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TÉMOIGNAGES
Tiré du n° 04 - 2005

Les témoignages de vingt cardinaux



Part I


Bernardin Gantin

Bernardin Gantin

CE SIMPLE TESTAMENT
OÙ IL RAPPELLE PAUL VI
par le cardinal Bernardin Gantin
doyen émérite du Sacré Collège
Un grand pape nous a quittés. Le deuil a été universel, et je dirais même que ç’a été le deuil du siècle. L’histoire de l’Église témoignera de sa grandeur, de son immensité humaine, spirituelle, pastorale, missionnaire. Jean Paul II nous a laissé un testament d’une grande simplicité, dans lequel il fait plusieurs fois référence à Paul VI.
Quant à moi, j’en ai de nombreux souvenirs, parce que j’ai vécu à Rome plus de vingt-cinq ans avec lui, en tant que son collaborateur dans la Curie romaine. Les souvenirs qui me lient à lui sont donc innombrables, mais il y en a un qui me tient à cœur, qui m’est particulièrement cher, et qui est lié au moment où il m’a donné la permission de retourner dans mon Bénin. Il ne m’était pas facile de le lui demander – j’étais le cardinal doyen –, ni pour lui de me le concéder. Il a gardé la lettre qui contenait ma requête pendant trois mois sans me donner de réponse. À la fin, il m’a invité à déjeuner et il m’a dit: «Ça va, je suis d’accord». Il a compris combien mes liens avec ma terre natale étaient forts. Il m’a rendu à mon pays, et c’est pour moi un geste inoubliable. Il m’a permis de retourner en Afrique, comme missionnaire romain.
Roger Etchegaray

Roger Etchegaray

IL A VÉCU SON BAPTÊME
COMME UN SIMPLE CHRÉTIEN
par le cardinal Roger Etchegaray
Il m’est difficile de parler de Jean-Paul II, parce que je l’ai connu vingt ans avant son élection. Je l’ai bien connu, parce que nous avons beaucoup travaillé, déjà à l’époque, pour l’Europe. Il a été un pionnier en faveur d’une Europe vraiment vivante, élargie, et au service du monde entier. Et vous savez bien que lorsqu’il est devenu pape, l’Europe est restée un de ses chantiers.
En ce qui concerne les témoignages personnels, j’en aurais beaucoup, mais je dirai simplement ceci: je l’ai accompagné plusieurs fois dans ses déplacements, mais je me souviens en particulier de son premier voyage dans sa patrie, la Pologne, au cours duquel il a prononcé une phrase que je n’ai jamais oubliée, et qui est souvent citée comme une phrase-clé de son pontificat. Il était reçu à Varsovie, sur cette place qu’on appelle place de la Victoire, cette place où le régime communiste déployait toutes ses manifestations. Je l’entends encore, j’entends encore sa voix forte, celle qu’il avait quand il était plus jeune. Je l’entends dire cette phrase: «On ne peut exclure Jésus-Christ de l’histoire de l’homme. Le faire, c’est agir contre l’homme». Je pense que c’est une parole très forte, une parole qui synthétise bien tout son pontificat. Aujourd’hui, lorsque je vois cette foule énorme, je crois vraiment que je suis en train de vivre — et pas seulement moi — une sorte d’exercice spirituel, comme si je faisais une retraite spirituelle. Je le dois aux médias qui, avec beaucoup d’habileté et de conscience professionnelle, nous ont prodigué tout ce qui s’est passé ces jours-ci. Ils nous ont présenté ce défilé de foule, d’hommes, de femmes, de jeunes, parfois d’enfants qui au cours d’une marche de six heures, parfois plus, se dirigent vers un corps, ce corps de Jean Paul II exposé à Saint Pierre. Je me suis demandé pourquoi ce pape, aujourd’hui, ces jours-ci, est pape plus que jamais, dans ce qui représente les plus grands jours de son pontificat. Mort, il est encore pape, plus que jamais, probablement parce que cette foule, avec beaucoup de dignité, en silence, s’approche de lui. Chacun le fait probablement avec des motivations diverses, mais il y a quand même en tout homme, en toute femme, en tout jeune qui s’approche du corps du pape quelque chose de très profond qui nous fait réfléchir. Je veux dire que Jean Paul II a su réveiller en chacun de nous la part, si petite qu’elle puisse être, la part d’innocence qui existe en tout homme, fût-il vieilli par le péché, blessé par le péché. Je crois que dans tout homme, si perverti qu’il soit, il y a une partie, un petit côté qui reste, pour employer une image poétique, “exposé au soleil de Dieu”. Et ainsi, le pape a su redonner confiance à tout homme, justement parce qu’il n’a pas exclu Jésus Christ de la vocation humaine. En un mot, je pense que ce pape, que Jean-Paul II, doit être pris tout entier. Il a été pape pendant plus de vingt-six ans, et nous devons le prendre depuis l’aurore étincelante de son pontificat jusqu’à son couchant douloureux. C’est du même pape qu’il s’agit, d’un pape qui représente tous les aspects de la condition humaine. Bien sûr ce pape dont, vous le savez, j’ai été très proche, s’est fait connaître médiatiquement, mais on ne réalise pas que pour ses proches, c’était un homme d’intériorité, plein de pudeur sur sa propre personnalité, sur sa foi. La manière dont il a vécu son christianisme, son baptême comme tout chrétien, est extraordinaire.
Giovanni Battista Re

