LES VERSETS 6, 1 - 7, 3 DE L’APOCALYPSE
Quand l’Agneau ouvrit le premier des sept sceaux, je vis et j’entendis le premier des quatre Vivants crier comme d’une voix de tonnerre: «Viens!». Et voici qu’apparut à mes yeux un cheval blanc; celui qui le montait tenait un arc; on lui donna une couronne, puis Il sortit vainqueur, et pour vaincre encore.
Lorsqu’il ouvrit le deuxième sceau, j’entendis le deuxième Vivant crier: «Viens!». Alors surgit un autre cheval, rouge-feu; celui qui le montait, on lui donna de bannir la paix hors de la terre et que l’on s’égorgeât les uns les autres; on lui donna une grande épée.
Lorsque l’Agneau ouvrit le troisième sceau, j’entendis le troisième Vivant crier: «Viens!». Et voici qu’apparut à mes yeux un cheval noir; celui qui le montait tenait à la main une balance; et j’entendis comme une voix du milieu des quatre Vivants qui annonçait: «Un litre de blé pour un denier, trois litres d’orge pour un denier! Quant à l’huile et au vin, ne les gâche pas!».
Lorsque l’Agneau ouvrit le quatrième sceau, j’entendis le cri du quatrième Vivant: «Viens!». Et voici qu’apparut à mes yeux un cheval verdâtre; celui qui le montait, on le nommait la Peste; et l’Hadès le suivait.
Alors, on leur donna pouvoir sur le quart de la terre, pour exterminer par l’épée, par la faim, par la peste, et par les fauves de la terre.
Lorsque l’Agneau ouvrit le cinquième sceau, j’aperçus sous l’autel les âmes de ceux qui furent égorgés pour la parole de Dieu et le témoignage qu’ils avaient rendu. Ils se mirent à crier à toute force: «Jusques à quand, Maître saint et vrai, tarderas-tu à faire justice, à tirer vengeance de notre sang sur les habitants de la terre?». Alors on leur donna à chacun une robe blanche en leur disant de patienter encore un peu, le temps que fussent au complet leurs compagnons de service et leurs frères qui doivent être mis à mort comme eux.
Lorsque l’Agneau ouvrit le sixième sceau, alors il se fit un violent tremblement de terre, et le soleil devint aussi noir qu’une étoffe de crin, et la lune devint tout entière comme du sang, et les astres du ciel s’abattirent sur la terre comme les figues avortées que projette un figuier tordu par la bourrasque, et le ciel disparut comme un livre qu’on roule, et les monts et les îles s’arrachèrent de leur place; et les rois de la terre, et les hauts personnages, et les grands capitaines, et les gens enrichis, et les gens influents, et tous enfin, esclaves ou libres, ils allèrent se terrer dans les cavernes et parmi les rochers des montagnes, disant aux montagnes et aux rochers: «Croulez sur nous et cachez-nous loin de Celui qui siège sur le trône et de la colère de l’Agneau». Car il est arrivé le Grand Jour de sa colère, et qui donc peut tenir?
Après quoi j’aperçus quatre Anges, debout aux quatre coins de la terre, retenant les quatre vents de la terre pour qu’il ne soufflât point de vent ni sur la terre, ni sur la mer, ni sur aucun arbre. Puis j’aperçus un autre Ange monter de l’Orient, portant le sceau du Dieu vivant; il cria d’une voix puissante aux quatre Anges auxquels il fut donné de malmener la terre et la mer: «Attendez pour malmener la terre et la mer et les arbres, que nous ayons marqué au front les serviteurs de notre Dieu».
![La cuvette de l’abside principale avec, au centre, l’Agneau de l’Apocalypse entouré des quatre Vivants et des vingt-quatre vieillards [© Paolo Galosi]](http://www.30giorni.it/upload/articoli_immagini_interne/02-03-011.jpg)
La cuvette de l’abside principale avec, au centre, l’Agneau de l’Apocalypse entouré des quatre Vivants et des vingt-quatre vieillards [© Paolo Galosi]
Apocalyptiques ou intégrés? Face à cette alternative, qui n’est en rien alternative entre l’utopie et l’acquiescement, l’Apocalypse prétend depuis toujours jeter une lumière plus vraie sur les événements de l’histoire: un point de vue incommensurable et pourtant suprêmement réaliste, ni apocalyptique ni intégré. Aujourd’hui, face aux roulements de tambours d’une guerre plus grande que nous, nous en sentons plus que jamais la nécessité.
