Les multiples visages de l’Église appelée à faire l’unité
Rencontre avec le cardinal Crescenzio Sepe. Son dicastère est chargé de plus de mille circonscriptions ecclésiastiques – parmi lesquelles figure la grande majorité des diocèses d’Afrique, d’Asie et d’Océanie – et de leur coordination. Il a donc aussi la charge de séminaires, d’écoles, d’hôpitaux et de centres de soin. Un monde organisé et complexe qui est confronté à des civilisations, des cultures et des traditions diverses et d’où arrivent des témoignages de vitalité et de foi
Rencontre avec le cardinal Crescenzio Sepe par Roberto Rotondo et Gianni Cardinale

Le cardinal Crescenzio Sepe.
Comment l’œuvre missionnaire de l’Église catholique est-elle coordonnée par Propaganda Fide?
CRESCENZIO SEPE: Du point de vue “structurel”, Propaganda Fide est un monde organisé et complexe. Il se caractérise par de nombreuses dénominations qui indiquent les différentes branches d’activité de notre Congrégation: la Propagation de la foi, l’Œuvre Saint-Pierre apôtre, la Sainte enfance et l’Union pontificale missionnaire du clergé. Une activité vraiment importante qu’il est difficile d’expliquer même “sur le papier”, tant est vaste le champ dans lequel notre dicastère est appelé à agir, intervenir, coordonner.
La première exigence à laquelle nous devons répondre est celle de tenir en observation – dans le sens d’en prendre soin – un grand territoire qui comprend des régions de l’Europe du Sud-est, des zones de l’Amérique du Nord, du Centre et du Sud, presque toute l’Afrique, toute l’Asie à l’exception des Philippines et l’Océanie à l’exception de l’Australie. Comme on peut facilement le deviner, il est possible ici de se confronter avec des civilisations, des cultures et des traditions différentes entre elles, mais aussi avec une présence de l’Église plutôt différente dans ses formes et variée. Dans les bureaux de la Congrégation, ces différents visages d’une Église appelée à faire l’unité, mais qui montre la richesse de sa complémentarité, comme l’a dit Benoît XVI dans l’homélie de la messe de saint Pierre et saint Paul, ne se saisissent pas à travers les papiers et les documents, aussi utiles et importants soient-ils, mais à travers tous les éléments de vitalité qui concourent à définir les différentes réalités particulières.
Quels sont ces éléments de vitalité propres à chaque réalité locale?
SEPE: La Congrégation examine les rapports envoyés par les évêques locaux, par les Représentations pontificales et par les Conférences épiscopales nationales. Mais elle s’intéresse aussi directement à la vie et au ministère des évêques (1300 environ), à la vie chrétienne des fidèles, à la discipline du clergé et des religieuses, et elle s’occupe en particulier de toutes les associations caritatives, des écoles, et, tout spécialement, de la vie des séminaires. Ainsi la coordination des nombreuses initiatives se fait-elle à travers les contacts, les rapports, les visites: tout ce qui concerne la substance de la vie chrétienne, selon le rythme propre des différentes communautés et de leurs organisations diverses.
C’est pourquoi, l’élément qui m’a le plus aidé à répondre aux objectifs et aux engagements de Propaganda Fide ont été les voyages que j’ai entrepris ces dernières années. Si l’on ne va pas sur place, si l’on ne va pas visiter un par un les diocèses, les communautés, les églises, il est difficile de comprendre les activités et les formes d’action sur le terrain des Missions. Les rencontres personnelles justifient et rendent vivante, en un certain sens, notre organisation: elles en constituent l’âme car, ainsi, ce qui est sur le papier se transforme en expérience vécue. L’enseignement de Jean Paul II sur ce point est plus parlant que jamais.

Le cardinal Crescenzio Sepe distribue de petits crucifix aux fidèles guatémaltèques durant sa visite pastorale au Guatemala
SEPE: Chaque voyage a sa caractéristique particulière et sa finalité spécifique. Dans chaque cas, le voyage est accompli sur l’invitation des évêques avec lesquels est concordé le programme du séjour. Le premier acte est, de toute façon, la rencontre avec toute la Conférence épiscopale du pays et, souvent aussi, avec chacun des évêques. Normalement, le programme prévoit aussi une rencontre avec les prêtres, les religieux, les laïcs et les catéchistes ainsi que la visite aux communautés les plus pauvres et les plus indigentes où accomplissent leur œuvre, avec de grands sacrifices et avec amour, des missionnaires, hommes et femmes, qui offrent le témoignage le plus vrai et le plus authentique de l’amour du Christ pour les hommes les plus pauvres et les plus totalement abandonnés. J’ai ainsi pu voir de mes yeux comment on soigne les malades du sida, comment on délivre l’enseignement scolaire dans des baraques ou des lieux de fortune et comment l’activité des catéchistes se développe surtout dans les banlieues des villes ou dans les zones de première évangélisation.
