Le règne du Christ au ciel et sur la terre
L’homélie prononcée par saint Charles Borromée dans la cathédrale de Milan, dans la solennité de la Fête-Dieu, le 9 juin 1583
l’homélie prononcée par saint Charles Borromée dans la solennité de la Fête-Dieu, le 9 juin 1583

Saint Charles distribue la communion aux pestiférés, Tanzio da Varallo, collégiale des Saints Gervais et Protase, Domodossola
L’Ancien Testament nous parle de la très noble histoire de l’agneau pascal que chaque famille devait manger à la maison; s’il en restait ou s’il ne pouvait être consommé, on devait le brûler dans le feu. Cet agneau était l’image de notre Agneau immaculé, le Christ Seigneur, offert pour nous au Père éternel sur l’autel de la croix. Jean, le précurseur, dit en le voyant: «Voici l’Agneau de Dieu, celui qui efface le péché du monde»1. Cette merveilleuse image nous a enseigné que l’Agneau pascal ne pouvait être entièrement mangé avec les dents de la contemplation, mais qu’il devait être complètement brûlé dans le feu de l’amour2.
Mais quand je médite en moi-même sur le fait que le Fils de Dieu s’est complètement donné à nous en nourriture, il me semble que cette distinction n’a plus lieu d’être: ce mystère est à brûler entièrement dans le feu de l’amour. Quelle autre raison, sinon celle du seul amour, a pu pousser le Dieu très bon et très grand à se donner en nourriture à cette misérable créature qu’est l’homme, rebelle dès l’origine, expulsé du Paradis terrestre dans cette misérable vallée dès le début de la création, pour avoir goûté le fruit défendu? Cet homme avait été créé à la ressemblance de Dieu, placé dans un lieu de délices, mis à la tête de toute la création: toutes les autres choses avaient été créées pour lui. Il a transgressé le précepte divin en mangeant le fruit défendu et, «alors qu’il était dans une situation de privilège, il ne l’a pas compris»; c’est la raison pour laquelle «il a été assimilé aux animaux dépourvus d’intelligence»3; c’est pour cela qu’il a été obligé de manger la même nourriture qu’eux.
Mais Dieu a toujours tant aimé les hommes qu’Il a pensé à la manière de les relever aussitôt qu’ils sont tombés; et afin qu’ils ne se nourrissent pas des aliments destinés aux animaux – contemplez l’infinie charité de Dieu! – Il s’est donné Lui-même en nourriture à l’homme. Toi, Christ Jésus, qui es le Pain des anges, Tu n’as pas dédaigné de devenir la nourriture des hommes rebelles, pécheurs, ingrats. Oh grandeur de la dignité humaine! Une circonstance singulière nous montre à quel point l’œuvre de réparation est plus grande, à quel point cette dignité sublime dépasse l’infortune! Dieu nous a fait une faveur singulière! Son amour pour nous est inexplicable! Seule cette charité a pu pousser Dieu à faire tant pour nous. Ceci montre combien est ingrat celui qui ne médite pas dans son cœur et ne pense pas souvent à ces mystères.
Dieu, créateur de toutes choses, avait prévu et connu notre faiblesse, Il avait prévu que notre vie spirituelle aurait besoin d’une nourriture de l’âme, de même que la vie du corps a besoin d’une nourriture matérielle; c’est pour cela qu’Il a fait en sorte qu’il y ait abondance de ces deux nourritures: l’une destinée au corps; l’autre, celle dont jouissent les anges au ciel et que nous pouvons manger ici-bas, cachée sous les apparences du pain et du vin. La très sainte servante de Dieu, Élisabeth, ayant compris que venait la mère de Dieu, n’a pu s’empêcher de s’exclamer: «Et comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur?»4. Mais combien davantage celui qui reçoit en lui Dieu lui-même devrait-il s’exclamer: «Et comment m’est-il donné qu’Il vienne en moi, pécheur, misérable, ingrat, indigne, vers et non pas homme, opprobre des hommes et abjection du peuple; qu’Il entre dans ma maison, dans mon âme que j’ai souvent réduite à un repaire de malfaiteurs, et qu’y habite mon Seigneur, Créateur, Rédempteur et mon Dieu, devant la face duquel les anges désirent rester?».
Venons-en au deuxième point de cette réflexion.
C’est à juste titre que l’Église célèbre aujourd’hui la solennité de ce très saint mystère. Il pouvait sembler plus opportun de le célébrer le jour de la cinquième Férie, celui de la Sainte Cène, le jour où, comme nous le savons, notre sauveur Jésus-Christ a institué ce sacrement. Mais la sainte Église est comme un fils, correct et bien élevé, dont le père est arrivé à la fin de ses jours et lui laisse, lorsqu’il est sur le point de mourir, un vaste et riche héritage; il n’a pas le temps de s’arrêter et de penser au patrimoine qu’il a reçu, tant il est occupé à pleurer son père. Ainsi l’Église, épouse et fille du Christ, est tellement occupée à pleurer dans ces jours de passion et de tourments atroces qu’elle n’est pas en mesure de célébrer comme elle le voudrait cet immense héritage qui lui a été laissé, à savoir les Très Saints Sacrements institués ces jours-là.