Le mot “apocalypse”, comme le savent tous ceux qui ont quelque notion, même vague, de l’Écriture sainte, signifie révélation, démonstration, dévoilement. «Révélation de Jésus-Christ: Dieu la lui donna pour montrer à ses serviteurs ce qui doit arriver bientôt», dit le premier verset de l’Apocalypse, repris de façon presque identique à la fin du texte (Ap 1, 1 et 22, 6). Jésus Christ, «le témoin fidèle, le Premier-né d’entre les morts, le Prince des rois de la terre» (Ap 1, 5), montre après sa victoire à l’apôtre Jean qui, transporté hors de l’histoire, «tombe en extase», ce qui arrive réellement dans l’histoire. Comme l’écrivait le grand exégète Heinrich Schlier au début d’un célèbre essai sur l’Apocalypse dont nous avons publié des extraits il y a quelques années (cf.30Jour s, n° 6, mai 1995, p. 65-68): «L’Apocalypse selon saint Jean est le seul livre du Nouveau Testament qui ait pour sujet l’histoire. Aussi la réflexion chrétienne autour de l’histoire s’est-elle essentiellement nourrie d’une méditation sur ce texte». Réflexion qui s’est exprimée, au cours des siècles, à travers les mots mais aussi à travers les images et les couleurs.
À Anagni, dans la crypte de la cathédrale de cette ville fatidique, une série de fresques entreprises à l’époque où commençaient à se répandre les élucubrations sur l’histoire de Joachim de Flore († 30 mars 1202), constitue une magnifique illustration d’une conception de l’histoire qui est encore l’expression de la méditation traditionnelle sur l’Apocalypse et dont le De civitate Dei de Saint Augustin représente le modèle. Jusqu’à la rupture opérée par Joachim de Flore avec sa vision d’une histoire divisée en trois âges successifs – l’âge du Père, celui du Fils et celui du Saint Esprit –, il n’était pas même concevable que l’avènement historique du Christ pût être suivi dans le temps de l’histoire d’un autre âge, celui de l’Esprit, porteur d’une grâce plus grande. L’avènement du Christ était considéré comme le début de la fin du monde. Pour la réflexion d’inspiration augustinienne ou thomiste, «le Christ n’est pas la charnière de l’histoire qui marque le début d’un monde transformé et racheté et la fin d’une histoire non rachetée qui aurait duré jusque-là; pour elle, le Christ est plutôt le principe de la fin. Il est la “rédemption” dans la mesure où, avec Lui, la fin commence à resplendir dans l’histoire. La rédemption consiste (du point de vue historique) dans cette phase qui a commencé alors que l’histoire, si l’on peut dire, procède “per nefas” pour un certain temps encore, conduisant l’âge ancien de ce monde à sa fin» (J. Ratzinger, Die Geschichtstheologie des heiligen Bonaventura, Schnell & Steiner, 1959, p. 108) .
C’est justement parce qu’il veut être une lecture du temps de l’Église comme temps final sub gratia et non l’image du dépassement de ce temps, que le cycle apocalyptique d’Anagni n’est constitué que de scènes tirées des douze premiers chapitres de l’Apocalypse et, parmi les trois septénaires qui se suivent (des sceaux, des trompettes et des coupes), il choisit de ne représenter que le premier, celui des sceaux, en s’arrêtant à l’ouverture du septième sceau. C’est-à-dire qu’il choisit de s’arrêter à la proclamation du jugement et de ne pas se pencher sur les aspects plus imaginatifs de la promulgation et de l’exécution de celui-ci. (Probablement les «instruments politiques et spirituels puissants et dépravés» [Schlier], qui, aujourd’hui, semblent réaliser à la lettre certaines visions prophétiques des chapitres 13-18 de l’Apocalypse, n’étaient-ils pas encore arrivés à leur plus haut point de perfection).
