INTERVIEW DU CARDINAL PETER KODWO APPIAH TURKSON
Le célibat? Il n’est pas étranger à la culture africaine
Notre religion traditionnelle elle-même prévoit des prêtres célibataires, et même ceux qui sont mariés doivent s’abstenir de tout rapport sexuel pendant trois jours avant de célébrer leurs rites. Ceux qui disent que le célibat est inconcevable pour la mentalité africaine ont donc tort
Interview du cardinal Peter Kwodo Appiah Turkson par Gianni Cardinale
Le cardinal Peter Kodwo Appiah Turkson est le seul
prélat titulaire d’un diocèse africain qui ait
participé au Synode des évêques sur
l’Eucharistie. Archevêque de Cape Coast (Ghana) depuis 1992, le
cardinal Turkson, qui a eu 57 ans pendant le Synode, est l’un des
plus jeunes membres du Sacré Collège. Créé
cardinal au cours du dernier Consistoire, en 2003, il fait partie de la
Congrégation pour le Culte divin, du Conseil pontifical pour la
Promotion de l’Unité des chrétiens et de la Commission
pour les Biens culturels de l’Église.

Éminence, la question de ceux qu’on
appelle les viri probati figure parmi celles qui ont le plus passionné les
media qui se sont occupés du Synode. S’agit-il d’un
problème par lequel votre continent se sent concerné?
PETER KODWO APPIAH TURKSON: À ma connaissance, aucun diocèse africain n’a posé ce problème, mais le fait même qu’on en ait discuté montre que la solution des viri probati représente une réponse au problème – réel dans certaines zones de la catholicité – du manque de prêtres et de l’impossibilité pour certaines communautés d’avoir une vie sacramentelle régulière. Mais à la fin, le Synode a mis cette hypothèse de côté, il l’a pour ainsi dire rangée dans un tiroir, en attendant que toutes les autres solutions du problème aient été examinées.
Quel genre de solutions?
TURKSON: Elles peuvent être à long terme ou à court terme. Les premières impliquent des interventions de l’Église pour que changent la mentalité et l’attitude des familles à l’égard de la natalité. Dans toutes les cultures, plus il y a d’enfants, plus les vocations sont faciles. La solution à court terme implique en revanche le partage du clergé entre les Églises occidentales et celles du Tiers Monde. Il ne s’agit pas de fournir un surplus de personnel, mais de montrer de l’amour pour l’Église, qui nous demande de partager nos maigres ressources... nos cinq pains et nos deux poissons.
Le problème des communautés qui ne peuvent recevoir régulièrement l’Eucharistie faute de prêtres existe-t-il en Afrique?
TURKSON: Même chez nous, au Ghana, il y a des communautés qui n’ont pas de prêtre qui célèbre régulièrement la messe chaque semaine. En effet, nombre de villages et de villes marchent sans prêtre et doivent se contenter de la présence des catéchistes. Le prêtre peut rendre visite à ces communautés une fois tous les quinze jours ou une fois par mois. Et si nous non plus, nous n’avons pas de prêtre pour toutes les communautés, c’est aussi que certaines communautés ne peuvent, à elles seules, pourvoir aux besoins d’un prêtre. Nous avons créé des groupes de villages qui unissent leurs ressources pour faire vivre un prêtre. Celui-ci leur rend visite périodiquement, village par village, et les catéchistes s’occupent de la communauté pendant son absence. Par conséquent, pour nous, la préparation des catéchistes et l’élévation au rang de ministres de l’Eucharistie de ceux qui en ont l’aptitude pourrait représenter un pas dans la bonne direction et rendre l’Eucharistie plus facilement accessible aux fidèles. Il ne faut pas oublier non plus que les chapelles des villages et des villes devraient disposer de tabernacles appropriés pour y garder les Saintes Espèces.
Le célibat des prêtres représente-t-il une difficulté particulière dans le contexte africain?
TURKSON: Notre religion traditionnelle prévoit elle aussi des prêtres célibataires. Quant aux prêtres mariés, ils doivent s’abstenir de tout rapport sexuel pendant trois jours avant de célébrer leurs rites. Ceux qui disent que le célibat est inconcevable pour la mentalité africaine ont donc tort. Bien sûr, il peut y avoir des prêtres africains qui ne sont pas fidèles à leurs vœux. Il s’agit là de péchés, et il y a des pécheurs partout, pas seulement en Afrique, mais ceci ne veut pas dire que le célibat des prêtres est étranger à la réalité africaine, pas du tout.
