Irak, la patrie de tous
Dialogue entre le président de la République d’Irak Jalal Talabani et le patriarche de Babylone des Chaldéens Emmanuel III Delly, en exclusivité pour 30Jours
Interview de Jalal Talabani et Emmanuel III Delly par Giovanni Cubeddu
«Et maintenant que vous retournez à vos différents
sièges, vous êtes ranimés par cette expérience
de communion vécue près des tombes des apôtres Pierre
et Paul. C’est une communion qui trouve une expression
particulière ici, aujourd’hui, dans la prière commune
de gratitude adressée au Seigneur avec le successeur de Pierre.

Je vous exhorte, frères bien-aimés,
à poursuivre votre engagement pastoral et votre ministère
d’espérance pour toute la nation irakienne. Tout en confiant
chacune de vos communautés à la douce protection de la
Mère de Dieu, je vous accorde bien volontiers à vous,
à vos prêtres, à vos religieux et à vos
religieuses et à tous vos fidèles la
bénédiction apostolique, gage de paix et de consolation venue
du Ciel». C’est ainsi qu’à la fin de
l’audience du 12 novembre, le pape Benoît XVI a salué Sa
Béatitude Emmanuel III Delly, patriarche de Babylone des
Chaldéens (Irak) ainsi que les prélats réunis dans le
cadre du Synode spécial des évêques chaldéens
qui s’est ouvert le 8 novembre dernier et vient de se terminer. Le
matin du jeudi 10 novembre, le président de la République
d’Irak Jalal Talabani avait rencontré pour la première
fois le Souverain Pontife et le même jour, il avait été
reçu par le patriarche Delly et par les évêques
chaldéens au siège de l’“Œuvre de
l’Église”, à Rome, pour une rencontre conviviale
à laquelle avaient aussi pris part le secrétaire pour les
Rapports avec les États Mgr Giovanni Lajolo et le préfet des
Églises orientales Ignace Moussa Ier Daoud. À travers un
dialogue explicite ou un discret langage de gestes diplomatiques, les
différents acteurs de cette intense journée ont
cherché à donner des réponses concrètes aux
attentes de la communauté chrétienne en Irak. Au cours de
l’audience du 12 novembre, le Pape allait parler de gratitude et
d’espérance, sentiments que l’on retrouve dans les
propos échangés par le patriarche Delly et par le
président Talabani au cours de cette interview exclusive
accordée à 30Jours le 10 novembre dernier.
Monsieur le Président, vous n’ignorez pas que le Saint-Siège était hostile à la guerre en Irak. Vous avez rencontré pour la première fois le pape Benoît XVI. Sur quelles questions avez-vous centré votre entretien? Qu’attend le Saint-Siège du nouvel Irak, et qu’attendez-vous du Saint-Siège?
JALAL TALABANI: Avec le Pape, nous avons parlé de l’Irak. Je l’ai mis au courant des développements démocratiques en cours, de la situation générale et aussi de l’action terroriste. Je lui ai aussi demandé de bénir le peuple irakien.
J’ai présenté au Pape certains détails de la nouvelle Constitution qui seront examinés par le nouveau Parlement.
J’espère que Sa Sainteté aidera les chrétiens en Irak. Je lui ai expliqué que nos sœurs et nos frères chrétiens souffrent trop, tantôt à cause des terroristes, tantôt à cause des extrémistes ou encore à cause des bandits que Saddam Hussein a fait sortir de prison et qui enlèvent les gens pour obtenir une rançon. Et puis les chrétiens se sont déplacés vers la Syrie, bien que nous les ayons exhortés à se diriger vers le Kurdistan irakien, et il n’y a pas moyen de les arrêter. J’ai demandé au Souverain Pontife d’aider nos sœurs et nos frères chrétiens, et il m’a promis de le faire.
Si je peux me permettre, quelles ont été les requêtes du Saint-Siège au président du nouvel Irak?
TALABANI: Le Pape a été vraiment très gentil. Il nous a bénis. Il a été heureux de l’évolution de la situation dans notre pays et des explications que je lui ai fournies sur la nouvelle Constitution.