Ainsi, dans une version picturale pleine de grâce, est représentée avec une harmonie et un équilibre extrêmes le caractère inexorable de la victoire remportée par Jésus-Christ ainsi que les éléments d’une lutte qui, certes, se poursuit encore, mais qui ne peut plus faire peur. En effet, à Anagni, la guerre et la mort (Ap 6, 4-8) ferment les yeux effrayées, les astres qui changent de couleur (Ap 6,12) sont deux petites boules sur lesquelles un Ange souffle paisiblement, le dragon aux dix cornes (Ap 12, 3) est un petit dragon sous les pieds d’un suave Archange, tandis que tout l’honneur, la force et la beauté sont réservés à Celui qui siège sur le trône, à l’Agneau et à ceux qui partagent sa victoire et portent la couronne royale des vainqueurs, aux vingt-quatre vieillards, aux vierges et aux martyrs alignés en un ordre parfait, quasi musical.
![L’ouverture des quatre premiers sceaux représentée à droite de la cuvette de l’abside principale [© Paolo Galosi]](http://www.30giorni.it/upload/articoli_immagini_interne/03-03-011.jpg )
L’ouverture des quatre premiers sceaux représentée à droite de la cuvette de l’abside principale [© Paolo Galosi]
Le Christ est la manifestation d’une force victorieuse sur le monde
Au centre de l’ensemble pictural, au cœur de la cuvette de l’abside, au milieu des quatre Vivants et des vingt-quatre vieillards, se trouve le vainqueur, l’Agneau représenté dans l’acte de briser les sept sceaux du livre que personne, avant sa victoire, n’était en mesure d’ouvrir. Une impossibilité qui faisait pleurer Jean, et qui nous fait toujours pleurer nous aussi devant le mystère humainement inexplicable de l’histoire. Mais «il a remporté la victoire le lion de la tribu de Juda, le Rejeton de David, il ouvrira donc le livre» (Ap 5, 5), lit-on sur les pages ouvertes du livre. Ne pleurez plus!
À droite et à gauche de l’abside centrale, sur un arc triomphal atypique et sur les voûtes et les arcs qui lui sont adjacents, sont représentées des scènes qui correspondent à l’ouverture de chacun des sceaux. On part, à droite, de la représentation des quatre cavaliers que l’on voit apparaître à l’ouverture des quatre premiers sceaux. Des cavaliers bien peu apocalyptiques, en ce sens qu’ils ne se présentent pas comme les symboles de quatre forces équivalentes et souveraines de destruction. Des forces qui feraient coïncider le dévoilement final avec la destruction finale, le but avec la fin. Non. À la différence de ce que continue à soutenir une critique si timorée que, dans la crainte de se perdre en perdant ses préjugés, elle n’ose pas même regarder la réalité telle qu’elle est, il s’agit, en fait, selon l’interprétation traditionnelle fondée sur la coordination des versets Ap 6, 1-2 avec Ap 19, 11-16, de la lutte instaurée par le premier cavalier contre les trois autres. Le premier des quatre cavaliers (qui monte un cheval blanc, est couronné et porte un arc, selon la lettre de Ap 6, 2) est revêtu d’un manteau teint de son sang, et sa tête est entourée de l’auréole de la gloire divine, selon la lettre de Ap 19, 13: il est le Verbe de Dieu, le Roi des Rois, le Seigneur des Seigneurs qui, selon ce que dit la Vulgate, (Ap 6, 2) exivit vincens ut vinceret, est sorti victorieux pour vaincre ce qui reste à vaincre. Le Christ a vaincu, c’est le Christ qui vainc encore. «D’où sortit-il, si ce n’est du livre ouvert?», écrivait Ambroise Authpert, l’abbé du grand monastère carolingien de San Vincenzo al Volturno, dont la crypte contient un autre merveilleux cycle de fresques du haut Moyen Âge, inspirées de son commentaire de l’Apocalypse. Le cheval blanc, en effet, semble presque sortir de l’abside principale dans laquelle l’Agneau ouvre les sceaux et s’apprête à décocher un flèche en direction du second cavalier qui, épouvanté, s’enfuit en se retournant.