Giovanni Battista Re

JEAN PAUL II LE GRAND,
UN HOMME DE PRIÈRE
par le cardinal
Giovanni Battista Re
Ce 263e successeur de Pierre, ce pasteur profondément humain, ce leader qui entraînait la jeunesse était avant tout un homme de prière.
On était frappé de voir comment il s’abandonnait à la prière: on voyait en lui un transport qui avait quelque chose d’inné et qui l’absorbait comme s’il n’avait ni problèmes ni rendez-vous urgents qui l’appelleraient à la vie active. Son attitude dans la prière était à la fois recueillie et naturelle, dégagée, témoignage d’une communion avec Dieu profondément enracinée dans son esprit, expression d’une prière convaincue, juste, vécue.La facilité, la spontanéité, la promptitude avec lesquelles il passait du contact humain avec les foules au recueillement de l’entretien intime avec Dieu étaient émouvantes. Lorsqu’il était recueilli en prière, rien de ce qui se passait autour de lui ne semblait le toucher ou le regarder. Il se préparait aux différentes rencontres de la journée ou de la semaine en priant.Avant chaque décision importante, Jean Paul II priait longuement. Plus la décision était importante, plus longue était la prière. Il y avait dans sa vie une admirable synthèse entre action et prière. La fécondité de son action trouvait justement sa source dans la prière. Il était convaincu que le premier service qu’il devait rendre à l’Église et à l’humanité, c’était de prier. Il l’avait dit lui-même: «Le premier devoir du Pape envers l’Église et envers le monde, c’est de prier» (homélie au sanctuaire de la Mentorella, L’Osservatore Romano, 31 octobre 1978).Ce pontificat n’est donc pleinement compréhensible que si l’on tient compte de la dimension intérieure, contemplative, qui a animé et soutenu ce Pape, maître de la foi mais aussi homme de grande prière personnelle. C’est pour cela qu’il avait les yeux pour “voir l’invisible”, et c’est pour cela qu’il a eu la force de rester sur la brèche jusqu’au dernier moment.
Godfried Danneels

Godfried Danneels

UN HOMME QUI SAVAIT ÉCOUTER

par le cardinal Godfried Daneels
archevêque de Malines-Bruxelles
Les souvenirs les plus personnels que je conserve du Pape Jean Paul II remontent aux premiers temps de notre connaissance réciproque, lorsque a été convoqué le Synode particulier des évêques hollandais. J’avais été nommé archevêque de Malines-Bruxelles quinze jours auparavant et je suis allé à Rome pour participer à ce synode, dont j’avais été nommé président délégué. J’ai passé plus de trois semaines à Rome, aux côtés du Pape. L’impression que j’ai retirée dans cette circonstance, et aussi par la suite, a été celle d’un homme qui savait écouter réellement, longuement. Pendant les semaines du synode, il n’a rien fait d’autre qu’écouter, sans faire de grandes interventions, les évêques hollandais qui lui exposaient des questions assez délicates.
À mes yeux, Jean Paul II possédait deux qualités qu’on trouve difficilement chez la même personne: c’était un leader naturel, qui savait prendre ses responsabilités, et c’était en même temps un homme très chaleureux et cordial. Je connais de nombreux leaders qui, tout en étant de bons leaders, sont froids comme des canards. J’en connais d’autres qui peuvent être très cordiaux, mais qui ne valent rien comme leaders. Et puis c’était un homme de grande intelligence, avec une culture où confluaient la philosophie, l’art, le sens de la civilisation. C’était un vrai philosophe, et sa philosophie était un humanisme. Sa réflexion était concentrée sur la nature profonde de l’homme, et c’est de là que venait son combat en faveur de l’humanisation de l’homme, pour lutter contre les tendances à la déshumanisation en acte dans la modernité. Tout ce qu’il a dit en matière de morale sexuelle s’inscrit aussi dans ce combat. Un autre aspect exceptionnel de sa personnalité, c’était sa grande capacité de relation. On l’a surtout vu dans ses rapports avec les jeunes, qui ont eu quelque chose d’extraordinaire à mes yeux. Il a su transmettre à tous, mais spécialement aux jeunes, le sens de la paternité. C’est là l’indéniable secret de son emprise sur les jeunes. Dans une génération sans pères, il représentait le sens de la paternité. Lorsqu’il est venu en Belgique en 1985, certains ont dit: ils aiment le chanteur, mais pas la chanson. Il leur arrivait de ne pas être d’accord avec ce qu’il disait, mais ils l’écoutait parce qu’ils se sentaient en confiance avec lui.
Francis Arinze