C’est pour cette raison qu’elle a fixé ce jour pour la célébration, jour dans lequel elle voudrait, en reconnaissance du don immense qu’elle a reçu, rendre au Christ, d’une manière toute particulière et merveilleuse, ce remerciement que nous, dans notre pauvreté, sommes incapables d’offrir. C’est pour cela que le Fils de Dieu, qui connaît tout de toute éternité, est allé à la rencontre de notre faiblesse en instituant ce Très Saint Sacrement. Pour nous, «Il rendit grâces» à Dieu, «bénit et rompit»5. Par cette institution, Il nous a enseigné à Le remercier autant que nous pouvons pour un si grand don. Mais pourquoi notre sainte mère l’Église a-t-elle justement fixé cette date pour commémorer un tel mystère? Pourquoi justement après la célébration des autres mystères du Christ, après les jours de Noël, de la Résurrection, de l’Ascension au ciel et de l’envoi de l’Esprit Saint? Mon fils, ne crains rien, tout cela n’est pas sans motif! Ce très saint mystère est tellement lié à tous les autres, et c’est un remède si efficace en vue de tous les autres qu’à juste titre il leur est joint. Par le moyen de ce très saint mystère de l’autel, en recevant la vivifiante Eucharistie, avec ce Pain céleste les fidèles sont unis au Christ de manière si efficace qu’ils peuvent puiser de leur bouche, au flanc ouvert du Christ, les infinis trésors de tous les sacrements.
Mais il existe une autre raison à cela. Parmi les mystères du Fils de Dieu que nous avons médités jusqu’ici, le dernier a été l’Ascension au ciel. Celle-ci est advenue pour qu’Il reçoive à son propre titre – et au nôtre – la possession du Royaume des Cieux et que soit manifestée cette domination au sujet de laquelle il venait de dire: «Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre»6. De même que n’importe quel roi, au moment de prendre possession d’un royaume, se rend avant toute autre ville dans la capitale et métropole de ce royaume (et de même qu’un magistrat ou un prince qui s’apprête à administrer un royaume au nom du roi), de même, le Christ, doté de la domination la plus vaste et de tout droit au ciel et sur la terre, a commencé par prendre possession du ciel et de là, comme pour une démonstration, a répandu sur les hommes les dons de l’Esprit Saint. Mais ayant choisi de régner aussi sur terre, il S’est laissé lui-même ici bas, dans le très saint sacrifice de l’autel, dans ce très saint mystère que nous vénérons aujourd’hui. C’est pour cette extraordinaire raison que l’Église ordonne qu’Il soit porté en procession par tous, de manière solennelle, à travers les villes et les villages.
Lorsque le très puissant roi Pharaon a voulu honorer Joseph, il a ordonné qu’on le conduise le long des rues de la ville et, pour que tous connaissent la dignité de celui qui avait expliqué les songes du Pharaon, et lui a dit: «C’est toi qui seras mon maître du palais et tout mon peuple se conformera à tes ordres, je ne te dépasserai que par le trône. Vois: je t’établis sur tout le pays d’Égypte. Et Pharaon ôta son anneau de sa main et le mit à la main de Joseph, il le revêtit d’habits de lin fin et lui passa au cou le collier d’or. Il le fit monter sur le meilleur char qu’il avait auprès du sien et un héraut le précédait en criant, de sorte que tous s’agenouillaient devant lui. Ainsi fut-il établi sur tout le pays d’Égypte» 7.
Assuérus aussi, lorsqu’il a voulu honorer Mardochée, lui a fait endosser des habits royaux, l’a fait monter sur son cheval et, dans ce but, a ordonné à Aman de le conduire à travers la ville et de crier : «Voyez comment l’on traite l’homme que le roi veut honorer!» 8.
Dieu veut être le Seigneur du cœur de l’homme; Il veut être honoré, comme il convient, par tous les hommes. C’est pour cela qu’aujourd’hui, solennellement conduit par le clergé et par le peuple, par les prélats et par les magistrats, Il parcourt les rues des villes et des villages. C’est pour cette raison que l’Église professe publiquement qu’Il est notre roi et notre Dieu, dont nous avons tout reçu et auquel nous devons tout.
