INTERVIEW DU CARDINAL KARL LEHMANN
La mission de l’Église est d’annoncer l’Évangile
Mais quand on identifie l’Église à un bloc culturel et politique, on risque de rendre difficile pour tous ceux qui sont hors du bloc, le contact avec l’Église
Inteview du cardinal Karl Lehmann par Gianni Valente
Personne ne met en doute que
le cardinal Lehmann soit un homme libre. Et sa liberté semble
appréciée par ses confrères allemands qui, en
septembre dernier, l’ont choisi pour la quatrième fois
consécutive comme président de la Conférence
épiscopale allemande. Il n’y a rien d’étrange
donc à ce que l’ancien assistant de Karl Rahner, qui a
commencé son aventure de prêtre dans le même humus
d’origine que Benoît XVI, affronte sans réticence et
sans conformisme les questions, même les plus controversées,
qui ont été débattues au Synode d’octobre sur
l’Eucharistie.

Le Synode d’octobre a été le
premier du pontificat de Benoît XVI. Certains disent qu’il a
peu changé par rapport aux Synodes précédents.
KARL LEHMANN: Il y a quarante ans qu’existe le Synode des évêques. Celui-ci a été pour nous tous, durant tout ce temps, une bonne école d’introduction à la dimension universelle de l’Église. Il y avait cette année beaucoup de gens nouveaux, 52 participants sur 100 en étaient à leur premier Synode. Bien sûr, le débat libre du soir introduit par le Pape n’a pas toujours été réussi. Mais il a été important, comme première étape, pour favoriser une confrontation plus vive. Pour l’avenir, je suggérerais d’éviter les sujets de discussion trop vastes. Il serait bon d’établir une liste de questions fondamentales concernant le sujet que l’on entend traiter et de ne discuter que de celles-là.
Votre intervention, à en juger par le résumé, a été très dense…
LEHMANN: J’ai voulu, en six minutes, évoquer rapidement les aspects que la réflexion théologique a approfondis ces dernières décennies, à l’intérieur du contexte classique, qui dure encore, de la doctrine eucharistique: l’Eucharistie comme mémoire (anamnesis), l’Eucharistie comme sacrifice, la correspondance entre Église et Eucharistie, l’action de l’Esprit Saint dans la messe, la relation entre Eucharistie et témoignage du chrétien, notamment dans la vie publique… Ce sont-là des éléments qui ont acquis une importance plus grande, en particulier dans la théologie systématique. Et il faut en tenir compte quand on cherche des réponses sur les questions les plus controversées dans la pastorale d’aujourd’hui.
Où vous situez-vous dans le débat sur la question de savoir s’il faut refuser l’Eucharistie aux hommes politiques qui soutiennent des lois non conformes à la loi de Dieu?
LEHMANN: L’invitation faite aux évêques de traiter cette matière avec prudence a été maintenue dans les propositiones. Il faudrait que les chrétiens qui ont une influence dans la vie politique sentent, en tant qu’individus, leur responsabilité par rapport à leur foi. Et il fait partie de la mission de l’Église de favoriser les lois qui ne sont pas en contradiction avec les Commandements. On doit rendre compte publiquement de ses raisons, dialoguer pour orienter les gens, les hommes politiques y compris. Nous avons, en Allemagne aussi, un grand nombre de rencontres avec les plus grands partis, rencontres dans lesquelles nous exposons le point de vue catholique sur des questions éthiquement controversées. Mais quand les responsables des institutions démocratiquement élus font des choix différents, nous devons respecter leurs décisions et ne pas tenter de les délégitimer. D’ailleurs, en Allemagne, les catholiques qui ont des responsabilités politiques directes sont peu nombreux. Quant aux autres, nous n’avons aucun droit sur eux.
Il arrive parfois que des hommes politiques catholiques supportent mal toute forme de tutelle ecclésiastique…
LEHMANN: Chez nous, les hommes politiques catholiques ne s’écartent pas, sur les points essentiels, des indications du magistère. Aucun d’eux ne défend directement la législation sur l’avortement. Il y a aussi une opposition très forte aux secteurs qui soutiennent une euthanasie active. Sur les cellules staminales, en revanche, on note quelques incertitudes.
Quelle importance ont eue les sujets d’éthique dans la campagne électorale allemande?
LEHMANN: Tout l’intérêt était concentré sur les politiques économiques. Les questions éthiques ont été presque ignorées.
Il y a des gens qui voient les signes d’une renaissance spirituelle de l’Europe après des décennies de relativisme éthico-culturel.
LEHMANN: Il y a toujours une tendance à transformer l’Église en une agence d’éthique et à prendre pour mesure de l’Église son utilité sociale et culturelle. La mission propre de l’Église est d’annoncer l’Évangile. Mais quand on identifie l’Église à un bloc culturel et politique, on risque de rendre difficile, pour tous ceux qui sont hors du bloc, le contact avec l’Église. Pour ce qui est de la renaissance spirituelle, il faut opérer des distinctions, comme le faisaient déjà saint Paul et saint Ignace. Je vois dans le monde beaucoup d’expressions d’une religiosité malade, comme le satanisme ou l’ésotérisme. L’intérêt pour ce qui est de l’ordre du surnaturel dans un sens très général ou du spirituel n’est pas en soi un facteur qui aide à la communication de la foi chrétienne.
