vu souvent des gens pleurer. Des miracles ont vraiment lieu, et la nouvelle circule d’ami en ami, de bouche à oreille. La basilique est donc devenue un sanctuaire fréquenté aussi bien par les musulmans que par les catholiques. On y trouve des livrets en arabe qui racontent l’histoire de la petite Thérèse, une sainte si jeune, si désarmée… si attachante pour eux.
Le prix Nobel Mohamed El Baradei, place Tahrir, le 30 janvier 2011 [© Afp/Getty Images]

Le prix Nobel Mohamed El Baradei, place Tahrir, le 30 janvier 2011 [© Afp/Getty Images]

Les relations avec les musulmans ont toujours été un test du caractère autochtone, “égyptien”, de l’Église copte depuis son implantation dans le pays.
À l’époque, au VIIe siècle, non seulement les Coptes étaient marginalisés par les Byzantins, qui détenaient le pouvoir, mais ils subissaient leur persécution. À Alexandrie, comme je l’ai dit, résidait le patriarche byzantin imposé par l’empereur. Lorsque les conquérants musulmans sont arrivés, les Coptes les ont accueillis comme des libérateurs. Le premier gouverneur musulman de la ville, Amr ibn al-As, a déclaré qu’il respecterait la religion des Coptes et leurs lieux de culte, et c’est effectivement ce qui s’est passé, au moins en son temps et sous ses premiers successeurs. C’est ainsi que les moines et les évêques coptes ont pu reprendre la direction spirituelle de leur peuple et retrouver, dans le nouvel ordre musulman, une position sociale et politique reconnue.
Mais, ensuite, les choses se sont gâtées…
Le temps des souverains mamelouks et ensuite des sultans turcs a été marqué par la violence et par des tentatives répétées d’éliminer les Coptes. Ceux-ci se sont alors déplacés en grande partie vers le sud, où ils pouvaient vivre un peu plus tranquillement.
Et aujourd’hui? Y a-t-il encore des régions ou des groupes sociaux dans lesquels se regroupent les chrétiens?
Aujourd’hui, les chrétiens habitent partout dans le pays, des côtes du nord aux frontières avec le Soudan. Il existe quelques rares villages où les habitants sont chrétiens, mais en  général, nous sommes mêlés au reste du peuple égyptien. Autrefois, il y avait des quartiers du Caire où les chrétiens étaient les plus nombreux, mais ce phénomène est en voie de disparition. Nous n’occupons pas d’enclaves, et nous ne représentons pas non plus une classe sociale. Il y a des chrétiens dans tous les milieux, depuis celui des fellahs, des paysans, jusqu’à celui des élites fortunées, mais dans une proportion qui ne dépasse jamais dix pour cent. Certes, il y a des riches, dont certains sont même connus au niveau international, mais ils sont toujours moins nombreux que les riches musulmans. Et parmi les Coptes catholiques il y a très, très peu de riches, autant dire qu’ils sont inexistants … [il rit, ndr].
Et pourtant, à partir du XIXe siècle, on a vu apparaître un certain nationalisme chez les Coptes, qui se considéraient comme les véritables héritiers des Égyptiens de l’Antiquité, tandis qu’ils regardaient les musulmans comme des “étrangers”. La bourgeoisie copte donnait des noms de pharaons à ses enfants lors de leur baptême.
Admettons-le: dans la mentalité copte, cela existe. Moi, je dis que c’est un fait: les chrétiens coptes se trouvaient en Égypte avant l’arrivée des musulmans. Mais cela ne doit pas devenir un prétexte pour s’opposer aux autres Égyptiens. Comment peut-on effacer quatorze siècles de coexistence? À leur tour, les musulmans pourraient dire: au fond, vous n’étiez ici “que” sept siècles avant nous… Tout au plus devrait-on utiliser cet argument pour créer un terrain d’entente qui nous unisse, aujourd’hui et demain, comme il nous a unis dans la joie et dans la peine pendant quatorze siècles. Nous avons lutté ensemble pour l’indépendance, nous avons souffert ensemble pendant les dernières guerres, au cours desquelles le sang des chrétiens a été versé avec celui des musulmans.
Les Coptes n’ont pas eu de grand regret lorsque, dans l’Égypte moderne, les garnisons des puissances occidentales ont été démantelées…
C’est tout à fait vrai. Car, pour eux, le pouvoir des puissances occidentales, loin de constituer une garantie de protection pour les chrétiens, était, avec le passage de membres de l’Église copte orthodoxe à l’Église copte protestante, un facteur d’affaiblissement de l’Église locale. C’est ce que disent aussi les Coptes catholiques. Cela dit, on ne peut pas s’opposer à la liberté de religion; et si l’Église copte catholique est née en Égypte à l’époque moderne, ce n’est pas grâce à l’intervention de puissances dominatrices. Aujourd’hui encore, nous ne sommes que 250 000. On ne peut pas nous accuser de prosélytisme.