Francis Arinze

JE NE SUIS PAS SURPRIS
PAR LE DÉFILÉ DES PÈLERINS
par le cardinal Francis Arinze
Sa Sainteté le Pape Jean Paul II était un homme de Dieu si grand que chacun de ceux qui ont reçu la grâce d’être proche de lui ne pouvait voir que certains côtés de sa très riche personnalité. En voici quatre que je voudrais mentionner brièvement.
Il croyait en la divine Providence et il avait confiance en elle. Je l’ai vu laisser les choses entre les mains de Dieu et ne pas chercher à les forcer.Il priait. C’était un homme de prière. Même dans les grandes célébrations place Saint Pierre, ou dans les pèlerinages apostoliques, il savait être recueilli au cours de la sainte messe comme s’il était seul.J’étais frappé par sa foi lorsque je le voyais célébrer la sainte messe. Son ars celebrandi était plus éloquent que les encycliques, bien que celles-ci aient été également nourrissantes. Le Pape Jean Paul II avait dans son grand cœur une place pour tous: les catholiques, les autres chrétiens, les autres croyants, l’humanité.Je ne suis pas surpris que le défilé des pèlerins qui attendent pour lui rendre un dernier hommage atteigne des kilomètres. C’était un grand homme de Dieu!
László Paskai

László Paskai

IL A SUSCITÉ L’ESPÉRANCE CHRÉTIENNE
ET IL L’A RENFORCÉE
par le cardinal
László Paskai
archevêque émérite d’Esztergom-Budapest
La personne de Jean Paul II a laissé une empreinte particulière dans mon âme. Ce qui m’a surtout frappé, c’est la cohérence et la fidélité avec lesquelles il a accompli le ministère de Pierre.
Dans son activité pastorale, on a vu se manifester le mandat de réconforter ses frères que Jésus a confié à Pierre. Le Pape l’a mis en pratique lorsqu’il prêchait la parole de Dieu dans la ville de Rome et dans le monde entier. Il a aussi fait la même chose avec ses écrits. À travers ses encycliques et ses lettre­s apostoliques, il a renforcé la foi des fidèles dans les circonstances actuelles, dans les questions spirituelles et morales d’aujourd’hui.Il a accompli le ministère de Pierre en suscitant l’espérance chrétienne et en la renforçant. Le fait que ses interventions, même lorsqu’elles traitaient de questions difficiles, se terminent par une pensée d’espérance est resté profondément imprimé dans mon âme. C’est surtout dans ses rencontres avec les jeunes qu’il alimentait l’espérance.Sa vie spirituelle chrétienne faisait partie intégrante de son ministère, le ministère de Pierre. Il suivait le Christ de manière héroïque. C’était un Pape de prière. On pouvait expérimenter le fait qu’il avait un contact intime avec Jésus Christ. Chaque jour, dans la prière, il parlait de son ministère avec Jésus, et il a reçu de Lui les indications et la force pour trouver les solutions et pour pouvoir guider l’Église universelle.
Fiorenzo Angelini