De même que n’importe quel roi, au moment de prendre possession d’un royaume, se rend avant toute autre ville dans la capitale et métropole de ce royaume,
de même, le Christ, doté de la domination la plus vaste et de tout droit au ciel et sur la terre, a commencé par prendre possession du ciel et de là, comme pour une démonstration, a répandu sur les hommes les dons de l’Esprit Saint. Mais ayant choisi de régner aussi sur terre, il S’est laissé lui-même ici bas, dans le très saint sacrifice de l’autel, dans ce très saint mystère que nous vénérons aujourd’hui.
C’est pour cette extraordinaire raison que l’Église ordonne qu’Il soit porté en procession par tous, de manière solennelle, à travers les villes et les villages
Ô enfants bien aimés dans le Seigneur,
pendant que je marchais tout à l’heure à travers les rues de la ville, je
pensais à cette si grande multitude et variété de gens qui, aujourd’hui,
encore, de nos jours encore, est opprimée par la misère de l’esclavage et a dû
servir si longtemps des maîtres si vils et si cruels. J’entrevoyais un certain
nombre de jeunes qui se sont laissés dominer par la lascivité et par la luxure
et, comme dit le grand apôtre saint Paul9, ont proclamé Dieu leur propre
ventre. (Quiconque établit quelque chose comme fin de sa propre existence, veut
que cette chose soit son Dieu. En effet, Dieu est le terme de tout).
Qu’eux-mêmes, ils renoncent à la chair, à la luxure, à fréquenter les tavernes
et les gargotes, les mauvaises compagnies; qu’ils renoncent à leurs péchés et
qu’ils reconnaissent le vrai Dieu que professe l’Église pour nous. Je pleurais
sur l’intolérable superbe et sur la vanité de certaines femmes qui sont leurs
propres idoles et qui passent les heures de la matinée qu’elles devraient
consacrer à la prière à farder leur visage et à friser leurs cheveux; qui
demandent chaque jour de nouveaux vêtements, au point de faire de leurs maris
de pauvres malheureux et de leurs enfants des mendiants, et de dépenser leur
patrimoine. C’est de là que viennent mille maux comme les contrats illégaux,
les dettes non payées, les pieux legs non respectés. C’est de là que naît
l’oubli du Dieu très bon et très grand, l’oubli de notre âme. Je voyais de
nombreux avares, ces marchands d’enfer, ces gens qui s’achètent si cher le feu
éternel. Le grand apôtre saint Paul a eu bien raison de dire d’eux: «L’avarice
est une forme d’idolâtrie»10. Au-delà de l’argent, ils n’ont pas d’autre Dieu;
leurs actions et leurs paroles n’ont d’autre but que de penser et de décider la
meilleure manière de gagner de l’argent, d’acheter des terrains, de faire des
comparaisons entre richesses.Je ne pouvais pas ne pas voir le malheur de certaines personnes qui se déclarent expertes dans l’art de gouverner et dont les yeux ne voient que cela. Ce sont ceux qui n’hésitent pas à piétiner la loi de Dieu, qu’ils déclarent contraire à celle par laquelle ils gouvernent (infortunés, malheureux qu’ils sont!) et qui obligent Dieu à se retirer. Ces hommes sont à plaindre! Et faut-il appeler chrétiens ceux qui jugent et qui déclarent publiquement qu’ils sont plus importants que le Christ, que le monde est plus important que le Christ?
Par cette institution de l’eucharistie, le Seigneur est venu détruire toutes ces idoles, de sorte que nous pouvons crier au Seigneur, avec le prophète Isaïe: «Il n’y a de Dieu que chez toi, il n’y en a pas d’autre, pas d’autre Dieu. En vérité tu es un Dieu qui se cache, Dieu d’Israël, sauveur»11. Ô Dieu bon, jusqu’ici nous avons été asservis à la chair, aux sens, au monde; jusqu’ici notre ventre, notre chair, notre or, notre politique ont été Dieu pour nous. Nous voulons renoncer à toutes ces idoles: nousT’honorons Toi seul comme vrai Dieu, nous Te vénérons, Toi qui nous a couvert de tant de bienfaits et qui surtout, T’es laissé Toi-même en nourriture pour nous. Je T’en conjure, fais que désormais notre cœur soit à Toi, et que rien ne nous arrache plus à Ton amour. Nous préférons mourir mille fois plutôt que de Te faire la moindre offense; et ainsi, rendus meilleurs par Ta grâce, nous jouirons éternellement de Ta gloire. Amen.
Notes
1 Jn 1, 29.
2 Cf. Ex 12, 10 et suiv.
3 Ps 49, 13.
4 Lc 1, 43.
5 Mt 26, 26; Lc 24, 30.
6 Mt 28, 18.
7 Gn, 41, 40 et suiv.
8 Est, 6, 11.
9 Cf. Ph, 3, 19.
10 Ep, 5, 5; Col 3, 5.
11 Is 45, 14 et suiv.
(Homélie tirée de: San Carlo Borromeo Omelie sull’Eucaristia e sul sacerdozio, Edizioni Paoline,
Rome 1984)