Dans l’Église copte orthodoxe, même pendant les longues périodes de marginalisation, les laïcs ont toujours exercé une forte influence sur la direction de la vie ecclésiale.
Autrefois, ils dirigeaient tout. Les notables laïques avaient de l’argent et ils occupaient une position sociale importante, alors que le clergé n’avait pas d’instruction. Les monastères étaient remplis de paysans; on choisissait les plus pieux et ont les nommait évêques. Cela a duré jusqu’au patriarcat de Cyrille VI, le prédécesseur de l’actuel patriarche Chenouda III. Cyrille VI, un véritable homme de Dieu a commencé à attirer dans les monastères plusieurs jeunes universitaires et il les a consacrés évêques pour qu’ils exercent leur mission auprès du peuple. Ces évêques ont lancé, en collaboration avec les laïcs, les cours de catéchisme du dimanche. Est alors né un mouvement de renouvellement, qui a fleuri autour des monastères et qui a entraîné toute la communauté copte. Les évêques actuellement ordonnés par le patriarche Chenouda III viennent de ce mouvement; ils sont plus de cent et aujourd’hui, ce sont eux qui dirigent l’Église. Le poids des laïcs a diminué, mais ils restent très influents.
Les communautés chrétiennes d’Orient sont souvent caractérisées par une certaine discrétion. Elles ont tendance à ne pas se faire remarquer socialement. En revanche, les Coptes d’Égypte manifestent une certaine exubérance, entre autres dans la visibilité publique: grands monastères, grandes cathédrales, grandes manifestations.
Bien sûr, l’Église copte est bien visible. Elle est présente et active. Mais il ne s’agit pas d’un désir de paraître. Le fait est que, tout en étant minoritaire, elle représente une minorité très importante. Les coptes sont huit millions, ils ne peuvent pas se cacher!
Revenons à la situation dramatique d’aujourd’hui. Le massacre du 31 décembre a frappé tout le monde, mais les Coptes ont subi attaques et violences depuis les années Quatre-vingt. Qu’est-ce qui a changé par rapport au passé?
La croissance des courants fondamentalistes et islamistes, que nous avons appelés au Synode “islam politique” est un phénomène général. Ce phénomène prend différentes formes et se manifeste de manière variée. Certains de ces groupes procèdent à des lavages de cerveau sur les jeunes pour réaliser leurs projets de domination au niveau local et au niveau mondial. Ils ne le cachent pas, ils le disent clairement, ils l’écrivent. Et, vu les conditions difficiles qui règnent dans nos pays, ils y parviennent. Il y en a parmi eux qui propagent une mentalité de refus et de haine de l’autre. C’est de ce terreau que peuvent naître des groupuscules qui décident d’organiser des attentats mortels comme celui d’Alexandrie.
Peut-on dire, comme certains le soutiennent, que, derrière ces violences contre les chrétiens, il ya les Frères musulmans?
Les Frères musulmans sont partis d’une idéologie qui prêchait le renouveau de l’islam pour revenir à la pureté des origines. Cette idéologie s’est rapidement transformée en une orientation politique qui prétendait revenir au mode de vie des temps du Prophète à travers l’imposition intégrale de la charia et de la domination islamiste dans la société. Mais ensuite les choses ont évolué. On a vu naître chez les Frères musulmans différents courants, lesquels prennent souvent des voies différentes et entrent en conflit. On ne peut pas les mettre tous dans le même sac. On aurait tort de généraliser. Il faut faire des distinctions entre les groupes. Et puis aujourd’hui, il y a de nouveaux groupes salafistes qui attaquent les autres, y compris les Frères musulmans, au nom d’une pureté islamique soi-disant plus grande.
Le remarquable mérite du Synode pour le Moyen-Orient est d’avoir clairement défini cette situation, dans une perspective de communion au sein de l’Église, avec les autres chrétiens et avec tous nos compatriotes, pour construire des sociétés fondées sur le droit, sur le respect des valeurs communes et sur l’égalité de tous les citoyens.
La manifestation de protestation de la communauté copte orthodoxe d’Alexandrie, le 1<SUP>er</SUP> janvier 2011 [© Afp/Getty Images]

