Avec le cœur en paix
Interview de Joseph Han Zhi-hai, évêque en Chine, non reconnu par le gouvernement de Pékin: «Je viens d’une famille qui connaît Jésus depuis quatre cents ans. Mon père et ma mère m’ont baptisé huit jours après ma naissance. Ils savaient que l’Église demande aux parents de baptiser rapidement leurs enfants»
Interview de Joseph Han Zhi-hai par Gianni Valente
Lanzhou, en Chine, est l’une des villes les plus polluées du monde. Certains jours, dans le chef-lieu de la province nord-occidentale du Gansu, le smog est si épais que l’on ne voit plus la montagne de Lanshan, qui s’élève à quelques kilomètre au sud de la ville. Mais le regard de Joseph Han Zhi-hai, archevêque de la métropole qui se trouve au bord du Fleuve Jaune, ne perd rien lui de sa limpidité et de son acuité, même quand il s’arrête sur le moment délicat et controversé qu’est en train de vivre la catholicité chinoise.
Han a été ordonné évêque en 2003. Les fonctionnaires politiques locaux et nationaux n’ont pas encore reconnu officiellement son ordination épiscopale. Mais sa situation de successeur des apôtres privé de “certification” gouvernementale ne l’empêche pas d’agir et encore moins de rendre témoignage de la liberté de qui avance, le cœur en paix, dans la foi des apôtres. Parlant de lui, il dit: «Je viens d’une famille qui connaît Jésus depuis quatre cents ans. Mon père et ma mère m’ont baptisé huit jours après ma naissance. Ils savaient que l’Église demande aux parents de baptiser rapidement leurs enfants».

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JOSEPH HAN ZHI-HAI: Nous habitions dans un village à deux cents kilomètres de Lanzhou. Ce n’était pas un village catholique, mais la persécution était arrivée là aussi. Durant toute cette période, mes parents sont tous restés fidèles à leur foi dans l’intimité de leur cœur, mais ils ne la manifestaient pas en public, ils n’allaient même pas à la messe. On ne pouvait faire autrement. Par chance, notre maison était un peu à l’écart des autres. Il nous était donc plus facile de continuer à prier ensemble. Mon grand-père n’a jamais cessé de réciter les prières en famille. Il nous a ainsi gardés dans la foi.
Quelles sont les autres personnes importantes que vous avez par la suite rencontrées sur votre chemin?
Certainement le père Philippe, qui allait devenir en 1981 évêque de Lanzhou. C’est lui qui m’a ordonné prêtre. Il avait été libéré en 1978, après trente ans de prison et d’isolement. Dès qu’il a recouvré la liberté, il s’est remis, sans une plainte, à annoncer l’Évangile en parcourant les villes et les campagnes. Il était tout le temps sur les routes à rendre visite aux chrétiens de la région, maison par maison, à dire la messe, à prier avec eux et à les réconforter. J’étais à l’époque un jeune étudiant. En le voyant, est né en moi le désir de devenir prêtre moi aussi. Mais il n’y avait alors aucun séminaire. Nous allions un peu partout à la recherche des rares vieux manuels et textes de théologie qui avaient échappé à la destruction. Nous étudiions sur le peu de livres que nous réussissions à trouver. Puis le gouvernement a permis que l’on reconstruise les églises. Les familles ont alors uni leurs efforts pour remettre en état leurs chapelles et leurs paroisses. Et la foi ainsi a recommencé à refleurir.
Si vous comparez cette période au temps présent, quels changements notez-vous dans la vie quotidienne des catholiques?
Je vois aujourd’hui une grande ouverture, il y a plus de liberté qu’alors. Il y a encore beaucoup de foi dans nos communautés mais on remarque aussi chez les jeunes une certaine fragilité, fragilité qui est liée, d’une certaine façon, au nouveau matérialisme qui marque la société. Le risque d’une perte de la foi est plus lié à la soif de consommation et au matérialisme de la vie moderne qu’à la difficulté des rapports avec le gouvernement.