Je dois dire que chaque voyage laisse en moi une marque profonde qui, ensuite, ne s’efface plus et qui sert en quelque sorte à évaluer les réponses concrètes à fournir aux différents besoins. Le fait, ensuite, que j’apporte toujours et partout les salutations, les prières et la bénédiction du Saint-Père, fait que l’on vit avec intensité une profonde communion avec l’Église universelle et que notre présence a pour effet de stimuler la recherche d’une foi plus courageuse. C’est ce qui est arrivé, par exemple, dans mes visites au Cambodge, au Laos, au Myanmar (ancienne Birmanie).
Quant à la Mongolie, j’y suis allé au nom du Saint-Père pour ordonner le premier évêque et bénir la première cathédrale de l’histoire de ce pays. Si l’on pense qu’il y a quelques années encore, il n’y avait en Mongolie aucun catholique et qu’aujourd’hui vit là une communauté petite mais dynamique, qui accueille chaque jour de nouveaux baptisés, on comprendra la profonde impression que l’on ressent dans ce pays; j’ai eu la même impression à Taiwan, lorsque avec d’autres évêques, j’ai baptisé quatre cent soixante-cinq adultes, jeunes pour la plupart. La même chose est arrivée au Cambodge et dans beaucoup d’autres pays. Ces faits évoquent et font revivre la vie de l’Église des premiers siècles. C’est un peu comme si l’on recevait une édition mise à jour des Actes des Apôtres.
Le 16 juillet, Églises d’Asie, l’agence des Missions étrangères de Paris, a annoncé votre prochain voyage au Vietnam. Comment est née cette invitation de la part du gouvernement vietnamien?
SEPE: Puisque vous me le demandez, je ne peux que confirmer que je me rendrai prochainement en visite au Vietnam. Dans ce cas aussi, l’invitation est venue des évêques, du président de la Conférence épiscopale, de l’archevêque de Hanoi et de l’archevêque de Hô Chi Minh-ville, le cardinal Pham.
Le gouvernement a confirmé officiellement cette invitation et j’attends de connaître les détails du séjour. Le voyage, comme toujours, a une signification totalement et exclusivement pastorale; il se compose de visites aux évêques et aux communautés catholiques du pays. Il y aura aussi des contacts avec des représentants du gouvernement. J’espère que la visite sera pour tous un encouragement à vivre la foi avec joie, mais je n’oublie pas non plus l’engagement de l’Église à favoriser un développement religieux mais aussi culturel, social et humain de la grande nation vietnamienne.
On a beaucoup parlé ces derniers temps, avec le G8 et Live8, de la façon dont on peut aider l’Afrique. Les missionnaires catholiques ont toujours été aux prises avec les grands problèmes qui tenaillent les pays pauvres comme la faim, la guerre, les épidémies. Un travail que les mass media ne prennent presque jamais en considération…
SEPE: L’Église – comme on le lit dans la Redemptoris missio – existe avant tout dans sa totalité et dans ses parties pour l’évangélisation. Et je tiens à souligner que chaque intervention caritative, grande ou petite, liée à la promotion de l’homme dans tous les aspects de son existence, est directement liée à cette vocation évangélisatrice. Cela est encore plus évident dans les terres de mission, où il serait quasi impossible de dresser la liste des œuvres d’assistance – des hôpitaux aux écoles et à tout ce qui est fait pour soulager les grands maux provoqués par la pauvreté. On a parlé dernièrement dans le monde entier d’aides à l’Afrique, un continent qui, comme l’a dit le pape Benoît XVI dans l’Angélus du 3 juillet, est «souvent négligé». Il s’agit d’initiatives certainement valides et nécessaires, surtout pour sensibiliser l’opinion publique et les responsables des nations sur les problèmes de ce continent riche-pauvre. Mais nous ne devons pas oublier que l’action évangélisatrice de l’Église a toujours été véhiculée par les œuvres de charité et que cette action est depuis des siècles un facteur de progrès intégral pour le continent. Il suffit de jeter un coup d’œil sur notre bilan annuel pour se rendre compte de tout ce que fait l’Église pour l’Afrique.

Un missionnaire dans le village de Turkana, au Kenya
L’Afrique est un continent qui a peut-être plus de capacités et de potentialités que tous les autres. Ce que nous devons faire pour elle, c’est de l’aider à mûrir pour qu’elle puisse assumer clairement ses responsabilités. Pourquoi un continent si riche, notamment en matières premières, vit-il aujourd’hui encore dans une situation d’extrême pauvreté? Parce que beaucoup de gens vont en Afrique pour exploiter les richesses du continent et laissent la population vivre dans des conditions misérables.