Béatitude, vous avez entendu ce que vient de dire le président Talabani. Que pouvez-vous nous dire à propos du soutien que le Saint-Siège a cherché à donner à l’Église chaldéenne depuis la guerre?
EMMANUEL III DELLY: En réalité, le Saint-Siège n’a jamais cessé d’intervenir en faveur de la paix en Irak et n’aurait jamais voulu la guerre. Depuis le début, et encore aujourd’hui, le Saint-Siège demande que règnent en Irak la paix, la sécurité et la tranquillité et dans cette perspective, il n’est rien que nous n’ayons demandé au Vatican et que nous n’ayons reçu. Mais surtout, quand j’ai dit au Pape que l’Irak est malade, il m’a répondu: «Le remède, c’est la prière». Et il a poursuivi: «Je prie et je fais tout ce que je peux pour faire régner la paix en Irak, pays d’Abraham».
Monsieur le président, la Constitution a passé l’examen du référendum, et il y aura bientôt de nouvelles élections législatives. Mais ceci est-il suffisant pour dire que l’Irak est un pays vraiment démocratique?
TALABANI: Le nouveau Parlement représentera un grand pas en avant vers un nouvel Irak démocratique. Je crois que, pour la première fois, il y aura une répartition équilibrée entre les représentants des différentes composantes sociales en Irak. Cette fois, il y aura cinq sièges pour les chrétiens, au-delà de leurs candidats présents dans les autres listes. Et toujours pour la première fois, une liste d’arabes sunnites entrera en concurrence avec les autres listes, et elle présentera de nombreux candidats. Je crois donc qu’il y aura des représentants parlementaires nouveaux après l’expérience de cette année.
Le Parlement et la nouvelle Constitution représentent naturellement le deux principaux pas en avant vers la démocratisation. Mais cela ne suffit pas. Nous avons besoin de nous entraîner, d’arriver à l’égalité entre tous les Irakiens et nous devons faire en sorte que la Constitution devienne effective, avec la formation de nouvelles fédérations originales dans d’autres parties de l’Irak.
Béatitude, puis-je vous demander dans quel esprit l’Église chaldéenne a vécu l’approbation de cette Constitution? Car on ne trouve pas dans le texte cette garantie de liberté que les chrétiens ont demandée au nouvel Irak...
DELLY: Tous les évêques d’Irak, catholiques et non catholiques, ont étudié la Constitution. Nous y avons trouvé beaucoup d’aspects positifs, mais aussi des choses qui nous inquiètent, à commencer par l’article 2, dont nous avons déjà demandé l’abolition ou la modification. C’est la raison pour laquelle nous avons demandé à tous ceux qui peuvent faire quelque chose en ce sens de le faire. Nous remercions aussi le Vatican qui a fait tout son possible pour continuer à garantir la liberté de tous les Irakiens sans distinction, et nous le remercions en particulier pour l’appui qu’il a donné à l’ambassadeur d’Irak près le Saint-Siège, qui est un chrétien et qui... doit être un chrétien, parce qu’il peut mieux comprendre certaines pratiques du Vatican que s’il appartenait à une religion non chrétienne.
Le Vatican fait donc tout pour le bien du pays. J’ai demandé à Monsieur Jalal, le Président: «Comment va cette Constitution?», et il m’a répondu, textuellement: «N’ayez pas peur, la Constitution garantit la liberté des chrétiens et des minorités en Irak».
Monsieur le Président, la communauté internationale demande elle aussi à votre pays un programme de défense des minorités. Que pouvez-vous nous dire à ce propos?