Fiorenzo Angelini

L’HUMILITÉ D’ACCEPTER LES CHOSES QUI LE FAISAIENT SOUFFRIR
par le cardinal Fiorenzo Angelini
Ces jours-ci, à travers les médias, j’ai lu et j’ai entendu exalter ce Vicaire du Christ pour bien des entreprises historiques: l’abattement des régimes totalitaires, les contacts avec les peuples les plus divers, avec les religions les plus différentes, avec tous, y compris ceux qui semblaient les plus éloignés. Eh bien tout cela n’aurait pas été possible sans la force surnaturelle de cet homme, une force qui venait de l’amour pour la méditation, pour l’union avec Dieu. En termes plus simples, cela venait de sa prière, de sa capacité, de son intelligence dans la prière. Lorsque ce Pape priait, et il priait des heures et des heures chaque jour, nous le voyions plongé dans sa prière, absorbé comme s’il était en contact visuel avec le Seigneur.
Il est donc juste de rappeler qu’il a été le Pape de la paix, de l’œcuménisme, de la jeunesse, des sportifs, des savants, qu’il a été un père, de cette paternité spirituelle qui embrasse tout et tous, et non seulement les chrétiens dans le monde; mais c’est un homme qui a pu accomplir ce qu’il a accompli parce qu’il le faisait naître de la force puisée dans cette union à Dieu, dans cette capacité d’élever son esprit à Dieu. Son adhésion au surnaturel était le fondement de toutes les initiatives qu’il a entreprises, y compris celles qui ne semblaient pas essentielles, comme la valorisation de la musique rock, des danses et des chants des jeunes, jusqu’à l’admiration de la compétition sportive, entendue comme une élévation non seulement du corps, mais de l’esprit.Nul ne pouvait imaginer le moins du monde ce qui serait arrivé dans la phase suprême de sa maladie et immédiatement après sa mort. J’habite via della Conciliazione et je vois sous mes fenêtres des dizaines et des dizaines de milliers de personnes en attente, avec une patience héroïque. Beaucoup d’entre elles n’ont même pas les conditions de santé pour soutenir tant d’heures d’attente. Il y a des gens de tous les âges, parce qu’il a été le Pape de chaque stade de la vie, de chaque personne, et aujourd’hui, on l’acclame comme un saint. Ici, le long de la via della Conciliazione, on peut voir de nombreux petits autels avec des photographies, des lumignons et des morceaux de papier sur lesquels on demande une grâce.Saint. Ce n’est pas la première fois que je prononce ce mot. Je l’ai écrit plusieurs fois et je le dis publiquement depuis quelques années: ce Pape est un Pape saint, et si la proclamation de la sainteté pouvait advenir, comme cela arrivait dans les temps anciens, par acclamation populaire, aujourd’hui ce Vicaire du Christ pourrait être proclamé saint, parce que jamais aucun pontife n’a obtenu ces ovations. Dans sa traversée de la Jérusalem terrestre, ce pape a presque fait le chemin inverse de Jésus Christ. Il a d’abord vécu la souffrance de la Passion et ensuite les acclamations. En effet, ce pape est arrivé au sommet de la gloire, même de la gloire humaine, à travers une souffrance personnelle hors du commun. Il a été un pape attentif à la valeur chrétienne de la souffrance, au fait que le Christ Jésus est la souffrance vaincue par l’amour. Il a été le premier pape de l’histoire de l’Église à avoir écrit une lettre apostolique sur le sens chrétien de la souffrance humaine, la Salvifici doloris de février 1984. Il a lui-même vécu et pratiqué la merveilleuse parabole du Bon Samaritain. On se rappelle toujours qu’accompagné de mère Teresa, il s’est incliné vers les moribonds indiens, mais ce n’était pas un fait isolé. Combien de fois, lorsque je l’accompagnais dans les hôpitaux romains, je l’ai vu visiter malade par malade, en s’arrêtant auprès de chacun d’eux sans calculer son temps, comme si ce malade étai le seul. On voyait que ce n’étaient pas des gestes formels, mais des gestes de saint et d’apôtre. Ces visites m’ont appris beaucoup de choses.Un autre grand témoignage a été la manière dont il a su souffrir pendant la dernière période de sa vie. Son humilité ne naissait pas seulement de sa bonté, elle a été héroïque, parce qu’aucun souverain, aucun d’entre nous n’aurait eu le courage de se présenter aux foules dans ces conditions, malade plus que les malades, parfois incapable de parler, sans défense, comme un mendiant. Nous l’avons vu faire des gestes qui pouvaient apparaître des gestes d’impatience, mais c’était au contraire des gestes de soumission volontaire à la volonté du Christ, qui l’empêchait à ce moment–là de pouvoir même saluer la foule et de dire ne serait-ce qu’“au revoir”.Mais il y a eu deux autres moments de souffrance qui ont peut-être été les plus durs pour le Pape. Le premier, c’est l’attentat de 1981 qui l’a laissé dans le désarroi. Le Pape n’a pas connu alors la simple douleur physique, mais aussi la souffrance de l’âme, de l’esprit et de l’intelligence, qui se sont unis à la peur de mourir. Une peur plus que justifiée, parce que j’ai assisté à l’opération à l’hôpital Gemelli et que je peux témoigner qu’il a été sauvé par miracle. Les conditions dans lesquelles s’est déroulée l’opération ne pouvaient pas ne pas révéler une main divine, celle de la Vierge de Fatima.Mais sa souffrance spirituelle a été encore plus forte: personne auparavant ne pouvait penser qu’on puisse attenter à la vie du Pape à coups de revolver, dans la rue. Pour l’ordre mondial tel qu’il était alors, ç’était une chose inouïe. Le Pape a subi un violent traumatisme dans son esprit, lui spécialement qui étant slave, était porté à l’ascétisme, lui qui était un philosophe, un poète, un artiste, avec les nuances psychologiques de l’acteur. La deuxième chose qui l’a fait souffrir, mais pour laquelle il s’en est remis à la volonté de Dieu avec un fatalisme chrétien, ce sont les limites posées à ses voyages apostoliques, à savoir que le Pape n’a pu aller ni en Russie ni en Chine. Il m’en a beaucoup parlé. Ils ne comprenaient pas que le Pape n’était ni un colonisateur ni un conquérant. Ils n’ont jamais compris qui était vraiment ce Pape, son immense charité. Voilà quelles ont été ses souffrances les plus fortes; mais je voudrais souligner l’humilité avec laquelle il les a vécues, parce que s’il avait voulu forcer la main et agir d’un seul jet, comme il le faisait si souvent, il aurait pu franchir ces frontières, mais sa grande humilité lui a fait comprendre qu’il ne devait pas dépasser les limites que lui conseillaient les personnes qui connaissaient mieux ces problèmes
Certes, ce Pape laisse un vide. Il a eu la capacité d’attirer tout ce qu’il est possible d’attirer et tout ce qui a besoin d’être attiré, et les seigneurs de la terre qui viendront aux obsèques aux côtés de millions de simples personnes le montrent bien. Nombre d’entre eux ne peuvent oublier les “non” qu’ils ont dit à ce Pape: les divergences sur la paix, sur les références chrétiennes dans la constitution européenne, sur les crucifix dans les écoles, sur le mariage homosexuel, etc. Mais Dieu écrit droit même sur des lignes sinueuses du monde et de l’humanité. Laissons-Le faire.