Et vous, quelle est votre action auprès des jeunes et des adolescents?
Nous travaillons surtout avec les étudiants des années qui précèdent l’université. Nous créons des classes d’étude pendant l’été et pendant les vacances de Nouvel An. Mais ce qui compte, plus que les initiatives collectives, ce sont les rapports personnels avec chacun de ces jeunes.
Comment et quand êtes-vous devenu prêtre?
J’ai reçu l’ordination sacerdotale de l’évêque Philippe en 1994, en même temps que quatre camarades. Les séminaires avaient été rouverts sous contrôle du gouvernement mais aucun de nous ne les avait fréquentés. L’enseignement fondamental, je l’avais reçu, pour ma part, d’un laïc qui connaissait la théologie.
Puis, quelques années après la mort de Philippe, vous êtes vous-même devenu évêque. Mais vous avez été ordonné sans recevoir les approbations et les autorisations des appareils gouvernementaux.
C’était en janvier 2003. Je m’étais déjà aperçu depuis longtemps que la division qui existe en Chine entre communautés et évêques “officiels” et “clandestins” n’avait pas de sens. La majeure partie des évêques élus selon les procédures voulues par le gouvernement avaient été légitimés par le Saint-Siège et étaient eux aussi en communion avec le Pape. Aussi les vieilles recommandations qui circulaient dans l’Église, incitant les fidèles à éviter les célébrations eucharistiques conjointes avec des prêtres et des évêques qui acceptaient de collaborer avec le gouvernement, me paraissaient-elles dépassées. C’était, selon moi, une affaire classée.
Et cette opinion, vous ne l’avez pas gardée pour vous…
Quelques mois après mon ordination, j’ai écrit une lettre ouverte pour inviter tous mes frères évêques à libérer les catholiques chinois de cette souffrance. La chose la plus simple était de confesser avec sérénité et courage sa communion de foi avec le Pape. On aurait éliminé ainsi les équivoques inutiles et les soupçons pernicieux.
Aujourd’hui, la situation n’a pas beaucoup changé par rapport au début de la division…
Si l’on veut voir les choses comme elles sont, il faut, selon moi, établir des distinctions. Aujourd’hui plus qu’alors, la grande majorité des évêques ordonnés selon les procédures voulues par le gouvernement sont en communion avec Rome. Personne ne souhaite vraiment créer une Église chinoise séparée de l’Église universelle. Les conditionnements font partie de la situation politique dans laquelle nous nous trouvons.
![La ville de Lanzhou, traversée par le Fleuve Jaune [© Corbis]](http://www.30giorni.it/upload/articoli_immagini_interne/48-12-012.jpg)
La ville de Lanzhou, traversée par le Fleuve Jaune [© Corbis]
À l’intérieur de la communauté clandestine, il y a des secteurs extrémistes qui n’acceptent aucune confrontation et condamnent ceux qui ne pensent pas comme eux. Parmi les prêtres et les évêques enregistrés auprès des structures de la politique religieuse gouvernementale, il y en a quelques-uns qui se sont trompés de chemin. Mais je suis sûr que la très grande majorité désire et attend la pleine communion publique et visible de tous ceux qui appartiennent à l’Église catholique de Chine.
Quelle attitude faut-il adopter face aux prétentions du gouvernement?
J’ai profité des nouveaux espaces qui se sont ouverts. Si j’évite les occasions de conflit avec le gouvernement, je peux disposer de plus d’énergie et profiter de plus d’occasions pour annoncer l’Évangile à plus de personnes. C’est pourquoi, là où c’est possible, il faudrait, selon moi, que les évêques sortent de la situation dite de clandestinité, prennent acte de la situation actuelle et adoptent à l’égard du gouvernement une attitude de confrontation et non de conflit.
Quelle est la conséquence la plus grave de la division des catholiques?