TALABANI: Nous avons, en tant que nation, le devoir de protéger les minorités. Et cela, sur la base de nos principes moraux et pour le bien du peuple irakien et non parce que la communauté internationale nous le demande. Les minorités représentent une partie importante de l’Irak et, à commencer par les chrétiens, elles jouent un rôle vraiment considérable dans la culture, dans l’instruction, dans l’aide qu’elles apportent partout à la population. Les Églises ont toujours représenté une aide pour les Irakiens, qu’ils soient musulmans, yésidis ou autres. C’est la raison pour laquelle nous avons le devoir sacré de garantir leur protection. Nous ferons vraiment tout notre possible. Grâce à notre Constitution, nous disposons maintenant de plusieurs articles qui garantissent la liberté religieuse et l’égalité de tous les Irakiens, et nous essaierons par tous les moyens d’atteindre cet objectif, en particulier pour rendre le pays plus sûr. Nous ferons valoir l’état de droit et par conséquent, toutes les minorités seront respectées et protégées.

Béatitude, avez-vous une idée ou un
espoir à propos de la manière dont les chrétiens
pourront enfin vivre leur vie politique et sociale en Irak, en tant que
minorité? Parmi les chrétiens chaldéens, certains
voudraient même une Église plus militante, plus
“organisée”...
DELLY: Eh bien je vous dis – et non pas parce qu’il est en face de moi – que chaque fois que je l’ai rencontré, le Président m’a assuré et répété à de nombreuses reprises ceci: «Tu es mon frère, je suis prêt à faire ce que tu veux, ce que veulent les chrétiens, parce que tous les Irakiens sont mes enfants et que je dois prendre soin de chacun d’eux. Et tout particulièrement vous autres chrétiens, n’ayez pas peur, je suis ici pour vous aider. Je suis ton frère, je ferai tout pour le bien des minorités présentes en Irak». Le Président aime tout le monde sans distinction. Il nous a même invités chez lui, il nous a offert un excellent déjeuner... Il y avait aussi le nonce apostolique en Irak, d’autres évêques, les religieuses, les prêtres. Oui, le Président se considère et se sent le père de tout son peuple et il veut faire du bien à tous, au-delà des différences. C’est ce que nous pensons de lui, concrètement.
Monsieur le Président, comment ferez-vous pour impliquer les sunnites – qui restent la minorité la plus importante – dans le gouvernement du pays?
TALABANI: Je crois que vous voulez parler des sunnites arabes. Souvenez-vous que moi aussi, je suis sunnite! Nous avons cherché depuis le début à faire participer les sunnites arabes au gouvernement. Nous avons élu un sunnite comme vice-Président, le porte-parole du Parlement est sunnite, le vice-Premier Ministre est sunnite, six ministres, dont le Ministre de la Défense et celui de l’Industrie, sont sunnites. Nous les avons encouragés à participer au référendum sur l’approbation de la Constitution et ils l’ont fait, certains en votant oui, certains en votant non. Nous les encourageons maintenant à prendre part au processus électoral. Il y a aujourd’hui de nombreuses listes de sunnites arabes qui désirent être présents au Parlement et quand les sunnites seront élus, ils auront plus de possibilités d’arriver au gouvernement ou à des postes importants, de participer à la direction du pays, d’élaborer la politique de l’Irak.

Permettez-moi de continuer, monsieur le
Président. Ce qui arrivera en Irak peut stabiliser le
Moyen-Orient tout entier et inversement. Il existe dans la région
des problèmes non résolus qui ont une influence directe sur
le destin de votre pays, à commencer par le processus de paix
israélo-palestinien, par exemple; il y a encore des
réfugiés palestiniens au Liban... sans parler de
l’Iran.
TALABANI: Nous sommes engagés avant tout dans la reconstruction de notre pays. Ce qui nous intéresse, c’est de construire un Irak démocratique, un pays qui aime la paix. Cet Irak, démocratique et fédéral, exercera son influence sur tout le Moyen-Orient à travers l’exemple, sans envahir d’autres pays. Cet Irak sera pacifique à l’intérieur et à l’extérieur, avec ses voisins. Nous essaierons d’établir l’égalité entre tous les Irakiens, musulmans, chiites, sunnites, Kurdes, arabes, Turkmènes, chrétiens, pour offrir notre exemple à la région. Je pense notamment à la manière de respecter les droits des minorités, ceux des Turkmènes comme ceux de tous les chrétiens – n’oublions pas que nous avons différents groupes de chrétiens – ou des Kurdes... Je pense que par cet exemple, l’Irak pourra avoir une influence sur le Moyen-Orient.