Les media ont aussi beaucoup parlé à propos du Synode de la pastorale des personnes divorcées et remariées.
TURKSON: La question des catholiques divorcés et remariés est complexe. Bien que le divorce ait été admis dans les pays africains et au Ghana en particulier, il existe beaucoup de pratiques qui réduisent au minimum l’incidence de cette institution. La polygamie, par exemple, a contribué à réduire l’incidence du divorce et chez nous, dans notre histoire, elle a représenté un élément qui a résolu à la racine le problème du divorce. Si un homme voulait répudier une femme parce qu’elle était stérile, trop faible ou trop malade pour travailler, ou pour une tout autre raison, il ne la jetait pas à la rue, avec tous les problèmes que cela comporte (qui s’occupera d’elle et éventuellement, de ses enfants?), mais il en prenait une autre sans abandonner la première. Sous l’influence du christianisme et de sa doctrine du mariage unique, la polygamie a été combattue et la monogamie a été favorisée. Ceux qui se sont convertis au christianisme ont compris la doctrine chrétienne qui enseigne l’indissolubilité du mariage. Ils ont adhéré au sens du mariage comme invitation à témoigner l’amour indéfectible du Christ pour son Église. Mais comme il s’agit d’un peuple encore en marche, son visage est parfois défiguré par ses faiblesses, et le paradoxe du divorce est une réalité et un problème nouveau pour la pastorale de l’Église. Je crois que dans ces cas de divorce la personne quittée et abandonnée contre son gré peut être considérée comme la victime d’une injustice et qu’elle demande donc une attention particulière.
Les problèmes sont donc différents dans ce cas aussi?
TURKSON: Chez nous, on peut célébrer le mariage selon le rite traditionnel ou selon la modalité civile, et le divorce est autorisé dans les deux cas. Les chrétiens, de leur côté, doivent en outre célébrer le mariage (qui est déjà valable du point de vue civil et traditionnel) à l’église, comme sacrement indissoluble et permanent. Ceci crée des problèmes à de très nombreux fidèles. Ceux qui se sont mariés selon le rite traditionnel hésitent à se marier de manière sacramentelle, c’est-à-dire à l’église, parce qu’ils savent qu’ils ne pourront pas divorcer. Il y a donc des fidèles qui se trouvent sur le seuil de la vie interne de l’Église et qui ont peur d’y entrer pleinement. C’est pour cela qu’ils ne peuvent pas recevoir la communion, et c’est le problème que je dois affronter le plus fréquemment au cours de mes visites pastorales. Je demande à ces fidèles d’avoir le courage de faire confiance au Seigneur et à Sa grâce, et au soutien de la communauté chrétienne. Moi aussi, si j’avais mis toute mon espérance en moi-même et en mes propres forces, je ne me serais jamais fait prêtre.
À la fin de votre intervention dans la salle du Synode, vous avez demandé que le Saint-Siège accorde des dispenses particulières pour que puissent accéder à la communion les fidèles qui ne pourraient pas le faire selon les règles canoniques en vigueur...
TURKSON: Il s’agit d’une requête liée aux problèmes que nous venons d’évoquer. Au Ghana, nous autres évêques, nous avons déjà décidé de renforcer les quatre tribunaux ecclésiastiques composés de laïcs et de prêtres qui connaissent bien les traditions et les coutumes du pays. Ils auront pour tâche d’examiner les cas de ces fidèles qui ne peuvent pas s’approcher de l’Eucharistie parce que, par exemple, notre système familial patrilinéaire et matrilinéaire a été injustement imposé aux époux; ou dans des cas de simple méchanceté, ou encore quand l’un des deux époux non chrétien prend une position religieuse rigide. Il leur reviendra alors de présenter aux évêques une requête d’éventuelle dispense. C’est justement pour faciliter la solution de ces problèmes que nous entendons demander des dispenses particulières au Saint-Siège. Certaines d’entre elles pourraient être accordées par les évêques eux-mêmes, mais il est bon d’éviter que les fidèles soient désorientés par des indications qui différeraient d’un diocèse à l’autre; c’est pour cela que les dispenses générales sont préférables.