Comment a été affronté le thème du partage de l’Eucharistie avec les chrétiens non catholiques?
LEHMANN: Le Synode a répété qu’il s’agit là d’un grand problème entre les Églises mais il ne pouvait pas donner de solutions. Ce sont des questions délicates. Nous, dans le dialogue oecuménique auquel nous participons au niveau national, nous travaillons depuis trois ans déjà avec quarante théologiens sur la question de la succession apostolique, qui est un problème crucial. Peut-être pourrons-nous, d’ici deux ans, formuler une proposition. Mais cette proposition ne sera de toutes façons qu’une hypothèse de travail; elle n’aura pas la prétention de se présenter tout de suite comme une solution définitive. La participation commune à l’Eucharistie ne peut être que l’aboutissement final du dialogue œcuménique et non un point de départ. Elle suppose l’union entre les Églises et une foi commune dans l’Eucharistie. Cela, nos frères protestants ont parfois du mal à le comprendre, parce qu’ils prennent plutôt en considération la dimension individuelle et sociale de l’Eucharistie.
Et avec les orthodoxes?
LEHMANN: Avec eux, c’est différent. Je crois que l’Orthodoxie pense, en définitive, que nous ne pouvons avoir une pleine communion sacramentelle si nous n’avons pas auparavant un consensus fondamental sur la question de la primauté. Consensus qui, pour l’instant, n’existe pas. Du côté catholique, nous devons chercher à définir, dans les limites du dogme, de quelle façon peut s’exercer, entre le pape et les chefs des Églises orthodoxes, une réelle collégialité.
Et que s’est-il dit à propos de la possibilité de donner la communion aux divorcés remariés?
LEHMANN: Je suis, pour ma part, satisfait que se soit au moins manifestée sur ce thème une certaine sensibilité. Certains ont suggéré que soient prises de nouvelles mesures pastorales, mais beaucoup se sont montrés soucieux de sauvegarder l’indissolubilité du mariage. Je pense que l’on ne peut pas, sur ce thème, trouver de solutions qui soient totales et valables pour tous les cas. Ce qui compte, c’est que l’Église offre des espaces d’accueil à tous ceux qui ont vécu le naufrage de leur vie conjugale, c’est que l’on voie que l’Église reste une mère accueillante même pour ceux qui vivent ces échecs personnels. Et puis, on peut aussi examiner si l’on peut admettre à la communion ces personnes, en étudiant leur cas un par un.
L’idée d’assouplir les critères de reconnaissance de nullité du mariage vous semble-t-elle convaincante?
LEHMANN: Il faut encourager ceux qui peuvent le faire à suivre cette voie. Mais ce n’est pas une solution valable pour tous les cas. Il faut pourtant emprunter cette voie, là où elle est ou paraît praticable.

Karl Lehmann
KARL LEHMANN: Il y a quarante ans qu’existe le Synode des évêques. Celui-ci a été pour nous tous, durant tout ce temps, une bonne école d’introduction à la dimension universelle de l’Église. Il y avait cette année beaucoup de gens nouveaux, 52 participants sur 100 en étaient à leur premier Synode. Bien sûr, le débat libre du soir introduit par le Pape n’a pas toujours été réussi. Mais il a été important, comme première étape, pour favoriser une confrontation plus vive. Pour l’avenir, je suggérerais d’éviter les sujets de discussion trop vastes. Il serait bon d’établir une liste de questions fondamentales concernant le sujet que l’on entend traiter et de ne discuter que de celles-là.
Votre intervention, à en juger par le résumé, a été très dense…
LEHMANN: J’ai voulu, en six minutes, évoquer rapidement les aspects que la réflexion théologique a approfondis ces dernières décennies, à l’intérieur du contexte classique, qui dure encore, de la doctrine eucharistique: l’Eucharistie comme mémoire (anamnesis), l’Eucharistie comme sacrifice, la correspondance entre Église et Eucharistie, l’action de l’Esprit Saint dans la messe, la relation entre Eucharistie et témoignage du chrétien, notamment dans la vie publique… Ce sont-là des éléments qui ont acquis une importance plus grande, en particulier dans la théologie systématique. Et il faut en tenir compte quand on cherche des réponses sur les questions les plus controversées dans la pastorale d’aujourd’hui.
Où vous situez-vous dans le débat sur la question de savoir s’il faut refuser l’Eucharistie aux hommes politiques qui soutiennent des lois non conformes à la loi de Dieu?