Même sur Israël et sur la Palestine?
TALABANI: En ce qui concerne les difficultés entre les arabes et Israël, vous n’ignorez pas que l’Irak est un des membres fondateurs de la Ligue arabe et qu’il s’est engagé, selon sa Constitution, à respecter la Charte de la Ligue arabe et les décisions et les résolutions approuvées par celle-ci. Au cours de la dernière rencontre de la Ligue arabe à Beyrouth, les pays arabes ont adopté la proposition du prince Abdallah – devenu depuis roi d’Arabie saoudite –, et sur la base de cette proposition, les arabes demandent à Israël d’adopter les résolutions approuvées par les Nations Unies. Si Israël accepte ces résolutions de l’ONU, les pays arabes, y compris l’Irak, seront alors prêts à normaliser leurs relations avec Israël au niveau diplomatique, économique, etc. Désormais, la balle est dans le camp des Israéliens. Et ils doivent donner une réponse. S’ils acceptent cette proposition, je crois qu’il n’y aura plus de difficulté ni de guerre entre arabes et Israéliens.
Ensuite, en ce qui concerne les Palestiniens réfugiés dans les pays arabes, sachez que j’éprouve une sympathie personnelle pour les Palestiniens, parce que c’est un peuple qui a trop souffert. Ils ont été déportés hors de leur terre, ils ont souffert par la faute des pays arabes et pas seulement d’Israël. J’estime néanmoins que la question des réfugiés palestiniens au Liban est une question interne du Liban, qui doit être résolue dans le respect de l’indépendance et de la souveraineté de ce pays et de l’équilibre entre toutes les composantes de cette société. En effet, si les Libanais accueillent un plus grand nombre de musulmans, cet équilibre subira inévitablement des changements. J’estime que cette question pourra se résoudre graduellement dans l’avenir, quand le différend entre arabes et Israéliens sera résolu.
Béatitude, après cette visite du Président au Saint-Siège, et devant la dure réalité actuelle de votre pays, qu’est-ce que vous désirez dire, du fond du cœur, aux fidèles chaldéens de l’Irak et de la diaspora?
DELLY: La seule chose à faire est de toujours collaborer avec le gouvernement: telle est la politique du patriarcat chaldéen. Comme nous l’a dit saint Paul, il faut respecter nos autorités, obéir aux gouvernants civils qui veillent la nuit pendant que nous dormons. Nous devons témoigner notre reconnaissance au gouvernement qui veille sur nous par notre fidélité, et je crois, comme le sait Monsieur le Président, que tous nos chrétiens sont loyaux parce qu’ils se sentent aimés. Le Président les a bien souvent invités à aller dans le nord de l’Irak, mais les gens ne peuvent pas quitter leurs maisons, tout vendre et s’en aller, parce que l’Irak est notre terre, exactement comme il est la terre de nos frères musulmans. Nous sommes là depuis des milliers d’années et, en tant que chrétiens, depuis le début du christianisme. Nous devons donc collaborer avec le gouvernement légitime, nous devons toujours lui être fidèles, et spécialement être fidèles au Président qui nous aime et que nous aimons.

Ci-dessus, le président irakien Jalal Talabani avec le patriarche Emmanuel III Delly au siège de l’“Œuvre de l’Église, à Rome, le 10 novembre 2005
Monsieur le Président, vous n’ignorez pas que le Saint-Siège était hostile à la guerre en Irak. Vous avez rencontré pour la première fois le pape Benoît XVI. Sur quelles questions avez-vous centré votre entretien? Qu’attend le Saint-Siège du nouvel Irak, et qu’attendez-vous du Saint-Siège?