L’Église, avec l’annonce de l’Évangile, fait connaître à tous les hommes l’éminente dignité de chacun d’eux en tant que fils de Dieu et frère de Jésus et elle offre en même temps les moyens d’une croissance pleine et intégrale: spirituelle, humaine et sociale. Cet engagement missionnaire, l’Église continue aujourd’hui encore à le réaliser malgré mille difficultés. Et les fruits ne manquent pas.
L’Église missionnaire doit en permanence tenir compte des autres grandes confessions religieuses. Après les attentats de Londres, on a recommencé de façon démagogique à parler de choc de civilisation. Que peuvent faire les confessions religieuses pour répondre à ceux dont Benoît XVI a dit qu’ils «fomentaient la haine»?
SEPE: Le terrorisme et la violence sont des instruments de mort qui échappent à tout contrôle et qui ne peuvent représenter aucune religion, culture ou civilisation.
Contre ceux qui «fomentent la haine», il faut demander à tous les hommes de bonne volonté de réaliser la “civilisation de l’amour”.
C’est pourquoi le caractère dramatique de la situation internationale nous rappelle la nécessité de trouver, aujourd’hui plus que jamais, toutes les voies permettant non seulement l’ouverture d’un dialogue, mais la réalisation d’une alliance de valeurs permettant de construire un avenir nouveau pour l’humanité tout entière. Ce qui se passe au Moyen-Orient et au Proche-Orient, la question irakienne non résolue, l’embrouillamini israélo-palestinien comme les blessures encore ouvertes des conflits au Kosovo et en Bosnie, témoignent de l’urgence qu’il y a à trouver des terrains d’engagement communs à toutes les confessions religieuses, en réalisant concrètement une forme de dialogue interreligieux et œcuménique. Un dialogue élargi non seulement à la sphère doctrinale mais, justement, à celle des œuvres et des réalisations concrètes. Par chance, il ne manque pas d’exemples en ce sens. Et l’Église missionnaire est en première ligne, puisqu’elle peut compter sur un réseau de rapports extrêmement vaste. C’est ce que, du reste, j’ai constaté durant mes voyages au cours desquels j’ai pu rencontrer les chefs des confessions non catholiques ou non chrétiennes.
Un réseau qui, si l’on s’en tient aux données publiées dans la nouvelle édition du Guide des missions catholiques 2005, est en train de se développer…
SEPE: Oui, grâce à Dieu, surtout en Afrique et en Asie, ce réseau connaît un développement constant. L’une des grandes caractéristiques du pontificat de Jean Paul II a été justement la grande floraison des églises en terre de mission. Le nombre de baptisés sur le continent africain a augmenté, par rapport à 1978, de 148% et de 71% en Asie. En conséquence, le nombre des évêques a augmenté de 43% en Afrique et de 28% en Asie. Et il faut considérer que, pour la très grande majorité, il s’agit, respectivement, d’évêques africains et asiatiques. De plus, la Conférence épiscopale catholique de l’Inde, avec plus de 200 évêques, est, du point de vue numérique, au quatrième rang mondial, derrière le Brésil, l’Italie et les États-Unis. Et puis encore, le clergé diocésain et celui des religieux ont augmenté de 65% en Afrique et de 60% en Asie. Les religieuses ont augmenté de 49% en Afrique et de 54% en Asie; et les religieux, de 38% en Afrique et de 23% en Asie. Les candidats au sacerdoce et à la vie religieuse ont augmenté de 273% en Afrique et de 136% en Asie. Il s’agit de données qui justifient l’affirmation contenue dans l’exhortation post-synodale Ecclesia in Africa: le Seigneur a rendu visite à son peuple qui est en Afrique. Ce continent vit «un moment propice, un jour de salut». Plus généralement «une heure de l’Afrique» semble être venue sur le plan ecclésial.
Je voudrais signaler en particulier l’importance du développement culturel. Maintenant, par exemple, pour la traduction de la Bible et des textes sacrés, il est directement fait appel à des chercheurs et des théologiens locaux, qui connaissent toutes les nuances des langues africaines. Cela a facilité, entre autres, la création de petites communautés de croyants qui ont eu un rôle très important dans la diffusion de la foi. Dans les petites communautés, personne ne se sent seul et l’action évangélisatrice devient presque naturelle, en tout cas certainement plus aisée. Une compréhension meilleure et plus exacte en matière d’inculturation a fait le reste. L’inculturation est, au sens propre, la façon dont l’Évangile s’incarne dans des cultures différentes selon une double approche, c’est-à-dire en “transmettant” ses valeurs et en “assumant” ce qu’il y a de bon dans la culture locale.
La présence de prêtres et de religieux qui viennent d’Afrique et d’Asie est de plus en plus importante en Europe. Un flux missionnaire en sens inverse est-il en train de se produire?