Dionigi Tettamanzi

Dionigi Tettamanzi

LA CARESSE DU PAPE

par le cardinal
Dionigi Tettamanzi
archevêque de Milan

Les souvenirs qui se pressent dans mon esprit, au moment où le Pape vient de se détacher de cette terre dans la souffrance, sont innombrables. Il s’agit de souvenirs des si nombreuses occasions de rencontre personnelle et de collaboration avec le Saint Père dans l’exercice de son ministère, que je conserve discrètement dans mon cœur. Et pourtant, dans ces jours de deuil universel, je ne peux pas ne pas évoquer la très affectueuse caresse que Jean Paul II m’a faite dans les premiers jours de juillet, il y a trois ans, en m’encourageant fortement à accepter de devenir, comme il le voulait, votre archevêque. J’ai voulu rappeler ce fait éminemment personnel parce que, dans ce geste de grande délicatesse, je reconnais la caresse du Pape non seulement pour ma personne, mais aussi et surtout pour le diocèse de Milan. En effet, Jean Paul II a toujours eu un regard attentif et cordial, une véritable affection de père pour notre Église milanaise, dans la cathédrale de laquelle est conservée la dépouille mortelle de saint Charles Borromée, son saint patron envers lequel il avait une vénération filiale. Ce sont des sentiments et des attitudes que nous avons eu plusieurs fois l’occasion de connaître et d’apprécier et qui se sont manifestés en particulier au cours des deux visites à notre diocèse – en 1983 pour le XXe Congrès eucharistique national et l’année d’après pour le quatrième centenaire de la mort de saint Charles – et des pèlerinages diocésains que nous avons faits à Rome, le plus récent pour le grand Jubilé de l’an 2000, lorsque le jour de la fête de saint Charles, le Pape, dans sa grande bienveillance, a invité le très cher cardinal Martini à célébrer la sainte messe selon le rite ambrosien, place Saint Pierre.
Faisons encore une fois résonner, pour nous et pour le monde entier, l’appel pressant que Jean Paul II, d’une voix ferme et passionnée, a adressé à tous au début de son pontificat: «N’ayez pas peur! Ouvrez, ouvrez grandes ouvertes les portes à Jésus Christ!».
Laissons-nous secouer par les mots et par le témoignage de ce même Jean Paul II, nous aussi «allons de l’avant avec espérance», en continuant à marcher dans ce troisième millénaire qui s’est ouvert «devant l’Église comme un vaste océan où s’aventurer, en comptant sur l’aide du Christ». Contemplons et aimons le visage du Seigneur avec des yeux pénétrants, capables de voir l’œuvre qu’accomplit encore aujourd’hui le Seigneur avec Son Esprit dans l’histoire du monde et, avec un grand cœur pour devenir nous-mêmes l’instrument de cette œuvre, mettons-nous en marche, fidèles au mandat missionnaire du Ressuscité, animés par le «même enthousiasme que celui des chrétiens de la première heure».
(Extrait de la lettre au diocèse de Milan
pour la mort de Sa Sainteté Jean Paul II)