JALAL TALABANI: Avec le Pape, nous avons parlé de l’Irak. Je l’ai mis au courant des développements démocratiques en cours, de la situation générale et aussi de l’action terroriste. Je lui ai aussi demandé de bénir le peuple irakien.
J’ai présenté au Pape certains détails de la nouvelle Constitution qui seront examinés par le nouveau Parlement.
J’espère que Sa Sainteté aidera les chrétiens en Irak. Je lui ai expliqué que nos sœurs et nos frères chrétiens souffrent trop, tantôt à cause des terroristes, tantôt à cause des extrémistes ou encore à cause des bandits que Saddam Hussein a fait sortir de prison et qui enlèvent les gens pour obtenir une rançon. Et puis les chrétiens se sont déplacés vers la Syrie, bien que nous les ayons exhortés à se diriger vers le Kurdistan irakien, et il n’y a pas moyen de les arrêter. J’ai demandé au Souverain Pontife d’aider nos sœurs et nos frères chrétiens, et il m’a promis de le faire.
Si je peux me permettre, quelles ont été les requêtes du Saint-Siège au président du nouvel Irak?
TALABANI: Le Pape a été vraiment très gentil. Il nous a bénis. Il a été heureux de l’évolution de la situation dans notre pays et des explications que je lui ai fournies sur la nouvelle Constitution.
Béatitude, vous avez entendu ce que vient de dire le président Talabani. Que pouvez-vous nous dire à propos du soutien que le Saint-Siège a cherché à donner à l’Église chaldéenne depuis la guerre?
EMMANUEL III DELLY: En réalité, le Saint-Siège n’a jamais cessé d’intervenir en faveur de la paix en Irak et n’aurait jamais voulu la guerre. Depuis le début, et encore aujourd’hui, le Saint-Siège demande que règnent en Irak la paix, la sécurité et la tranquillité et dans cette perspective, il n’est rien que nous n’ayons demandé au Vatican et que nous n’ayons reçu. Mais surtout, quand j’ai dit au Pape que l’Irak est malade, il m’a répondu: «Le remède, c’est la prière». Et il a poursuivi: «Je prie et je fais tout ce que je peux pour faire régner la paix en Irak, pays d’Abraham».
Monsieur le président, la Constitution a passé l’examen du référendum, et il y aura bientôt de nouvelles élections législatives. Mais ceci est-il suffisant pour dire que l’Irak est un pays vraiment démocratique?
TALABANI: Le nouveau Parlement représentera un grand pas en avant vers un nouvel Irak démocratique. Je crois que, pour la première fois, il y aura une répartition équilibrée entre les représentants des différentes composantes sociales en Irak. Cette fois, il y aura cinq sièges pour les chrétiens, au-delà de leurs candidats présents dans les autres listes. Et toujours pour la première fois, une liste d’arabes sunnites entrera en concurrence avec les autres listes, et elle présentera de nombreux candidats. Je crois donc qu’il y aura des représentants parlementaires nouveaux après l’expérience de cette année.
Le Parlement et la nouvelle Constitution représentent naturellement le deux principaux pas en avant vers la démocratisation. Mais cela ne suffit pas. Nous avons besoin de nous entraîner, d’arriver à l’égalité entre tous les Irakiens et nous devons faire en sorte que la Constitution devienne effective, avec la formation de nouvelles fédérations originales dans d’autres parties de l’Irak.
Béatitude, puis-je vous demander dans quel esprit l’Église chaldéenne a vécu l’approbation de cette Constitution? Car on ne trouve pas dans le texte cette garantie de liberté que les chrétiens ont demandée au nouvel Irak...
DELLY: Tous les évêques d’Irak, catholiques et non catholiques, ont étudié la Constitution. Nous y avons trouvé beaucoup d’aspects positifs, mais aussi des choses qui nous inquiètent, à commencer par l’article 2, dont nous avons déjà demandé l’abolition ou la modification. C’est la raison pour laquelle nous avons demandé à tous ceux qui peuvent faire quelque chose en ce sens de le faire. Nous remercions aussi le Vatican qui a fait tout son possible pour continuer à garantir la liberté de tous les Irakiens sans distinction, et nous le remercions en particulier pour l’appui qu’il a donné à l’ambassadeur d’Irak près le Saint-Siège, qui est un chrétien et qui... doit être un chrétien, parce qu’il peut mieux comprendre certaines pratiques du Vatican que s’il appartenait à une religion non chrétienne.