Le premier cavalier exprime l’idée d’une victoire inexorable. Le cheval est au pas, et celui qui le monte tend son arc avec un grand calme. Son regard manifeste de la fermeté mais aucune agressivité. Le second cavalier n’a plus qu’à s’enfuir au galop. Ce n’est pas la guerre qui terrasse, c’est elle qui semble terrassée et qui doit fuir en faisant tournoyer à deux mains sa grande épée pour se défendre. Mais cette épée, aussi immense qu’elle soit, n’assure pas sa défense. Et, en effet, elle lui a été donnée pour attaquer, pour «bannir la paix hors de la terre et pour que l’on s’égorgeât les uns les autres» (Ap 6, 4). Comment se défendre maintenant contre une flèche?
Dans la partie basse de ce même tableau, la mort a le même regard effrayé que la guerre. Elle s’enfuit au galop sur un cheval de couleur terreuse, poursuivie par un démon nu et ailé qui chevauche l’enfer sombre en tenant en mains une grande balance avec laquelle il pèse sans pitié. De même que la guerre est poursuivie par le Roi victorieux et cherche à fuir devant lui, de même la mort tente d’échapper à l’enfer, à la seconde mort. L’auteur du cycle explique avec soin, par un vers transcrit au bas du tableau, qu’il s’agit de deux couples de cavaliers: Has per picturas bis binas disce figuras (comprends les personnages représentés dans ces peintures deux par deux). Mais le parallèle est partiel: l’enfer et la mort sont à leur tour poursuivis par le premier cavalier. Ils sont destinés à être jetés dans l’étang de feu (Ap 20, 14).
Loin, donc, de nous trouver devant un tableau de destruction totale et de peur généralisée (que l’on attribue communément à la vision que le Moyen Âge central se fait de l’Apocalypse mais qui, en réalité, correspond plutôt à la lecture millénariste et d’inspiration gnostique qu’a introduite Joachim et qui a prévalu par la suite), nous avons en face de nous la représentation d’une force qui est victorieuse du monde et qui, en continuant à vaincre, assure avant tout la paix.
Ce thème se poursuit et se précise dans la voûte qui domine la représentation des quatre cavaliers. Là, quatre Anges, situés sur les quatre côtés d’un tableau tout piqueté de fleurs, terrassent quatre figures cornues et ailées. Il ne s’agit pas de la lutte allégorique du bien et du mal, comme l’a si souvent dit la critique en prenant pour la réalité ses fantasmatiques préjugés nés de ses conceptions manichéennes, mais de la sauvegarde, par la lutte contre les vents de destruction, des conditions qui permettent la vie sur terre, selon la lettre de Ap 7, 1. La réalité naturelle, comme la paix, est préservée par le Roi victorieux et miséricordieux: Tu, victor Rex, miserere. Quelle distance entre la lettre de l’Apocalypse et l’interprétation hallucinée de ceux qui ont des fantasmes en tête et de la haine au cœur: «Après quoi j’aperçus quatre Anges, debout aux quatre coins de la terre, retenant les quatre vents de la terre pour qu’il ne soufflât point de vent ni sur la terre, ni sur la mer, ni sur aucun arbre. Puis j’aperçus un autre Ange monter de l’Orient, portant le sceau du Dieu vivant; il cria d’une voix puissante aux quatre Anges auxquels il fut donné de malmener la terre et la mer: “Attendez pour malmener la terre et la mer et les arbres, que nous ayons marqué au front les serviteurs de notre Dieu”» (Ap 7, 1-2). Et, en effet, un autre Ange montant presque du bas de l’arc soutenant la voûte, indique un cartouche sur lequel sont inscrits ces mots et porte une croix de procession dont pendent l’alpha et l’oméga.