La question de l’inculturation liturgique est très importante en Afrique.
TURKSON: L’inculturation en soi n’a jamais été un problème; elle a toujours existé dans l’histoire de l’Église. L’important – et le Saint-Siège nous le rappelle sans cesse – c’est de ne jamais perdre de vue ce qui est l’essentiel de notre foi. En ce qui nous concerne, nous devrions avoir la possibilité de rendre hommage au Seigneur avec ce que nous avons. L’usage des tamtams, nos concepts, notre mode de représentation, nos chants, nos danses, sont autant de dons par lesquels nous voulons adorer le Seigneur. Le Saint-Siège ne met pas son veto, mais nous invite à veiller à ce que ces modalités d’inculturation ne soient pas perçues comme un culte païen ou comme un simple spectacle. C’est à nous, les évêques africains, qu’il revient de veiller à cela.
Éminence, vous faisiez tout à l’heure allusion aux difficultés qui surgissent dans les couples mixtes musulmans et chrétiens. Quels sont les rapports entre l’Église et l’islam en Afrique?
TURKSON: Le problème avec l’islam, c’est que le dialogue est à sens unique. Il n’y a pas de réciprocité. L’islam veut donner, mais ne sait pas recevoir. On peut se convertir à l’islam mais pas de l’islam. Par exemple, si un chrétien veut épouser une musulmane, il est obligé de se convertir à l’islam. Et ce n’est pas juste.
Quelle est la situation dans votre pays à cet égard?
TURKSON: L’islam est arrivé au Ghana avant le christianisme et autrefois, les deux confessions pouvaient coexister pacifiquement. On trouvait des religions différentes dans les familles et cela ne posait pas de problème. Un de mes oncles était musulman, ma mère était méthodiste et mon père est catholique, et autant que je m’en souvienne, il n’y a pas eu de problèmes de coexistence. Tout a changé avec la crise qui a éclaté au Moyen-Orient entre arabes et Israéliens, avec le réveil identitaire des différentes religions. Cette conflictualité s’est répandue partout et chez nous aussi, notamment à cause des importants subsides reçus des pays du Golfe. Or les subsides entraînent l’idéologie et malheureusement la situation, autrefois pacifique, commence à changer.
La diffusion des sectes protestantes, elle aussi, a été évoquée au Synode.
TURKSON: Dans les pays où la langue commune n’est pas l’anglais, les gens ont été un peu épargnés. Mais dans les pays anglophones, ce phénomène ne cesse de croître. Ces groupes exploitent une mauvaise connaissance de la Bible que l’on trouve aussi dans nos communautés, mais ils se multiplient aussi parce que les catholiques n’apprécient pas assez la richesse des sacrements. Que faire? Il faut faire connaître la Bible à nos fidèles et leur faire découvrir la richesse et la beauté de la vie sacramentelle de leur Église. Nous devons nous souvenir que Jésus se manifeste à nous de deux manières, dans l’Eucharistie et dans Sa Parole. Nous devons marcher sur ces deux jambes, alors que les protestants ne marchent que sur l’une d’elles.
Un de vos confrères africains a évoqué au Synode la triste histoire de ces femmes qui, transplantées dans des noviciats occidentaux, abandonnent ces maisons et finissent dans la rue...
TURKSON: Le phénomène existe, et il ne concerne pas seulement les femmes. Il y a beaucoup de vocations, mais la formation n’est pas toujours adéquate. En ce qui concerne ceux qui viennent faire des études en Occident, il est vrai qu’on ignore s’ils le font par vocation ou pour fuir leur pays. Il arrive alors que certains, qui n’ont pas une vraie vocation, tombent dans la prostitution ou la drogue. C’est pour cela qu’il faut beaucoup de discernement. La meilleure solution serait d’assurer la formation sur place et non pas en Occident.
Le problème de ces défections concerne-t-il aussi les prêtres?