Le Vatican fait donc tout pour le bien du pays. J’ai demandé à Monsieur Jalal, le Président: «Comment va cette Constitution?», et il m’a répondu, textuellement: «N’ayez pas peur, la Constitution garantit la liberté des chrétiens et des minorités en Irak».
Monsieur le Président, la communauté internationale demande elle aussi à votre pays un programme de défense des minorités. Que pouvez-vous nous dire à ce propos?
TALABANI: Nous avons, en tant que nation, le devoir de protéger les minorités. Et cela, sur la base de nos principes moraux et pour le bien du peuple irakien et non parce que la communauté internationale nous le demande. Les minorités représentent une partie importante de l’Irak et, à commencer par les chrétiens, elles jouent un rôle vraiment considérable dans la culture, dans l’instruction, dans l’aide qu’elles apportent partout à la population. Les Églises ont toujours représenté une aide pour les Irakiens, qu’ils soient musulmans, yésidis ou autres. C’est la raison pour laquelle nous avons le devoir sacré de garantir leur protection. Nous ferons vraiment tout notre possible. Grâce à notre Constitution, nous disposons maintenant de plusieurs articles qui garantissent la liberté religieuse et l’égalité de tous les Irakiens, et nous essaierons par tous les moyens d’atteindre cet objectif, en particulier pour rendre le pays plus sûr. Nous ferons valoir l’état de droit et par conséquent, toutes les minorités seront respectées et protégées.

Le président Talabani accueilli par le patriarche Delly et par les évêques chaldéens réunis à Rome en Synode spécial
DELLY: Eh bien je vous dis – et non pas parce qu’il est en face de moi – que chaque fois que je l’ai rencontré, le Président m’a assuré et répété à de nombreuses reprises ceci: «Tu es mon frère, je suis prêt à faire ce que tu veux, ce que veulent les chrétiens, parce que tous les Irakiens sont mes enfants et que je dois prendre soin de chacun d’eux. Et tout particulièrement vous autres chrétiens, n’ayez pas peur, je suis ici pour vous aider. Je suis ton frère, je ferai tout pour le bien des minorités présentes en Irak». Le Président aime tout le monde sans distinction. Il nous a même invités chez lui, il nous a offert un excellent déjeuner... Il y avait aussi le nonce apostolique en Irak, d’autres évêques, les religieuses, les prêtres. Oui, le Président se considère et se sent le père de tout son peuple et il veut faire du bien à tous, au-delà des différences. C’est ce que nous pensons de lui, concrètement.
Monsieur le Président, comment ferez-vous pour impliquer les sunnites – qui restent la minorité la plus importante – dans le gouvernement du pays?
TALABANI: Je crois que vous voulez parler des sunnites arabes. Souvenez-vous que moi aussi, je suis sunnite! Nous avons cherché depuis le début à faire participer les sunnites arabes au gouvernement. Nous avons élu un sunnite comme vice-Président, le porte-parole du Parlement est sunnite, le vice-Premier Ministre est sunnite, six ministres, dont le Ministre de la Défense et celui de l’Industrie, sont sunnites. Nous les avons encouragés à participer au référendum sur l’approbation de la Constitution et ils l’ont fait, certains en votant oui, certains en votant non. Nous les encourageons maintenant à prendre part au processus électoral. Il y a aujourd’hui de nombreuses listes de sunnites arabes qui désirent être présents au Parlement et quand les sunnites seront élus, ils auront plus de possibilités d’arriver au gouvernement ou à des postes importants, de participer à la direction du pays, d’élaborer la politique de l’Irak.