Cette croix est-elle seulement l’attribut iconographique de l’Ange qui permet de l’identifier? Est-ce un détail sans signification particulière? Non, cette croix fine (qui «est le signe de la Trinité que nous recevons tous dans le baptême», écrivait saint Bruno, évêque de Segni, en commentaire de ce verset de l’Apocalypse), est la raison dernière de la fresque de toute cette travée. Le but de la guerre que le Roi victorieux mène contre la guerre, de même que l’ordre péremptoire donné par l’Ange portant le sceau de suspendre toute destruction (qui n’est en réalité qu’une autre façon de dire de nouveau “Christ ressuscité”, comme le disent Beda, Ambroise Authpert et beaucoup d’autres), c’est de permettre, grâce au baptême, qu’une sublime descendance, aussi nombreuse que les étoiles, jouisse, selon la promesse, d’une félicité céleste, incommensurable: promissa posteritas caelesti felicitate sublimis, écrit Augustin (De civitate Dei 16, 23).
Dans la crypte d’Anagni, on trouve représenté plusieurs fois (au moins trois) le sceau baptismal en forme de monogramme du nom du Christ. Aucun critique n’a jamais jugé bon de le noter. Comme si la promesse faite à Abraham d’être le père de beaucoup de peuples, d’une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel (cette promesse n’a pas, elle non plus, été reconnue par la critique dans la voûte VIII d’Anagni, une méconnaissance qui fait sauter tout le «mécanisme» du christianisme, dirait Péguy) s’accomplissait dans autre chose que le baptême; comme à Jérusalem Jésus le murmura cette nuit-là à Nicodème et comme Pierre le répéta à voix haute après la mort et la résurrection du Christ: «Repentez-vous et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus-Christ pour la rémission de ses péchés, et vous recevrez alors le don du Saint-Esprit. Car c’est pour vous qu’est la promesse, ainsi que pour vos enfants et pour tous ceux qui sont au loin, en aussi grand nombre que le Seigneur notre Dieu les appellera» (Ac 2, 38 sq.).
![La représentation de l’ouverture du cinquième sceau: Jésus-Christ donne les étoles de la gloire aux âmes des martyrs [© Paolo Galosi]](http://www.30giorni.it/upload/articoli_immagini_interne/09-03-011.jpg )
La représentation de l’ouverture du cinquième sceau: Jésus-Christ donne les étoles de la gloire aux âmes des martyrs [© Paolo Galosi]
Un temps bref
Symétriquement à cet ensemble de scènes, on trouve représentée sur l’autre partie de l’arc triomphal qui encadre l’abside principale, l’ouverture du cinquième et du sixième sceau.
Du temps est encore accordé, non seulement pour que soient marqués par le sceau baptismal tous ceux que le Seigneur appellera, mais aussi pour que soit au complet le nombre de ceux qui doivent être tués propter Verbum Dei et propter testimonium quod habebant. En effet, aux âmes de ceux qui furent immolés, c’est-à-dire de ceux qui ont reçu le baptême de sang dans le martyre et qui crient pour que justice soit finalement faite, il est demandé «de patienter encore un peu [tempus modicum] jusqu’à ce que soit au complet le nombre de leurs compagnons de service et de leurs frères qui doivent être mis à mort comme eux» (Ap 6, 11). Pour leur donner la patience d’attendre, Celui qui siège sur le trône les revêt d’étoles de gloire blanchies dans le sang de l’Agneau. Une fois qu’ils les auront reçues, ils pourront attendre dans la paix que soit complété le nombre des martyrs et qu’arrive ainsi le moment du rachat définitif.
Mais ce temps de l’attente est bref, le temps de l’histoire est un tempus modicum. «Le Seigneur ne retarde pas l’accomplissement de sa promesse […]. Ce bref intervalle de temps nous semble long parce qu’il dure encore; quand il sera terminé, nous nous apercevrons de combien il était bref» (saint Augustin, Commentaire à l’Évangile de Jean 101, 6). Après la victoire du Christ, il ne reste que peu de temps. En effet, à l’ouverture du sixième sceau, le soleil et la lune sur le front de l’arc de gauche, changent de couleur et un Ange se prépare à souffler un vent qui précipite sur la terre les étoiles du ciel comme le fait la bourrasque avec les fruits du figuier; et un autre Ange tient l’encensoir d’or à travers lequel, comme monte le parfum des prières des saints, descendra d’ici peu sur la terre le feu de la colère de Celui qui siège sur le trône et de l’Agneau.