Le fait de ne pas célébrer ensemble l’Eucharistie et de s’accuser réciproquement. Car si nous confessons la même foi, seul le fait de communier au même calice du Corps et du Sang de Notre Seigneur peut faire refleurir l’unité et la communion. L’Eucharistie est la source de cette unité. Si cette source sacramentelle disparaît, ni les raisonnements des hommes ni les rappels ni les indications qui viennent de l’extérieur ne peuvent faire renaître l’unité.
Pas même les rappels et indications qui viennent du Vatican?
Il semble parfois y avoir des gens qui pensent que nous, en Chine, nous n’écoutons pas et ne suivons pas Jésus. C’est une erreur. Il faut partir du fait qu’ici, en Chine, existe déjà l’Église du Christ. L’Église, une, sainte, catholique et apostolique, telle que nous la confessons dans le Credo. Notre communion ne peut fleurir que si Jésus lui-même, ici aussi, en Chine, nourrit et maintient unie son Église avec ses sacrements, gardant en elle la foi des Apôtres. La communion avec le successeur de Pierre et l’obéissance à son ministère font aussi partie de cette foi, comme Jésus l’a voulu. Autrement, si cela n’existait pas, si ici, en Chine, il n’y avait pas entre le peuple et ses pasteurs la foi catholique, il serait inutile de faire des discours et de prendre des mesures disciplinaires sur ces choses-là.
Cette reconnaissance a inspiré les réflexions sur l’Église en Chine exprimées dans la Lettre que Benoît XVI a adressée en 2007 à tous les catholiques chinois. Ces déclarations du Pape n’ont-t-elles pas répondu aussi de façon claire aux questions que vous aviez posées dans votre lettre ouverte de quatre ans auparavant?
La Lettre du Pape a été une réponse très importante à beaucoup de problèmes qui tourmentent l’Église de Chine. Nous l’avons lue avec émotion, beaucoup de gens ne s’attendaient pas à une lettre aussi claire et ont été surpris. Mais, avec le temps, certains ont ajouté d’autres éléments, d’autres commentaires, on a diffusé volontairement des interprétations partiales. Du coup, au moins en partie, ces déclarations ont perdu de leur force.
On dit que certaines autorités politiques locales ont fait obstacle à la diffusion de cette Lettre.
La diffusion de la Lettre a été interdite dans certaines régions mais, en fait, l’interdiction n’a servi à rien et la Lettre a circulé tout de même. Ce qu’il faut dire plutôt, c’est que, dans certaines provinces comme le Fujian et l’Hebei, il y a eu des communautés ecclésiales qui ont accueilli la Lettre avec une certaine réserve.
Dans la période qui a suivi la publication de la Lettre du Pape, les ordinations d’évêques reconnus parallèlement par le Saint-Siège et les autorités civiles chinoises ont été plus nombreuses. Que pensez-vous, personnellement, de ce modus procedendi expérimenté surtout en 2009 et 2010?
Le gouvernement poursuit sa politique. Il veut garder un certain contrôle sur les procédures de nomination des évêques. Selon moi, s’il approuve l’ordination des évêques qui ont aussi le mandat apostolique du Pape, il faut procéder de cette façon. Si les candidats choisis sont dignes et se montrent conscients des responsabilités auxquelles ils sont appelés, il faut éviter les objections et les complications inutiles.
C’est un fait que la phase des ordinations “avec tacite consentement parallèle” s’est interrompue quand le pouvoir civil a imposé trois ordinations épiscopales illégitimes. Ces évêques illégitimes ont immédiatement été excommuniés, excommunication que le Saint-Siège a aussi rendue publique. Que pensez-vous de cette situation?
Si quelqu’un se fait ordonner évêque tout en sachant que le Saint-Siège est opposé à son ordination, il est inévitable que se déclenchent les peines canoniques. Mais il faut toujours évaluer les circonstances, cas par cas. Sans jamais oublier les circonstances particulières dans laquelle nous nous trouvons et les pressions auxquelles sont soumis les évêques chinois.