Benoît XVI avec le président irakien Jalal Talabani, le 10 novembre 2005
TALABANI: Nous sommes engagés avant tout dans la reconstruction de notre pays. Ce qui nous intéresse, c’est de construire un Irak démocratique, un pays qui aime la paix. Cet Irak, démocratique et fédéral, exercera son influence sur tout le Moyen-Orient à travers l’exemple, sans envahir d’autres pays. Cet Irak sera pacifique à l’intérieur et à l’extérieur, avec ses voisins. Nous essaierons d’établir l’égalité entre tous les Irakiens, musulmans, chiites, sunnites, Kurdes, arabes, Turkmènes, chrétiens, pour offrir notre exemple à la région. Je pense notamment à la manière de respecter les droits des minorités, ceux des Turkmènes comme ceux de tous les chrétiens – n’oublions pas que nous avons différents groupes de chrétiens – ou des Kurdes... Je pense que par cet exemple, l’Irak pourra avoir une influence sur le Moyen-Orient.
Même sur Israël et sur la Palestine?
TALABANI: En ce qui concerne les difficultés entre les arabes et Israël, vous n’ignorez pas que l’Irak est un des membres fondateurs de la Ligue arabe et qu’il s’est engagé, selon sa Constitution, à respecter la Charte de la Ligue arabe et les décisions et les résolutions approuvées par celle-ci. Au cours de la dernière rencontre de la Ligue arabe à Beyrouth, les pays arabes ont adopté la proposition du prince Abdallah – devenu depuis roi d’Arabie saoudite –, et sur la base de cette proposition, les arabes demandent à Israël d’adopter les résolutions approuvées par les Nations Unies. Si Israël accepte ces résolutions de l’ONU, les pays arabes, y compris l’Irak, seront alors prêts à normaliser leurs relations avec Israël au niveau diplomatique, économique, etc. Désormais, la balle est dans le camp des Israéliens. Et ils doivent donner une réponse. S’ils acceptent cette proposition, je crois qu’il n’y aura plus de difficulté ni de guerre entre arabes et Israéliens.
Ensuite, en ce qui concerne les Palestiniens réfugiés dans les pays arabes, sachez que j’éprouve une sympathie personnelle pour les Palestiniens, parce que c’est un peuple qui a trop souffert. Ils ont été déportés hors de leur terre, ils ont souffert par la faute des pays arabes et pas seulement d’Israël. J’estime néanmoins que la question des réfugiés palestiniens au Liban est une question interne du Liban, qui doit être résolue dans le respect de l’indépendance et de la souveraineté de ce pays et de l’équilibre entre toutes les composantes de cette société. En effet, si les Libanais accueillent un plus grand nombre de musulmans, cet équilibre subira inévitablement des changements. J’estime que cette question pourra se résoudre graduellement dans l’avenir, quand le différend entre arabes et Israéliens sera résolu.
Béatitude, après cette visite du Président au Saint-Siège, et devant la dure réalité actuelle de votre pays, qu’est-ce que vous désirez dire, du fond du cœur, aux fidèles chaldéens de l’Irak et de la diaspora?
DELLY: La seule chose à faire est de toujours collaborer avec le gouvernement: telle est la politique du patriarcat chaldéen. Comme nous l’a dit saint Paul, il faut respecter nos autorités, obéir aux gouvernants civils qui veillent la nuit pendant que nous dormons. Nous devons témoigner notre reconnaissance au gouvernement qui veille sur nous par notre fidélité, et je crois, comme le sait Monsieur le Président, que tous nos chrétiens sont loyaux parce qu’ils se sentent aimés. Le Président les a bien souvent invités à aller dans le nord de l’Irak, mais les gens ne peuvent pas quitter leurs maisons, tout vendre et s’en aller, parce que l’Irak est notre terre, exactement comme il est la terre de nos frères musulmans. Nous sommes là depuis des milliers d’années et, en tant que chrétiens, depuis le début du christianisme. Nous devons donc collaborer avec le gouvernement légitime, nous devons toujours lui être fidèles, et spécialement être fidèles au Président qui nous aime et que nous aimons.