Cette rencontre a Munster

Carl Goerdeler, chef de la dissidence civile
Melcherstrasse 24
Dr Hermann Pünder2
Monseigneur,
J’ai appris dernièrement par le doyen de la ville, Berghaus, que vous avez l’intention d’écrire une biographie de son Éminence le cardinal de Münster.
Je crois pouvoirs vous apporter un élément intéressant pour votre travail dont je suis seul, parmi ceux qui vivent encore, à avoir connaissance.
Vous savez certainement que le pauvre cardinal et moi-même fûmes très unis dans la vie. Cette connaissance remonte au temps que nous passâmes ensemble à Berlin, quand le comte von Galen se consacrait au soin des âmes dans la partie occidentale de Berlin et que j’avais mon activité à la Wilhelmastrasse. Nous nous revîmes avec plaisir à Münster lorsque je me rendis en visite chez mon curé en tant que préfet nouvellement nommé et paroissien de Saint Lambert.
Lorsque, l’année suivante, le comte von Galen fut nommé évêque, nos étroits rapports continuèrent bien que, par la force des choses, nous ne nous vissions plus souvent. Mais chacun de nous connaissait la façon de penser de l’autre. Et il en était ainsi surtout au temps difficile du nazisme. Cette prémisse est nécessaire pour comprendre ce qui suit. L’une des personnes que je connais bien, le docteur Carl Goerdeler, a été maire de Leipzig et commissaire du Reich pour la surveillance des prix. Celui-ci était notoirement la personnalité civile qui se trouvait au centre des événements de l’historique 20 juillet 1944.
Je connaissais, en un certain sens, ces faits, je fus précisément arrêté dans la nuit qui suivit le 20 juillet. Accusé de haute trahison, je me retrouvai devant le Volksgerichtshof (Tribunal du peuple) et, après avoir supporté les plus fortes souffrances dans les camps de concentration les plus variés, je pus avoir la vie sauve seulement après mon sauvetage qui eut quelque chose de miraculeux.
En novembre 1943, Monsieur Goerdeler était venu me voir à Münster. De même que, du reste, il restait en rapport avec son cercle d’amis, mais en rapport seulement verbal en raison des graves dangers qu’il courait. Durant cette visite il exprima le désir de connaître notre évêque. J’allai alors voir le comte von Galen et je lui donnai des informations sur la personnalité du visiteur. Comme je l’avais recommandé à lui, l’évêque déclara qu’il le recevrait avec plaisir. L’entretien eut ensuite lieu l’après-midi même, en tête-à-tête.
Je parlai ensuite avec ces deux hommes: avec le docteur Goerdeler le même soir, vu qu’il était mon hôte. Il avait en effet voulu échapper à l’inscription dans le registre des hôtels. Je parlai avec l’évêque quelques jours plus tard. Les deux hommes étaient très contents d’avoir fait connaissance. Le docteur Goerdeler était heureux d’avoir aussi trouvé dans l’évêque de Münster une personne chaudement sympathisante du mouvement de résistance qu’il dirigeait.
Je dois pourtant faire remarquer qu’à ce premier stade on ne parlait pas encore concrètement du déroulement des futurs attentats. Tous les participants étaient naturellement tenus au silence. Mais le docteur Goerdeler rompit malheureusement le silence après que j’eus été pris. Je n’entends pas par là lui adresser de reproche, d’autant plus qu’il n’est plus parmi les vivants et que je connais les méthodes terroristes de la Gestapo. Mais je dois mon chemin de croix personnel a cet unique fait, comme je l’ai compris en entendant les dépositions du docteur Goerdeler dont on m’a fait grief durant les interrogatoires.
Il ressortait de l’une de ces dépositions que Goerdeler, à l’occasion d’une visite à l’ex-secrétaire d’État Pünder à Münster, avait fait aussi une visite à l’évêque de Münster, le comte von Galen. Alors que, pour autant que je sache, tous les autres amis et connaissances auxquels le docteur Goerdeler avait rendu visite dans cette période furent pris comme moi par la Gestapo et traînés devant le Volksgerichtshof (Tribunal du peuple), à cause de cette déposition du docteur Goerdeler, personne ne se risqua, comme on le sait, à appliquer le même traitement à son l’évêque.

L’évêque de Münster, Clemens August von Galen
Durant toute cette période, je ne sus pas quel avait été le sort de notre évêque. Je ne sus que beaucoup plus tard que, Dieu merci, il ne lui était rien arrivé.
Je ne sais pas si vous savez que notre évêque intervint auprès des puissances d’occupation, juste après la chute du régime, pour que je fusse immédiatement relâché et qu’après mon heureux retour à la maison, au début d’août de l’année dernière, il m’invita gentiment, un dimanche après-midi, à prendre le café.
En cette occasion, nous parlâmes bien sûr beaucoup des faits de novembre 1943, que nous deux seuls connaissons désormais.
Son Excellence déplora fortement avec moi la mort violente du docteur Carl Goerdeler qu’il avait alors connu comme un Allemand droit et un homme vraiment chrétien.
Je vous laisse, Monseigneur, avec la plus grande dévotion, faire de cette lettre l’usage que vous voudrez et décider si vous l’insérerez intégralement ou en extraits dans l’ouvrage que vous avez conçu.
Avec mes salutations les meilleures, je suis
Votre dévoué
Hermann Pünder
Dr Herman Pünder
Secrétaire d’État a/D
Maire de la ville de Cologne