LEHMANN: L’invitation faite aux évêques de traiter cette matière avec prudence a été maintenue dans les propositiones. Il faudrait que les chrétiens qui ont une influence dans la vie politique sentent, en tant qu’individus, leur responsabilité par rapport à leur foi. Et il fait partie de la mission de l’Église de favoriser les lois qui ne sont pas en contradiction avec les Commandements. On doit rendre compte publiquement de ses raisons, dialoguer pour orienter les gens, les hommes politiques y compris. Nous avons, en Allemagne aussi, un grand nombre de rencontres avec les plus grands partis, rencontres dans lesquelles nous exposons le point de vue catholique sur des questions éthiquement controversées. Mais quand les responsables des institutions démocratiquement élus font des choix différents, nous devons respecter leurs décisions et ne pas tenter de les délégitimer. D’ailleurs, en Allemagne, les catholiques qui ont des responsabilités politiques directes sont peu nombreux. Quant aux autres, nous n’avons aucun droit sur eux.
Il arrive parfois que des hommes politiques catholiques supportent mal toute forme de tutelle ecclésiastique…
LEHMANN: Chez nous, les hommes politiques catholiques ne s’écartent pas, sur les points essentiels, des indications du magistère. Aucun d’eux ne défend directement la législation sur l’avortement. Il y a aussi une opposition très forte aux secteurs qui soutiennent une euthanasie active. Sur les cellules staminales, en revanche, on note quelques incertitudes.
Quelle importance ont eue les sujets d’éthique dans la campagne électorale allemande?
LEHMANN: Tout l’intérêt était concentré sur les politiques économiques. Les questions éthiques ont été presque ignorées.
Il y a des gens qui voient les signes d’une renaissance spirituelle de l’Europe après des décennies de relativisme éthico-culturel.
LEHMANN: Il y a toujours une tendance à transformer l’Église en une agence d’éthique et à prendre pour mesure de l’Église son utilité sociale et culturelle. La mission propre de l’Église est d’annoncer l’Évangile. Mais quand on identifie l’Église à un bloc culturel et politique, on risque de rendre difficile, pour tous ceux qui sont hors du bloc, le contact avec l’Église. Pour ce qui est de la renaissance spirituelle, il faut opérer des distinctions, comme le faisaient déjà saint Paul et saint Ignace. Je vois dans le monde beaucoup d’expressions d’une religiosité malade, comme le satanisme ou l’ésotérisme. L’intérêt pour ce qui est de l’ordre du surnaturel dans un sens très général ou du spirituel n’est pas en soi un facteur qui aide à la communication de la foi chrétienne.
Comment a été affronté le thème du partage de l’Eucharistie avec les chrétiens non catholiques?
LEHMANN: Le Synode a répété qu’il s’agit là d’un grand problème entre les Églises mais il ne pouvait pas donner de solutions. Ce sont des questions délicates. Nous, dans le dialogue oecuménique auquel nous participons au niveau national, nous travaillons depuis trois ans déjà avec quarante théologiens sur la question de la succession apostolique, qui est un problème crucial. Peut-être pourrons-nous, d’ici deux ans, formuler une proposition. Mais cette proposition ne sera de toutes façons qu’une hypothèse de travail; elle n’aura pas la prétention de se présenter tout de suite comme une solution définitive. La participation commune à l’Eucharistie ne peut être que l’aboutissement final du dialogue œcuménique et non un point de départ. Elle suppose l’union entre les Églises et une foi commune dans l’Eucharistie. Cela, nos frères protestants ont parfois du mal à le comprendre, parce qu’ils prennent plutôt en considération la dimension individuelle et sociale de l’Eucharistie.
Et avec les orthodoxes?
LEHMANN: Avec eux, c’est différent. Je crois que l’Orthodoxie pense, en définitive, que nous ne pouvons avoir une pleine communion sacramentelle si nous n’avons pas auparavant un consensus fondamental sur la question de la primauté. Consensus qui, pour l’instant, n’existe pas. Du côté catholique, nous devons chercher à définir, dans les limites du dogme, de quelle façon peut s’exercer, entre le pape et les chefs des Églises orthodoxes, une réelle collégialité.
Et que s’est-il dit à propos de la possibilité de donner la communion aux divorcés remariés?
LEHMANN: Je suis, pour ma part, satisfait que se soit au moins manifestée sur ce thème une certaine sensibilité. Certains ont suggéré que soient prises de nouvelles mesures pastorales, mais beaucoup se sont montrés soucieux de sauvegarder l’indissolubilité du mariage. Je pense que l’on ne peut pas, sur ce thème, trouver de solutions qui soient totales et valables pour tous les cas. Ce qui compte, c’est que l’Église offre des espaces d’accueil à tous ceux qui ont vécu le naufrage de leur vie conjugale, c’est que l’on voie que l’Église reste une mère accueillante même pour ceux qui vivent ces échecs personnels. Et puis, on peut aussi examiner si l’on peut admettre à la communion ces personnes, en étudiant leur cas un par un.
L’idée d’assouplir les critères de reconnaissance de nullité du mariage vous semble-t-elle convaincante?
LEHMANN: Il faut encourager ceux qui peuvent le faire à suivre cette voie. Mais ce n’est pas une solution valable pour tous les cas. Il faut pourtant emprunter cette voie, là où elle est ou paraît praticable.