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LES JOURNÉES DE COLOGNE
Tiré du n° 09 - 2005

Une joie innocente


«Le premier voyage de Benoît XVI hors des frontières de l’Italie représentait un passage difficile, et encore une fois, les clés utilisées par le pape ont été l’humilité et le réalisme». L’analyse du vaticaniste de La Stampa


par Marco Tosatti


Benoît XVI en Cologne

Benoît XVI en Cologne

Cétait une épreuve difficile, un examen compliqué, chargé d’implications émotives, médiatiques, et personnelles. Les quatre journées de Cologne, le premier voyage de Benoît XVI hors des frontières de l’Italie ne constituaient pas seulement – et le Pape le savait – un test de première grandeur de sa capacité d’affronter des foules immenses et des hôtes difficiles, des mémoires lourdes comme du plomb et l’inconnue d’un pays super laïc, voire «païen» dans certaines de ses régions, comme le pense le Pape lui-même. C’était la vraie charnière entre deux règnes, celui de Jean Paul II et le sien, le point final d’un long adieu au pape polonais, commencé le 2 avril dernier. Et Benoît XVI en était conscient; c’est peut-être aussi pour cela qu’il s’est dépensé humainement de manière si généreuse, en forçant sa nature timide, réservée, étrangère aux gestes spectaculaires; il a essayé, comme un oncle affectueux, de suppléer par un excès d’embrassades au vide palpable d’une absence ressentie par tous.
C’était un passage difficile, et encore une fois, les clés utilisées par le pape ont été l’humilité et un réalisme presque à la limite de la rudesse. L’humilité de se donner complètement: à la fin des quatre jours, il était visiblement las, fatigué comme on ne l’avait jamais vu, même pas pendant les journées des Congrégations générales, lorsqu’il tenait en main – provisoirement – le gouvernail de la barque de Pierre, dans des eaux rien moins que calmes. Et le réalisme: il a offert aux jeunes des perspectives de vie et un tableau de l’Église lucide et sans illusions, sans même cet enthousiasme humain, cette joie de vivre que Jean Paul II réussissait à faire émerger du gouffre même de la souffrance, et à communiquer jusque dans ces dernières années marquées par la douleur.
Si le mystère de Jean Paul II était la joie vraie, sincère, au cœur de la tragédie et du lent délitement physique, nous pourrions hasarder que le mystère de Benoît XVI est la joie, tout aussi enracinée et réelle, derrière ces yeux qui tranchent comme une lame la réalité, y compris et surtout celle de l’Église. Il n’est pas non plus superflu de rappeler qu’étant donnés sa culture et le rôle qu’il a joué pendant presque vingt-cinq ans, sa connaissance de la barque de Pierre, de ses mécanismes et de ses hommes est exceptionnelle, peut-être même unique.
Il s’est donc adressé aux centaines de milliers de jeunes comme on s’adresse à des adultes. «On peut beaucoup critiquer l’Eglise. Nous le savons, et le Seigneur lui-même nous l’a dit: elle est un filet avec de bons et de mauvais poissons, un champ avec le bon grain et l’ivraie». On est frappé, et on l’a été encore une fois, par la lucidité simple et tranchante avec laquelle Benoît XVI s’est adressé aux jeunes de Cologne. Impitoyable, il n’a rien édulcoré, il n’a pas doré la pilule. «Le Pape Jean-Paul II, qui, dans les nombreux bienheureux et saints qu’il a proclamés, nous a montré le vrai visage de l’Eglise, a aussi demandé pardon pour ce que, dans le cours de l’histoire, en raison de l’action et de la parole d’hommes d’Eglise, s’est produit de mal. De cette manière, il nous a aussi fait voir notre vraie image et il nous a exhortés à entrer avec tous nos défauts et toutes nos faiblesses dans le cortège des saints, qui a commencé avec les Mages d’Orient». Ce samedi soir, à Cologne, devant tous ces jeunes, il a dit: «En définitive, que l’ivraie existe dans l’Eglise est consolant. Ainsi, avec tous nos défauts, nous pouvons néanmoins espérer nous trouver encore à la suite de Jésus, qui a précisément appelé les pécheurs. L’Eglise est comme une famille humaine, mais elle est aussi, en même temps, la grande famille de Dieu, par laquelle Il forme un espace de communion et d’unité dans tous les continents, dans toutes les cultures et dans toutes les nations. Nous sommes donc heureux d’appartenir à cette grande famille que nous voyons ici; nous sommes heureux d’avoir des frères et des amis dans le monde entier. Nous faisons précisément l’expérience, ici, à Cologne, du fait qu’il est beau d’appartenir à une famille vaste comme le monde, qui comprend le ciel et la terre, le passé, le présent et l’avenir, et toutes les parties de la terre. Dans ce grand rassemblement de pèlerins, nous marchons avec le Christ, nous marchons avec l’étoile qui éclaire l’histoire».
Benoît XVI salue les pèlerins arrivés pour la messe finale sur l’esplanade de Marienfeld, le matin du 21 août 2005