![Fidèles durant la messe de Noël, dans une église de Pékin [© Getty Images]](http://www.30giorni.it/upload/articoli_immagini_interne/54-12-012.jpg)
Fidèles durant la messe de Noël, dans une église de Pékin [© Getty Images]
Il faut d’abord dire qu’ici, en Chine, nous sommes en communion avec l’évêque de Rome. Nous sommes nous aussi des évêques catholiques et nous savons ce que tout cela veut dire. Mais comme nous sommes des évêques catholiques en Chine, nous vivons dans ce pays où il y a un gouvernement qui a sa politique bien précise. Aujourd’hui, si on ne se conforme pas à cette politique, les conséquences sont moins graves qu’autrefois. Mais tout devient plus ardu: on entre dans une situation d’opposition qui rend plus difficile la vie quotidienne de l’Église et le travail pastoral habituel. Nous devons tenir compte de tout cela, en vertu précisément de la tâche qui est la nôtre.
Comment manifestez-vous concrètement votre communion avec le successeur de Pierre?
Quand je collabore avec le gouvernement, je répète toujours ouvertement et avec force que, pour nous, catholiques, notre communion avec le Pape est essentielle. Il y va de notre catholicité. Mais je dois aussi dire qu’eux, les représentants du gouvernement, acceptent cela ou, du moins, qu’ils ne font aucune objection sur ce point. Eux, ils suivent leur politique, ce qui les intéresse c’est l’aspect politique. Ce qui est pour nous d’importance cruciale, comme la fidélité au Pape en tant que gardien de la Tradition, ne semble pas être d’un grand intérêt pour eux.
Reste le fait que vous vous trouvez encore dans la situation d’évêque “non officiel”, non reconnu comme évêque par les appareils gouvernementaux. Quelque chose se prépare-t-il pour vous?
À Lanzhou, il n’y a pas d’autre évêque “officiel” approuvé par le gouvernement. Depuis quelque temps, les gens du gouvernement me disent qu’ils me reconnaîtront rapidement comme évêque du diocèse, mais aucune date précise n’a encore été établie.
Si cette reconnaissance a lieu, craignez-vous que cela ne suscite des équivoques et des mauvaises humeurs dans la communauté ecclésiale?
Sur ce point, nous sommes tous unis. Tout le monde a la même façon de voir. Tout le monde pense que la reconnaissance de la part du gouvernement n’est pas un obstacle et ne contredit pas la communion avec le Pape et avec l’Église universelle.
Vous devriez aussi, dans ce cas, avoir des contacts avec l’Association patriotique, l’organisme de contrôle inspiré par le gouvernement. Quels types de rapports penseriez-vous établir?
Le chef de l’AP est encore en ce moment un laïc. Mais dans l’avenir, ce rôle pourrait être assumé par l’un des prêtres du diocèse, de sorte que tout soit géré de façon amicale.
Que diriez-vous au Pape si vous deviez lui exposer clairement la situation chinoise?
En ce moment, la situation est confuse et cela ne peut continuer ainsi. Il serait utile, pour l’avenir, d’avoir bien présentes à l’esprit deux choses. D’abord, que nous voulons être en communion avec le Pape, que nous voulons ne faire qu’un avec lui. Ensuite, qu’il faut indiquer avec clarté, dans les anomalies de la situation dans laquelle nous nous trouvons, ce qui est une erreur et qui doit être corrigé. Mais il ne faut jamais, ce faisant, perdre le contact. Il faut garder ouverts les canaux de communication. Car il y a des situations qui ne peuvent se résoudre qu’à travers la confrontation.
Il se pourrait que vous puissiez rencontrer d’ici peu le Pape, quand vous serez convoqué à Rome pour le Synode des évêques.
J’en serais heureux. Mais je ne crois pas que j’arriverai à venir…
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