Si l’attente enseigne la patience à ceux qui réclament que justice soit faite, elle suscite au contraire chez le dragon une «furieuse volonté de puissance née de l’angoisse du temps qui lui échappe», écrivait Schlier dans l’essai cité précédemment. Il y avait jadis, à Anagni, à côté du dragon de l’absidiole de droite, comme dans la splendide fresque de l’intérieur de l’église de Civate, sur le mont Pedale, non loin de Lecco (Lombardie), une représentation aujourd’hui perdue de l’Ascension du Seigneur, c’est-à-dire de ce que l’Apocalypse appelle «l’enlèvement de l’enfant jusqu’auprès de Dieu et de son trône» (Ap 12, 5). C’est en effet «avec l’Ascension de Jésus-Christ au ciel», continue Schlier, «que le dragon, figure de Satan, puissance absolue du despotisme, est jeté sur la terre».
Une fois jeté sur la terre par l’Ascension du Seigneur, le dragon «se lance à la poursuite de la femme» (Ap 12, 13) qui réussit à s’enfuir sur les ailes d’un aigle (nous la retrouvons en effet avec son fils et près de Jean dans l’absidiole de gauche). Alors, le dragon «s’en va guerroyer contre le reste de ses enfants, ceux qui obéissent aux ordres de Dieu et possèdent le témoignage de Jésus» (Ap 12, 17). Et en effet, à Anagni, le dragon se trouve du côté des dix-huit saints martyrs, c’est-à-dire de ceux qui sont en possession du témoignage de Jésus, puisque, comme le disent tous les Pères et les écrivains médiévaux, le nombre 18 est la valeur numérique des initiales IE du nom de Iesus (le chiffre de la bête en est une grossière contrefaçon: 666). Il y a aussi dix-huit saints martyrs représentés sur les fresques de Civate, à l’intérieur de la coupole du ciborium: «C’est pourquoi ils sont devant le trône de Dieu, le servant jour et nuit dans son temple; et Celui qui siège sur le trône étendra sur eux sa tente» (Ap 7, 15).
Mais les martyrs ne sont pas les seuls à mourir – c’est-à-dire à révéler de façon réelle, comme l’écrit Schlier, «l’anachronisme d’un monde qui, aujourd’hui encore, prétend s’affirmer lui-même» – et, par leur mort, à «rendre accessible, à leurs ennemis mêmes, l’avenir entrouvert par le Christ». Les vierges elles aussi meurent, en obéissant. C’est à celles-ci qu’est consacrée toute la partie de l’absidiole de gauche. Elles entourent Marie, Vierge des vierges: Te nimis implorant virgo iubilant et adorant. Dum tibi subduntur natum moriendo secuntur. Ces vers, qui rappellent l’hymne ambrosien “Iesu corona virginum”, courent dans l’absidiole de gauche sur la bande qui sépare la Vierge avec l’Enfant (entourée de deux vierges saintes et des deux Jean, en haut), de l’histoire de Secundina, vierge et martyre, en bas. «Combien on t’implore, combien on te loue et on te vénère, ô Vierge. Tandis qu’on se soumet à toi, on suit en mourant ton Fils». C’est, en fait, ce que désirent et vivent tous les pauvres pécheurs, ni vierges ni martyrs, qui, ayant part à l’amour victorieux du Christ, ont regardé pendant des siècles avec repentir et dévotion les visages de la crypte d’Anagni. «Quand je pense qu’un homme, un jeune, un individu ne peut épouser une femme sinon par amour de Jésus-Christ – il me semble que j’ai déjà prononcé ces mots: sinon par amour de Jésus-Christ –, quand on dit cela, on sent toute l’immensité – immensité veut dire non commensurable –, l’incommensurabilité d’un point de vue, qui est “le” point de vue, mais aussi le point de renaissance, de naissance de la renaissance» (Luigi Giussani).