Paul Shan Kuo-hsi

Paul Shan Kuo-hsi


IL A JOUÉ UN RÔLE DANS LE THÉÂTRE DE LA POLITIQUE MONDIALE

par le cardinal Paul Shan Kuo-hsi
évêque de Kaohsiung

J’estime que j’avais avec Jean Paul II une relation étroite et personnelle. Un an après être devenu pape, il m’a nommé évêque de Taiwan et vingt ans après, il m’a créé cardinal. Lorsque j’ai eu soixante-quinze ans, je lui ai donné ma démission trois fois de suite, mais il ne l’a pas acceptée. Je suis donc encore à Taiwan un évêque “actif”, même si j’ai atteint désormais l’âge de quatre-vingt-deux ans.
Ce pape m’a fait une forte impression, il a vraiment été un grand homme. Grand dans sa foi, une foi vraie et intense en Dieu, avec une grande confiance dans la divine Providence.
Il a été une homme de prière et d’une spiritualité profonde, deux aspects qui sont à la source et à la base de ses actions.
C’est parce qu’il a été si proche de Dieu que son cœur a été si proche des hommes, en particulier les enfants, les pauvres, les malades.
Son cœur a été ouvert à l’humanité entière. Il a promu la justice sociale, la réconciliation, le dialogue, la paix dans le monde. C’est pour cela que tant de gens sont venus à Rome pour lui rendre leur dernier hommage.
Il a été proche des jeunes, à quatre-vingt-quatre ans, il les attirait. Il connaissait leurs aspirations, il leur donnait l’espérance, le futur, la direction. Aujourd’hui, beaucoup de gens vivent dans la crainte, sans but ou sans principes, sans valeurs spirituelles ou simplement morales. Le Pape le leur a montré clairement, plus que ne le font les politiciens. Le Pape a dit la vérité aux jeunes et c’est pour cela qu’il l’ont respecté et adoré. Et il y a des gens qui ont attendu vingt-quatre heures à Rome pour le voir une dernière fois: cela m’a ému.
Mais en même temps, j’estime que le Saint Père a joué un rôle vraiment important dans le théâtre de la politique mondiale, même si ce n’était pas un politicien mais une autorité spirituelle et morale. Il a dit à toute l’humanité ce qui est juste, ce qui est vrai.
Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui semblent aveuglés par l’esprit du siècle, le matérialisme, l’athéisme, mais le Pape a osé leur dire quelle est la bonne direction. Il a été un grand leader religieux, non seulement pour les catholiques mais pour tous les chrétiens des Églises orientales et protestantes, et aussi pour ceux qui ne croient pas. J’ai reçu des coups de téléphone de condoléances de Taiwan et d’autres parties du monde, de la part de bouddhistes, de taoïstes, de musulmans qui me le confirmaient.
Voilà, je dirais qu’il a été un homme saint. J’espère et je prie pour qu’un jour, tôt ou tard, il soit béatifié et canonisé.
Nous devons peut-être déjà l’appeler Jean Paul le Grand.
Quel est son héritage pour l’Église en Orient?
En 1995, à Manille, il y avait cinq millions de jeunes pour la Journée Mondiale de la Jeunesse. Au même moment, la Fédération des conférences épiscopales asiatiques tenait son assemblée plénière et le Pape est venu parler aux évêques. C’est la première fois qu’il a affirmé que «le troisième millénaire appartient à l’Asie». Au premier millénaire en effet, c’est la Méditerranée qui a été évangélisée, au second ce sont les Amériques et l’Afrique. J’espère qu’il ne s’est pas agi seulement d’un désir ou d’une prière, mais de la prophétie d’un Pape prophète.
Même si partout en Asie, l’Église est toute petite, sauf aux Philippines, elle est néanmoins vivante, elle n’est pas effrayée par le fait qu’elle est entourée par d’autres religions, par l’esprit du siècle et par le matérialisme, et pleine de confiance en la Divine Providence.
Les Chinois ont été aimés par Jean Paul II. Au cours de rencontres, de mes audiences privée ou d’entretiens avec les autres évêques asiatiques, il nous a toujours dit que chaque jour, sa première prière, au saut du lit, était pour le peuple chinois. Il a exprimé de nombreuses fois, en public et en privé, le désir de visiter la Chine, mais il en a été empêché pour de nombreuses raisons. Maintenant qu’il est au paradis, il est plus libre et il peut y aller quand il veut. Maintenant il peut prier pour les Chinois devant Dieu, intercéder pour l’Église de là-bas.
J’ai eu une dernière audience privée avec Jean Paul II l’année dernière en mai. Pendant presque tout l’entretien, nous avons parlé de l’Église en Chine et à Taiwan. Il a été un pasteur universel, qui a eu soin de chaque Église locale, un père de la grande famille de l’Église, un père qui aime tous ses enfants; et chaque fois qu’on était avec lui, sa gentillesse et son ouverture étaient si grandes qu’on n’avait pas l’impression d’être auprès d’un Pape. Il a toujours pris soin de nous autres fidèles.