Benoît XVI salue les pèlerins arrivés pour la messe finale sur l’esplanade de Marienfeld, le matin du 21 août 2005

Ce que Benoît XVI pense de l’histoire de l’église avec un “é” minuscule, comme ensemble d’hommes est bien clair, et il est loin de le cacher. Il suffit de penser aux méditations du chemin de croix, à la neuvième station, avec sa référence désormais célèbre à la «saleté» et à tous les autres défauts, à cette opinion répétée par la suite, ne serait-ce qu’en passant. On pourrait dire qu’il s’agit d’un exemple classique de prédication de pénitence, selon le style de Jérémie, et pourtant il n’en est pas ainsi; et justement à Cologne, Benoît XVI a démontré qu’il était possible de dire toute la vérité, de ne pas laisser d’illusions, et en même temps de vivre, de démontrer, d’exhiber la joie en parlant – qu’il nous soit permis d’utiliser un terme sportif – des “fondamentaux” de la foi chrétienne, parce que sans les fondamentaux, aucune discipline, et à plus forte raison le christianisme, n’est sérieusement praticable.
Parlons des Rois Mages, que Ratzinger ne nous présente pas comme de mièvres personnages de crèche: «Même si les autres personnes, celles qui étaient restées chez elles, les considéraient peut-être comme des utopistes et des rêveurs - ils étaient au contraire des personnes qui avaient les pieds sur terre et qui savaient que, pour changer le monde, il faut disposer du pouvoir. C’est pourquoi ils ne pouvaient chercher l’enfant de la promesse ailleurs que dans le palais du Roi». Et ils ne sont pas les seuls, explique le Pape à ceux qui l’écoutent, qui doivent se rendre compte que «Le nouveau Roi, devant lequel ils s’étaient prosternés, était très différent de ce qu’ils attendaient. Ainsi, ils devaient apprendre que Dieu est différent de la façon dont habituellement nous l’imaginons. C’est ici que commença leur cheminement intérieur. Il commença au moment même où ils se prosternèrent devant l’enfant et où ils le reconnurent comme le Roi promis».
Les mots du Pape à la veillée ressemblent presque à la première partie d’un programme de pontificat: une fresque de l’état du monde, et du rôle de la religion dans ce monde. Il parle des Mages, et il parle de nous. «Ils devaient changer leur idée sur le pouvoir, sur Dieu et sur l’homme, et, ce faisant, ils devaient aussi se changer eux-mêmes. Maintenant, ils le constataient: le pouvoir de Dieu est différent du pouvoir des puissants de ce monde. Le mode d’agir de Dieu est différent de ce que nous imaginons et de ce que nous voudrions lui imposer à lui aussi. Dans ce monde, Dieu n’entre pas en concurrence avec les formes terrestres du pouvoir. Il n’a pas de divisions à opposer à d’autres divisions. Dieu n’a pas envoyé à Jésus, au Jardin des Oliviers, douze légions d’anges pour l’aider (cf. Mt 26, 53). Au pouvoir tapageur et pompeux de ce monde, Il oppose le pouvoir sans défense de l’amour qui, sur la Croix - et ensuite continuellement au cours de l’histoire - succombe et qui cependant constitue la réalité nouvelle, divine, qui s’oppose ensuite à l’injustice et instaure le Règne de Dieu. Dieu est différent - c’est cela qu’ils reconnaissent maintenant. Et cela signifie que, désormais, eux-mêmes doivent devenir différents, ils doivent apprendre le style de Dieu».
Benoît XVI pendant la veillée sur l’esplanade de Marienfeld, le soir du 20 août