SEPE: Ce phénomène représente un grand tournant, presque une révolution copernicienne. Le fait que des prêtres et des religieux des continents africain et asiatique soient devenus missionnaires à leur tour témoigne la catholicité et la “communionalité” de l’Église: aujourd’hui, le message du Christ doit être aussi apporté dans des pays d’ancienne christianisation. Comme il est dit dans l’exhortation post-synodale Ecclesia in Europa, dans différentes parties du Vieux continent, une première annonce de l’Évangile est désormais nécessaire. Le nombre de personnes non baptisées augmente en effet, soit parce qu’il y a une forte présence d’immigrés appartenant à d’autres religions, soit parce que, sous la pression de l’athéisme et du matérialisme, les enfants de familles de tradition chrétienne n’ont pas reçu le baptême. La conclusion est que, dans certaines régions du Vieux continent, une véritable missio ad gentes est devenue nécessaire.
J’ai ainsi pu voir
de mes yeux comment on soigne les malades du sida, comment on délivre l’enseignement scolaire dans des baraques ou des lieux de fortune et comment l’activité des catéchistes se développe surtout dans les banlieues des villes ou dans les zones de première évangélisation. Je dois dire que chaque voyage laisse en moi une marque profonde
Avez-vous déjà perçu ces
dernières années le risque que, dans des terres où le
christianisme est fortement minoritaire, parfois à peine
toléré ou même combattu, la vocation missionnaire de
l’Église puisse être prise pour la tentative de la part
d’une organisation spirituelle centralisée de conquérir
de nouveaux espaces, et les missionnaires pour des agents envoyés
dans un but de colonisation?
SEPE: Le missionnaire, par nature et vocation, n’est pas un conquérant mais quelqu’un qui apporte le bien, le bien le plus grand, qui est la foi en Jésus-Christ, lequel est aussi le Prince de la paix. Et cela, il le prouve par son action, par l’abnégation et le don de soi en faveur de tous, qui va parfois jusqu’au don de sa vie. Ainsi, dans les pays où les catholiques sont une minorité, les hôpitaux et les écoles catholiques sont ouverts à tous et, pour y entrer aucune “carte” n’est demandée à personne. C’est pourquoi il arrive que dans certains pays arabes les élèves soient en très grande majorité des musulmans.
Dans l’un de mes récents voyages, j’ai répondu à un jeune homme non chrétien qui me demandait pourquoi les missionnaires venaient de pays lointains, que la présence des missionnaires a pour seul but d’offrir à qui le désire un bien qui nous a été donné et que nous désirons faire partager à d’autres. Après quoi, chacun est libre de décider s’il accepte ou non.
Quel est, en conclusion, le vrai sens de la mission?
SEPE: Je voudrais partir du premier grand signe du pontificat de Benoît XVI, la visite à la basilique Saint-Paul-hors-les-Murs. Au début de son ministère pétrin, le Pape a voulu réaffirmer le caractère missionnaire de l’Église. Ce caractère ne représente pas un simple choix ou une option comme les autres. C’est la nature même de l’Église qui exprime la catholicité et l’universalité du message. «Malheur à moi si je n’évangélisais pas!»: l’avertissement de saint Paul est plus vivant que jamais, aujourd’hui, dans la société sécularisée et dans le monde globalisé qui sont les nôtres. Et même plus, c’est cette nature missionnaire qui demande une expansion nouvelle et plus profonde. Ce qu’il faut, c’est non seulement agir sur les structures mais aussi sur les mentalités et les attitudes de tous les croyants.
Les chrétiens doivent être formés selon une conscience missionnaire. Aujourd’hui plus que jamais, cela est vrai pour tous les chrétiens, déclare l’exhortation Ecclesia in Europa, à commencer par les évêques, les curés, les diacres, les personnes consacrées, les catéchistes, les professeurs de religion.
L’Église, dès sa naissance, a envoyé les apôtres, porteurs du seul message évangélique de salut qu’est le Christ. Le message de l’Église, même s’il est incarné dans des cultures différentes, est le même sous toutes les latitudes.
Me reviennent à l’esprit les magnifiques paroles de Benoît XVI dans l’homélie de la messe de saint Pierre et saint Paul: «Catholicité signifie universalité-multiplicité qui devient unité; unité qui demeure toutefois multiplicité. À partir de la parole de Paul sur l’universalité de l’Église, nous avons déjà vu que la capacité des peuples à se dépasser eux-mêmes, pour regarder vers l’unique Dieu, fait partie de cette unité».
Tous les chrétiens vivent, espèrent et croient pour faire connaître le Christ comme l’unique Sauveur de l’homme, en offrant à tous la possibilité de le rencontrer, de l’aimer, de l’adorer.