Geraldo Majella Agnelo

Geraldo Majella Agnelo

LE GÉANT DE LA FOI

par le cardinal Geraldo Majella Agnelo
archevêque de Salvador de Bahia
J’ai rencontré personnellement le Saint Père Jean Paul II au début de 1991 à Natal, au Brésil, pendant le Congrès eucharistique national lorsque, le nonce m’ayant présenté à lui, j’ai été appelé à collaborer à son ministère comme secrétaire de la Congrégation pour le Culte Divin. En ce qui concerne les rapports avec le Saint Père, le vif souvenir que je conserve dans mon cœur est lié en particulier aux années que j’ai vécues à Rome. Je conserve un sentiment de gratitude, que j’ai manifestée dans tous les contacts que j’ai eus ensuite avec lui, pour son témoignage de foi vécue. Jamais je n’ai quitté une audience ou une célébration liturgique sans m’enrichir dans la foi et, en particulier dans l’exercice de ma mission sacerdotale, ces rencontres ont été pour moi un exemple de dévouement total à Jésus Christ. J’ai admiré son expérience humaine particulière, marquée dès l’enfance par des circonstances difficiles qui lui ont enseigné à valoriser l’homme dans sa recherche du bonheur, en cherchant cette satisfaction qui reste, qui dure au travers de ce que les circonstances de l’existence ont de transitoire. L’intérêt pour l’homme concret qui lutte et qui espère, qui souffre et qui aime, qui travaille, a caractérisé ses discours, ses documents, ses rencontres, ses voyages. Nous autres, au Brésil, nous l’avons connu comme le Pape pèlerin. Il a parcouru, dans notre terre aussi, des centaines, des milliers de kilomètres, en établissant immédiatement avec notre peuple un entente et une sympathie réciproques. Je me souviens des manifestations d’affection du peuple dans toutes les villes où il est passé. Les gens l’acclamaient en disant «João de Deus, João de Deus», en signe de reconnaissance pour une personne extraordinaire à travers laquelle le Christ se fait présent. Un souvenir particulier me revient maintenant à l’esprit. Je me souviens qu’une fois j’étais à déjeuner chez lui avec d’autres cardinaux, et on discutait des femmes enfant de chœur. L’un d’entre nous n’était pas d’accord pour qu’elles servent à l’autel, et en a appelé au canon 230 du Code de droit canonique. Alors le Pape s’est levé et a dit sur un ton ferme: «Non. Non. Nous devons permettre que les femmes aussi puissent servir à l’autel». Et il a raconté que pendant les années de la persécution en Russie, la foi avait été conservée et transmise par les grand-mères, par les mamans qui réunissaient le dimanche leurs enfants. leurs petits enfants et leur donnait quelques notions de catéchisme, en simulant même la messe par gestes pour qu’ils gardent le souvenir de l’importance de la célébration eucharistique, pour laisser en eux le vif désir de pouvoir un jour y participer. Conserver, transmettre la foi. Témoigner de la foi. Avoir toujours confiance en Dieu. Le Pape nous en a donné un exemple, jusque ces derniers temps où il était malade, sur son lit d’hôpital, jusqu’à son dernier soupir. C’est là qu’a été sa grandeur.
Oscar Andrés Rodríguez Maradiaga