TURKSON: Il existe aussi ce genre de cas chez les prêtres, mais le phénomène est moins répandu. Ce type de problème concerne surtout les séminaristes, d’où l’importance du rapport entre l’évêque et ses prêtres. Si un prêtre aime son évêque, il est plus difficile qu’il abandonne le diocèse. Il est donc bon que l’évêque connaisse à fond ses prêtres. Personnellement, lorsqu’il y a des diacres qui sont prêts au sacerdoce, je les accueille pendant six ou sept mois à l’évêché pour favoriser cette connaissance et cette estime mutuelle. De cette façon, j’ordonne de nouveaux prêtres que je connais personnellement et pas seulement à travers le rapport des responsables du séminaire. Je crois qu’avec l’aide de Dieu, nous sommes sur la bonne voie.

Peter Kodwo Appiah Turkson
PETER KODWO APPIAH TURKSON: À ma connaissance, aucun diocèse africain n’a posé ce problème, mais le fait même qu’on en ait discuté montre que la solution des viri probati représente une réponse au problème – réel dans certaines zones de la catholicité – du manque de prêtres et de l’impossibilité pour certaines communautés d’avoir une vie sacramentelle régulière. Mais à la fin, le Synode a mis cette hypothèse de côté, il l’a pour ainsi dire rangée dans un tiroir, en attendant que toutes les autres solutions du problème aient été examinées.
Quel genre de solutions?
TURKSON: Elles peuvent être à long terme ou à court terme. Les premières impliquent des interventions de l’Église pour que changent la mentalité et l’attitude des familles à l’égard de la natalité. Dans toutes les cultures, plus il y a d’enfants, plus les vocations sont faciles. La solution à court terme implique en revanche le partage du clergé entre les Églises occidentales et celles du Tiers Monde. Il ne s’agit pas de fournir un surplus de personnel, mais de montrer de l’amour pour l’Église, qui nous demande de partager nos maigres ressources... nos cinq pains et nos deux poissons.
Le problème des communautés qui ne peuvent recevoir régulièrement l’Eucharistie faute de prêtres existe-t-il en Afrique?
TURKSON: Même chez nous, au Ghana, il y a des communautés qui n’ont pas de prêtre qui célèbre régulièrement la messe chaque semaine. En effet, nombre de villages et de villes marchent sans prêtre et doivent se contenter de la présence des catéchistes. Le prêtre peut rendre visite à ces communautés une fois tous les quinze jours ou une fois par mois. Et si nous non plus, nous n’avons pas de prêtre pour toutes les communautés, c’est aussi que certaines communautés ne peuvent, à elles seules, pourvoir aux besoins d’un prêtre. Nous avons créé des groupes de villages qui unissent leurs ressources pour faire vivre un prêtre. Celui-ci leur rend visite périodiquement, village par village, et les catéchistes s’occupent de la communauté pendant son absence. Par conséquent, pour nous, la préparation des catéchistes et l’élévation au rang de ministres de l’Eucharistie de ceux qui en ont l’aptitude pourrait représenter un pas dans la bonne direction et rendre l’Eucharistie plus facilement accessible aux fidèles. Il ne faut pas oublier non plus que les chapelles des villages et des villes devraient disposer de tabernacles appropriés pour y garder les Saintes Espèces.
Le célibat des prêtres représente-t-il une difficulté particulière dans le contexte africain?
TURKSON: Notre religion traditionnelle prévoit elle aussi des prêtres célibataires. Quant aux prêtres mariés, ils doivent s’abstenir de tout rapport sexuel pendant trois jours avant de célébrer leurs rites. Ceux qui disent que le célibat est inconcevable pour la mentalité africaine ont donc tort. Bien sûr, il peut y avoir des prêtres africains qui ne sont pas fidèles à leurs vœux. Il s’agit là de péchés, et il y a des pécheurs partout, pas seulement en Afrique, mais ceci ne veut pas dire que le célibat des prêtres est étranger à la réalité africaine, pas du tout.
Les media ont aussi beaucoup parlé à propos du Synode de la pastorale des personnes divorcées et remariées.