Benoît XVI pendant la veillée sur l’esplanade de Marienfeld, le soir du 20 août

Il est difficile de rapprocher ces mots de la marée d’articles pour lesquels l’Église d’aujourd’hui serait assoiffée ou complice des pouvoirs politiques ou économiques. Son Chef visible prêche la défaite terrestre comme issue évidente de la bataille. C’est chose étrange, et encore plus étrange le fait que les jeunes l’applaudissent. «Les saints, avons-nous dit, sont les vrais réformateurs. Je voudrais maintenant l’exprimer de manière plus radicale encore: c’est seulement des saints, c’est seulement de Dieu que vient la véritable révolution, le changement décisif du monde. Au cours du siècle qui vient de s’écouler, nous avons vécu les révolutions dont le programme commun était de ne plus rien attendre de Dieu, mais de prendre totalement dans ses mains le destin du monde. Et nous avons vu que, ce faisant, un point de vue humain et partial était toujours pris comme la mesure absolue des orientations. L’absolutisation de ce qui n’est pas absolu mais relatif s’appelle totalitarisme. Cela ne libère pas l’homme, mais lui ôte sa dignité et le rend esclave. Ce ne sont pas les idéologies qui sauvent le monde, mais seulement le fait de se tourner vers le Dieu vivant, qui est notre créateur, le garant de notre liberté, le garant de ce qui est véritablement bon et vrai. La révolution véritable consiste uniquement dans le fait de se tourner sans réserve vers Dieu, qui est la mesure de ce qui est juste et qui est, en même temps, l’amour éternel. Qu’est-ce qui pourrait bien nous sauver sinon l’amour?
Encore des fondamentaux, encore des mots peu gratifiants, et c’est peu dire. Ni le bonheur personnel, ni le succès, ni le pouvoir, ni même la consolation d’un «Dieu sur mesure», bien commode. Benoît XVI ne veut pas se rendre sympathique à son auditoire; il sait que ce qui compte, c’est le grain de sénevé, et c’est ainsi qu’il voit l’Église, peut-être pas aujourd’hui, mais dans un futur immédiat; une Église de témoignage, pas une Église de société. Cologne, c’était ça aussi: un nouveau départ, à partir des fondamentaux, pénibles, peu gratifiants, mais nécessaires, indispensables; avec joie, et avec les sourires qu’il n’a certes pas lésinés au cours de sa visite en Allemagne. Benoît XVI a beaucoup souri; et à la fin de la messe, il élargit les bras dans un grand salut, il improvise: «L’Église est vivante et je voudrais vous saluer un par un», dit-il; et encore: «Je m’excuse, j’aurais aimé parcourir toute l’esplanade de Marienfeld en papamobile pour être proche de chacun de vous mais, vu la situation logistique, ça n’a pas été possible». Les jeunes espéraient probablement un contact plus étroit, mais ils ont encaissé élégamment la déception et les cafouillages de l’organisation.
Nous avions tous encore Jean Paul II dans les yeux et dans le cœur, mais on a eu l’impression que Benoît XVI avait passé l’examen, à sa manière et dans son style. Bien sûr, les quatre jours de Cologne ont été au-delà de tout cela. On ne peut pas oublier la visite à la synagogue, ni la rencontre avec les musulmans, ni même, si on veut, l’inexistence des menaces de protestation de “Wir sind Kirche”, “Nous sommes Église” et des autres initiatives de contestation, signe évident de la crise profonde d’un certain type de mouvement qui n’est plus rien, dit-on, que le lointain souvenir des phénomènes des années Soixante. Mais le cœur de la visite était quand même là, à Marienfeld, dans cette passation spirituelle des consignes, devant des centaines de milliers de jeunes témoins, et dans ce message: «L’Église est vivante».


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