Oscar Andrés Rodríguez Maradiaga

POUR MOI, C’EST LA MORT
D’UN PÈRE SPIRITUEL

par le cardinal
Oscar Andrés Rodriguez Maradiaga
archevêque de Tegucigalpa
La première fois que j’ai rencontré Jean Paul II a été à Rio de Janeiro en juillet 1980, au cours de la commémoration du 25e anniversaire du Celam. Je n’étais évêque que depuis un an et demi et donc, lorsque j’ai pu le saluer, le Pape m’a dit: «Vous êtes un évêque jeune»; j’ai répondu: «C’est de votre faute, puisque c’est vous qui m’avez nommé», et nous avons ri. À un certain point, après avoir terminé le dîner avec nous autres évêques, il nous dit: «Mais les évêques ne savent pas chanter?». Nous avons répondu: «Bien sûr que si». Il nous a demandé: «Est-ce que vous connaissez le chant d’El pescador?». Et alors nous avons commencé à chanter cette chanson avec enthousiasme, et il a chanté avec nous.
Et puis je me rappelle bien quand je l’ai rencontré à Rome en 1983. J’étais venu cette année là pour ma première visite ad limina. J’étais administrateur apostolique à Santa Rosa de Copán. Lorsque je suis entré dans son bureau, il me dit: «C’est un évêque jeune qui vient, mais c’est un évêque qui a beaucoup de travail». Il avait une carte géographique du Honduras sur son bureau, il n’avait aucune autre note et il a commencé à me dire: «Viens, viens, dis-moi: Santa Rosa de Copán est là; comment vont les réfugiés du Salvador?». J’ai été vraiment frappé parce qu’il pensait à ceux qui souffraient effectivement le plus, aux réfugiés. Après, il a commencé à me dire des choses qui figuraient certainement dans les renseignements que j’avais envoyés avant ma visite ad limina mais il n’avait même pas un bout de papier, il savait tout par cœur. Tout cela m’a toujours impressionné, il avait une grande mémoire jusqu’au dernier moment.Je l’ai rencontré pour la dernière fois en janvier dernier, à la fin de la réunion de l’Assemblée plénière de la Commission pour l’Amérique latine. Lorsque je suis allé le saluer, il m’a reconnu immédiatement. Il plaisantait toujours avec mon premier nom, Oscar, et me disait: «Tu es un prix de cinéma...».Comme je l’ai déjà dit à Radio Vatican, Jean Paul II a été pour moi un véritable père spirituel, et par conséquent, le samedi 2 avril a été pour moi comme quand j’ai perdu mon père. Mon père est mort quand j’avais 19 ans et maintenant j’éprouve exactement le même sentiment de perte qu’alors.
Cláudio Hummes

Cláudio Hummes

LE PAPE DE TOUS

par le cardinal
Cláudio Hummes
archevêque de São Paulo
Jean Paul II sera toujours rappelé avec un amour et une gratitude profonds, surtout par les générations qui l’ont eu comme Pape au cours de son long pontificat. Il sera rappelé pour ses voyages apostoliques, plus de cent, dans le monde entier. Les multitudes l’ont reçu, affamée des paroles de l’Évangile, et elles ont été confirmées dans leur foi. Il a confirmé les hommes, et en premier lieu les évêques et les prêtres, dans leur foi.
Au cours de ces voyages, il rendait visite à tous et il s’est donné à tous: aux évêques et aux prêtres, aux pauvres et aux exclus, aux malades, aux prisonniers, aux affamés, aux sans logis et aux sans terre. Il est entré dans les favelas, dans les villages de palafittes, dans les baraques, il a rencontré les petits paysans, les travailleurs, les commerçants, les entrepreneurs, ceux qui exerçaient une profession libérale, les chefs de toutes les religions et les hommes de bonne volonté, en particulier les communautés juives, les hommes et les femmes missionnaires, les religieux et les religieuses, les frères et les sœurs consacrés, les séminaristes, les associations de laïcs et les mouvements de l’Église, les jeunes, les familles, les enfants, les artistes, les hommes de la culture et des universités, les constructeurs de sociétés, les politiciens, les hommes de gouvernement et les présidents, et il a été le Pape de tous.
Jorge Mario Bergoglio

Jorge Mario Bergoglio

LA PRÉSENCE DE MARIE
DANS LA VIE DU PAPE
par le cardinal Jorge Mario Bergoglio
archevêque de Buenos Aires
Si je ne me trompe, on était en 1985. Un soir, je suis allé réciter le rosaire que disait le Saint Père. Il était devant tous, à genoux. Le groupe était nombreux; je voyais le Saint Père de dos et, petit à petit, je me suis plongé dans la prière. Je n’étais pas seul: je priais au milieu du peuple de Dieu auquel nous appartenions, moi et tous ceux qui étaient là, guidés par notre pasteur.
Au milieu de la prière, je me suis distrait en regardant la silhouette du Pape. Sa piété, sa dévotion étaient un témoignage, et le temps est passé, et j’ai commencé à m’imaginer le jeune prêtre, le séminariste, le poète, l’ouvrier, l’enfant de Wadowice... dans la position où il se trouvait en ce moment, priant Ave Maria après Ave Maria. Son témoignage m’a frappé. J’ai senti que cet homme, choisi pour guider l’Église, parcourait à nouveau un chemin qui menait à sa Mère du ciel, un chemin commencé dans son enfance. Je me suis rendu compte de la densité des paroles de la Mère de Guadeloupe à saint Juan Diego: «N’aie pas peur, ne suis-je pas ta mère?». J’ai compris la présence de Marie dans la vie du Pape.Ce témoignage ne s’est pas perdu. Depuis ce jour, je récite tous les jours les quinze mystères du rosaire.


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