TURKSON: La question des catholiques divorcés et remariés est complexe. Bien que le divorce ait été admis dans les pays africains et au Ghana en particulier, il existe beaucoup de pratiques qui réduisent au minimum l’incidence de cette institution. La polygamie, par exemple, a contribué à réduire l’incidence du divorce et chez nous, dans notre histoire, elle a représenté un élément qui a résolu à la racine le problème du divorce. Si un homme voulait répudier une femme parce qu’elle était stérile, trop faible ou trop malade pour travailler, ou pour une tout autre raison, il ne la jetait pas à la rue, avec tous les problèmes que cela comporte (qui s’occupera d’elle et éventuellement, de ses enfants?), mais il en prenait une autre sans abandonner la première. Sous l’influence du christianisme et de sa doctrine du mariage unique, la polygamie a été combattue et la monogamie a été favorisée. Ceux qui se sont convertis au christianisme ont compris la doctrine chrétienne qui enseigne l’indissolubilité du mariage. Ils ont adhéré au sens du mariage comme invitation à témoigner l’amour indéfectible du Christ pour son Église. Mais comme il s’agit d’un peuple encore en marche, son visage est parfois défiguré par ses faiblesses, et le paradoxe du divorce est une réalité et un problème nouveau pour la pastorale de l’Église. Je crois que dans ces cas de divorce la personne quittée et abandonnée contre son gré peut être considérée comme la victime d’une injustice et qu’elle demande donc une attention particulière.
Les problèmes sont donc différents dans ce cas aussi?
TURKSON: Chez nous, on peut célébrer le mariage selon le rite traditionnel ou selon la modalité civile, et le divorce est autorisé dans les deux cas. Les chrétiens, de leur côté, doivent en outre célébrer le mariage (qui est déjà valable du point de vue civil et traditionnel) à l’église, comme sacrement indissoluble et permanent. Ceci crée des problèmes à de très nombreux fidèles. Ceux qui se sont mariés selon le rite traditionnel hésitent à se marier de manière sacramentelle, c’est-à-dire à l’église, parce qu’ils savent qu’ils ne pourront pas divorcer. Il y a donc des fidèles qui se trouvent sur le seuil de la vie interne de l’Église et qui ont peur d’y entrer pleinement. C’est pour cela qu’ils ne peuvent pas recevoir la communion, et c’est le problème que je dois affronter le plus fréquemment au cours de mes visites pastorales. Je demande à ces fidèles d’avoir le courage de faire confiance au Seigneur et à Sa grâce, et au soutien de la communauté chrétienne. Moi aussi, si j’avais mis toute mon espérance en moi-même et en mes propres forces, je ne me serais jamais fait prêtre.
À la fin de votre intervention dans la salle du Synode, vous avez demandé que le Saint-Siège accorde des dispenses particulières pour que puissent accéder à la communion les fidèles qui ne pourraient pas le faire selon les règles canoniques en vigueur...
TURKSON: Il s’agit d’une requête liée aux problèmes que nous venons d’évoquer. Au Ghana, nous autres évêques, nous avons déjà décidé de renforcer les quatre tribunaux ecclésiastiques composés de laïcs et de prêtres qui connaissent bien les traditions et les coutumes du pays. Ils auront pour tâche d’examiner les cas de ces fidèles qui ne peuvent pas s’approcher de l’Eucharistie parce que, par exemple, notre système familial patrilinéaire et matrilinéaire a été injustement imposé aux époux; ou dans des cas de simple méchanceté, ou encore quand l’un des deux époux non chrétien prend une position religieuse rigide. Il leur reviendra alors de présenter aux évêques une requête d’éventuelle dispense. C’est justement pour faciliter la solution de ces problèmes que nous entendons demander des dispenses particulières au Saint-Siège. Certaines d’entre elles pourraient être accordées par les évêques eux-mêmes, mais il est bon d’éviter que les fidèles soient désorientés par des indications qui différeraient d’un diocèse à l’autre; c’est pour cela que les dispenses générales sont préférables.
La question de l’inculturation liturgique est très importante en Afrique.