La manifestation de protestation de la communauté copte orthodoxe d’Alexandrie, le 1er janvier 2011 [© Afp/Getty Images]

Face aux attaques et aux violences subies par les Coptes, l’Église égyptienne n’a jamais, par le passé, attribué la faute à la majorité musulmane où à l’islam en général. Et aujourd’hui?
Après la tragédie d’Alexandrie, on a vu réaffirmer plus fortement que jamais que les chrétiens et les musulmans partagent un destin commun en Égypte. Tout le monde a adopté cette attitude, à la télévision, dans les journaux, dans les milieux intellectuels et parmi les chefs de la communauté musulmane, à commencer par le grand imam d’Al-Azhar.
Les paroles du Pape ont provoqué des réactions véhémentes, au point que l’Université Al-Azhar, premier centre d’enseignement religieux de l’islam sunnite, a suspendu le dialogue avec le Saint-Siège. Que s’est-il passé?
Une télévision [Al Jazeera, ndr] a rapporté les faits de manière déformée, en disant que le Pape avait appelé les États et les gouvernements de l’Occident à intervenir pour protéger les chrétiens persécutés en Égypte et au Moyen-Orient. Le Pape n’a jamais dit cela. Mais cette version erronée de ses paroles a été prise comme si c’était la version officielle, et Al-Azhar en a pris prétexte pour suspendre le dialogue.
En somme, les paroles du Pape ont été dénaturées. Mais en Occident, on a réellement vu s’organiser, jusque dans les rangs du Parlement européen, des campagnes pour la suspension des aides aux pays qui ne protègent pas les chrétiens.
Je n’approuve pas cette attitude qui finit par confirmer les interprétations inexactes des paroles du Pape. En tant que chrétiens d’Égypte – catholiques, protestants et orthodoxes indifféremment – nous constatons que chaque appel à des pressions diplomatiques, à des initiatives punitives ou à des sanctions économiques appliquées à l’Égypte pour les faits concernant les chrétiens égyptiens constituent le tort le plus grave que l’on puisse faire aux chrétiens eux-mêmes. Je voulais le dire à Bruxelles, au Parlement européen, où j’avais été invité pour parler de la persécution des chrétiens au Moyen-Orient. Mais je n’ai pas voulu quitter mon pays dans les circonstances tragiques actuelles.
Comment les Coptes orthodoxes ont-ils pris ces initiatives et l’appel du Pape?
Ils ont été, eux aussi, conditionnés par la version déformée qui a été donnée de cet appel et ils ont adopté le même critère de jugement que celui qu’a exprimé l’imam d’Al-Azhar. Nous, en tant que catholiques, nous avons un lien de foi et de hiérarchie avec l’évêque de Rome, mais rien  ne nous oblige à nous sentir liés à des initiatives de groupes et d’organismes européens, occidentaux ou internationaux. Il est important de mettre en valeur les contributions, d’où qu’elles viennent, mais nous devons surtout favoriser un climat positif et rechercher des terrains d’entente, de coexistence et de collaboration, au lieu d’attiser les conflits et les tensions.
Pour conclure, je vous demanderais avant tout de prier pour la paix et la tranquillité de l’Égypte et de tous les pays qui souffrent d’instabilité et de violence. Et je vous remercie de votre intérêt et de votre solidarité.



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