TURKSON: L’inculturation en soi n’a jamais été un problème; elle a toujours existé dans l’histoire de l’Église. L’important – et le Saint-Siège nous le rappelle sans cesse – c’est de ne jamais perdre de vue ce qui est l’essentiel de notre foi. En ce qui nous concerne, nous devrions avoir la possibilité de rendre hommage au Seigneur avec ce que nous avons. L’usage des tamtams, nos concepts, notre mode de représentation, nos chants, nos danses, sont autant de dons par lesquels nous voulons adorer le Seigneur. Le Saint-Siège ne met pas son veto, mais nous invite à veiller à ce que ces modalités d’inculturation ne soient pas perçues comme un culte païen ou comme un simple spectacle. C’est à nous, les évêques africains, qu’il revient de veiller à cela.
Éminence, vous faisiez tout à l’heure allusion aux difficultés qui surgissent dans les couples mixtes musulmans et chrétiens. Quels sont les rapports entre l’Église et l’islam en Afrique?
TURKSON: Le problème avec l’islam, c’est que le dialogue est à sens unique. Il n’y a pas de réciprocité. L’islam veut donner, mais ne sait pas recevoir. On peut se convertir à l’islam mais pas de l’islam. Par exemple, si un chrétien veut épouser une musulmane, il est obligé de se convertir à l’islam. Et ce n’est pas juste.
Quelle est la situation dans votre pays à cet égard?
TURKSON: L’islam est arrivé au Ghana avant le christianisme et autrefois, les deux confessions pouvaient coexister pacifiquement. On trouvait des religions différentes dans les familles et cela ne posait pas de problème. Un de mes oncles était musulman, ma mère était méthodiste et mon père est catholique, et autant que je m’en souvienne, il n’y a pas eu de problèmes de coexistence. Tout a changé avec la crise qui a éclaté au Moyen-Orient entre arabes et Israéliens, avec le réveil identitaire des différentes religions. Cette conflictualité s’est répandue partout et chez nous aussi, notamment à cause des importants subsides reçus des pays du Golfe. Or les subsides entraînent l’idéologie et malheureusement la situation, autrefois pacifique, commence à changer.
La diffusion des sectes protestantes, elle aussi, a été évoquée au Synode.
TURKSON: Dans les pays où la langue commune n’est pas l’anglais, les gens ont été un peu épargnés. Mais dans les pays anglophones, ce phénomène ne cesse de croître. Ces groupes exploitent une mauvaise connaissance de la Bible que l’on trouve aussi dans nos communautés, mais ils se multiplient aussi parce que les catholiques n’apprécient pas assez la richesse des sacrements. Que faire? Il faut faire connaître la Bible à nos fidèles et leur faire découvrir la richesse et la beauté de la vie sacramentelle de leur Église. Nous devons nous souvenir que Jésus se manifeste à nous de deux manières, dans l’Eucharistie et dans Sa Parole. Nous devons marcher sur ces deux jambes, alors que les protestants ne marchent que sur l’une d’elles.
Un de vos confrères africains a évoqué au Synode la triste histoire de ces femmes qui, transplantées dans des noviciats occidentaux, abandonnent ces maisons et finissent dans la rue...
TURKSON: Le phénomène existe, et il ne concerne pas seulement les femmes. Il y a beaucoup de vocations, mais la formation n’est pas toujours adéquate. En ce qui concerne ceux qui viennent faire des études en Occident, il est vrai qu’on ignore s’ils le font par vocation ou pour fuir leur pays. Il arrive alors que certains, qui n’ont pas une vraie vocation, tombent dans la prostitution ou la drogue. C’est pour cela qu’il faut beaucoup de discernement. La meilleure solution serait d’assurer la formation sur place et non pas en Occident.
Le problème de ces défections concerne-t-il aussi les prêtres?
TURKSON: Il existe aussi ce genre de cas chez les prêtres, mais le phénomène est moins répandu. Ce type de problème concerne surtout les séminaristes, d’où l’importance du rapport entre l’évêque et ses prêtres. Si un prêtre aime son évêque, il est plus difficile qu’il abandonne le diocèse. Il est donc bon que l’évêque connaisse à fond ses prêtres. Personnellement, lorsqu’il y a des diacres qui sont prêts au sacerdoce, je les accueille pendant six ou sept mois à l’évêché pour favoriser cette connaissance et cette estime mutuelle. De cette façon, j’ordonne de nouveaux prêtres que je connais personnellement et pas seulement à travers le rapport des responsables du séminaire. Je crois qu’avec l’aide de Dieu, nous sommes sur la bonne voie.